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Quand le Racing apporte le football total en Argentine

  • Écrit par Nicolas Cougot

« Y ya lo ve, y ya lo ve, es el equipo de José ». Quelques mots, un chant qui n’a jamais cessé de hanter les mémoires des supporters albicelestes du Racing. L’évocation de l’équipe de Juan José Pizzutti, ce n’est pas seulement rappeler l’histoire glorieuse d’un des cinq grands d’Argentine, c’est aussi se souvenir que l’Europe lui doit le football total.

Septembre 1965, le peuple albiceleste du Racing est au fond du gouffre. Alors que l’ennemi juré Independiente règne en maître sur l’Amérique du Sud (voir L'histoire d'un nom (8) : Independiente et Independiente, el Rey découpé ?), voilà que leur Academia est en train de sombrer corps et âme. Après le nul face à Chacarita, le Racing se retrouve avant-dernier du championnat argentin à mi-parcours et est enferré dans une crise aussi bien sportive (2 victoires en 18 journées), qu’institutionnelle (les joueurs n’étant plus payés). C’en est trop. L’heure est venue alors d’appeler sur le banc un jeune entraîneur : Juan José Pizzutti.

Changement de mentalité, culte de la discipline

Lorsqu’il s’assoit sur le banc, celui qui deviendra José, n’est encore qu’un jeune entraîneur qui débute. Après une pige sans réel succès à Chacarita pour ses débuts en tant que technicien, l’ancien joueur de la maison Albiceleste est appelé par les dirigeants. Quelques mois plus tôt, alors coach de Chacarita, Pizzuti avait été confronté au mal qui rongeait le Racing lorsque ses adversaires d’alors étaient venus lui expliquer qu’ils ne disputeraient pas le match amical prévu face à son équipe car ils attendaient encore leurs salaires. Aussi, lorsqu’il est appelé par La Academia, il n’hésite pas à venir à son chevet avec pour seule demande : que les joueurs soient enfin payés.

Ancien buteur bien connu du championnat argentin (avec 182 buts en 349 matchs disputés avec Banfield, River, le Racing et Boca, il est dans le top 20 des meilleurs buteurs de l’histoire du championnat), Pizzuti connait la maison Racing qu’il a côtoyée pendant près de 8 saisons et avec qui il a décroché deux titres de champion (1958 et 1961). A son arrivée, il va commencer par changer les mentalités et surtout introduire une discipline de fer, au-delà même du totalitarisme. Les exemples pleuvent. Au médecin du club venu s’occuper d’un joueur blessé sur la pelouse, José crie « donne lui un coup de poing dans les reins et qu’il court encore. Je n’aime pas les joueurs qui ont besoin de câlins », allant jusqu’à engager des détectives pour surveiller les faits et gestes de ses propres joueurs. Plusieurs années plus tard, Roberto Perfumo déclarera à son sujet « Il ne nous saluait pas, nous criait dessus. A côté de Pizzuti, Passarella, c’est Mère Teresa ! » Ces méthodes extrêmes ramènent de l’ordre dans un vestiaire où le chaos régnait. Mais plus que cela, Pizzuti va profondément remanier le groupe, jusqu’à replacer les joueurs.

Pour redynamiser son Racing, José s’appuie sur une jeune génération prometteuse. Roberto Perfumo et Alfio Basile, les « vieux » de 22 et 23 ans, Juan Carlos « el Chango » Cárdenas et Rubén Díaz, les gamins de 20 ans, prennent davantage de temps de jeu. L’année 1965 sert à ramener le club dans la bonne direction, changer l’état d’esprit. Vainqueur de River pour sa première, Pizzuti tombe à San Lorenzo avant d’enchaîner une incroyable série d’invincibilité jusqu’à la fin du championnat. De l’avant-dernière place du 12 septembre, le club passe à la cinquième place, son classement définitif trois mois plus tard. La révolution peut alors être mise en place.

1966 – 1967 : le football total écrase l'Argentine et envahit le monde

Le premier coup de Tito Pizzuti est de ramener au club une ancienne star : Humberto Maschio. Bocha et ses 12 buts en 12 matchs avec la sélection argentine revient au pays après près de 10 années passées en Italie (Bologne, Atalanta, Inter et Fiorentina). Âgé de 33 ans, il va prendre place au sein d’un effectif dans lequel plusieurs joueurs vont se voir réattribuer leurs postes. Coco Basile, milieu offensif, est repositionné latéral, Rubén Díaz, 6 avec la Tercera, se retrouve dans un couloir et Perfumo devient le chef de la défense, seul dans l’axe, Tito lui promettant alors qu’à ce poste, il deviendra international (2 mois plus tard, Perfumo était appelé en sélection, il deviendra ensuite El Mariscal). De par la polyvalence des joueurs placés à des postes auxquels ils n’ont pas été formés, Pizzuti installe un nouveau style de jeu ultra-offensif. Basé sur le mouvement, sans aucune position figée pour les joueurs qui se devaient d’attaquer au minimum à 3, le Racing de Pizzuti préfigure le football total des Pays-Bas de Cruijff. La révolution passe par les victoires, celles-ci s’enchaînent.

Entre 1965 et 1966, le Racing reste invaincu pendant 39 journées consécutives, record qui tiendra jusqu’à la toute fin du siècle (battu par Boca) et écrase l’Argentine, décrochant le titre de champion devant River, terminant meilleure attaque du championnat. Ce titre donne droit à La Academia de disputer la Libertadores 1967. Le premier signe du destin arrive le 26 mars 1967. A l’occasion du match disputé à Medellín, que la Academia remportera 2-0, l’avion est à deux doigts de s’écraser à l’aéroport, là où près de 32 ans jour pour jour auparavant, Carlos Gardel, l’un de ses plus célèbres hinchas avait trouvé la mort. Alors que la Libertadores de cette époque n’est qu’une succession de guerre, « le match durait 3 minutes, ensuite ce n’était que combat, coups et protestations » dira Perfumo, le miracle de Medellín fait dire aux joueurs que rien ne peut leur arriver. Et rien ne leur arrivera. Sur sa route, le Racing sort River, Santa Fe, Medellín, Bolivar et 31 de Octubre, seul club à le faire chuter lors de la première phase, inscrivant 29 buts en 10 matchs (pour n’en encaisser que 7). Au deuxième tour, la Academia doit passer par un match d’appui pour se défaite de l’Universitario du duo Chumpitaz – Challe mais décroche finalement sa place en finale face au Nacional et soulèvera sa première Libertadores au terme d’un nouveau match d’appui disputé à Santiago le 29 août 1967.

Ayant séduit l’Amérique du Sud, l’heure est alors venue d’aller conquérir le monde. Pour la finale de la Coupe Intercontinental 1967, l’adversaire proposé au Racing est le Celtic et ses Lisbon Lions. Entraîné par Jock Stein, le premier entraîneur protestant à diriger le club catholique de la ville, le Celtic entre dans l’histoire en remportant la finale de la Coupe des Clubs Champions face à l’Inter d’Herrera et devenant le premier britannique à inscrire son nom au palmarès. Malheureusement, si la Libertadores d’alors était une guerre, l’Intercontinentale des années 60-70 était au-delà de tout. Le football n’étant jamais la préoccupation des équipes impliquées, le choc entre Racing et Celtic ne sera qu’une série de trois batailles, trois parodies de football qui se concluront le 4 novembre au Centenario de Montevideo lors d’un match d’appui terminé par 4 exclusions côté Celtic (trois effectives, Bertie Auld refusant de quitter le terrain et étant maintenu par l’incompétent arbitre paraguayen de la rencontre Rodolfo Pérez) et 2 côté Racing. Il faudra uniquement retenir que ce samedi de novembre, une frappe monumentale d’el Chango Cárdenas viendra illuminer une farce de 90 minutes et envoyer 25 000 argentins qui avaient traversé le Rio de La Plata au paradis. Ce 4 novembre, le Racing devient le premier club argentin à décrocher le titre de champion du Monde.

L’année suivante, Estudiantes imitera le club d’Avellaneda face au Manchester United de Bobby Charlton et George Best. Mais la légende du Racing de José est écrite. Pizzuti restera 4 ans et 4 mois à la tête du club, record pour un entraîneur, ne remportant aucun autre trophée. Ne restent que les records, celui de 39 matchs sans défaite qu’aucun autre technicien n’a encore égalé, celui du plus grand nombre de points décroché lors d’un championnat argentin. Et le souvenir d’un chant « Y ya lo ve, y ya lo ve, es el equipo de José », celui de l’équipe qui jouait dans un stade dont on n’avait alors pas le droit de prononcer le nom (la dictature interdisant l’utilisation de toute référence à Perón, le nom complet du Cilindro étant Estadio Presidente Perón), celle qui fût à l’origine d’une révolution en pleine dictature : celle des premiers pas du football total en Argentine.

A propos de l'auteur
Nicolas Cougot
Author: Nicolas CougotWebsite: http://lucarne-opposee.fr
Créateur et animateur de Lucarne Opposée. A la recherche de piges. Portfolio et contact : http://nicolas.lucarne-opposee.fr/

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