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Une longue histoire de Coupe du Monde

  • Écrit par Nicolas Cougot

River Plate – FC Barcelone. L’affiche de la Coupe du Monde des Clubs 2015 oppose deux géants de leur continent. Si elle est souvent méprisée en Europe, cette épreuve est pourtant l’héritage de plus de cinq décennies d’affrontements. Où légendes des deux continents se sont croisées.

 « Sur les terrains de Buenos Aires et de Montevideo, un nouveau style était né. […] Les joueurs de football ont créé leur propre langage dans ce petit espace où ils ont choisi de garder et posséder le ballon plutôt que de taper dedans. […] Dans les pieds du premier Creole vistuosos, el toque, le toucher était né : le ballon était gratté comme s’il était une guitare, il était une source de musique. » Eduardo Galeano, El fútbol a sol y sombra. 1995.

Les graines du football plantées sur le nouveau monde par les européens, avec son développement et son assimilation par les locaux (lire L'origine d'une passion), l’idée de s’opposer aux pères va rapidement naître et générer bien des envies des deux côtés de l’océan. Il faudra pourtant attendre le début des années 50 pour qu’enfin l’idée devienne réalité.

A l’époque, alors que l’Europe commence à s’offrir des compétitions continentales avec notamment la Coupe Latine, l’Amérique du Sud n’a pas encore sa Libertadores. Au Brésil, la Copa Rio pioche chez les champions de différents championnats européens et leur offre des duels face à des brésiliens, des uruguayens et des paraguayens (l’OGC Nice participera à la première en 1951). 

L’année suivante, au Venezuela, la Pequeña Copa del Mundo de Clubes invite européens et sud-américains à s’affronter. Le Real Madrid croisera par exemple Millonarios et River Plate. Les deux épreuves ne durent qu’un temps. Alors que la Pequeña Copa del Mundo de Clubes touche à sa fin, le Tournoi de Paris voit le jour en France. Tenant un rythme annuel pendant une décennie, il deviendra plus épisodique par la suite mais se perpétuera jusqu’aux années 2010. S’il n’est en rien estampillé Coupe du Monde des Clubs, ce tournoi fait tout de même office de précurseur, aide à développer la graine qu’est l’idée d’un affrontement mondial entre géants des deux continents.

Débuts entre géants

Il faut donc attendre la première Copa Libertadores pour que l’idée d’une Coupe du Monde à l’échelle des clubs prenne enfin sens. Henri Delaunay, qui est notamment l’un des artisans de la création de la grande Coupe du Monde et de l’Euro, en est alors l’instigateur. Une fois l’accord trouvé avec la CONMEBOL, la machine est donc lancée, les champions européens et sud-américains, considérés à l’époque comme les meilleurs au monde, vont pouvoir s’affronter en match aller - retour. Les premières années sont celles des premiers géants, devenus légendes. Le Real Madrid de Di Stefano et Puskás, le Peñarol de Spencer, le Santos de Pelé sont les premiers vainqueurs. La compétition s’installe rapidement, malgré la difficulté des voyages à travers l’océan, le titre de Champion du Monde attise bien des convoitises.

 

Violence et difficultés économiques

Malheureusement, la conséquence est que les choses vont dégénérer. La deuxième moitié des années 60 va cependant marquer un tournant. Il y a dans un premier temps la violence qui s’installe sur les terrains sud-américains, Roberto Perfumo le résumant parfaitement d’une simple phrase « le match durait 3 minutes, ensuite ce n’était que combat, coups et protestations », elle finit par se répandre. Il y avait déjà eu la « Bataille de Santiago » entre chiliens et italiens en 1962 (lire 1962 – Leonel Sánchez (Chili)), la Coupe du Monde 1966, qui voit les brésiliens sortis sous les coups adressés à leurs meilleurs joueurs, Pelé étant la cible principale, et les joueurs argentins traités « d’animaux » par le sélectionneur anglais de l’époque, enfonce le clou. Les sud-américains vont profiter de la Coupe Intercontinentale pour se venger. L’année suivante, le Racing s’impose face au Celtic lors d’un match de barrage organisé au Centenario de Montevideo (lire Quand le Racing apporte le football total en Argentine) dans un match qui reste aussi dans les mémoires sous le nom de « Bataille de Montevideo » par ses six expulsions, l’intervention de la police pendant la rencontre et les coups qui s’en suivent. Un cap supplémentaire est franchi lorsque le Milan AC de Neston Combin arrive à Buenos Aires deux ans plus tard pour y jouer Estudiantes.

A l’époque, les Pinchas de Zubeldía dominent le continent par leur vice et leur pragmatisme, Matt Busby, qui les a croisés l’année précédente avec Manchester United avait déjà réclamé leur exclusion. Battus 3-0 à l’aller, ils vont réserver un traitement honteux aux italiens. Les coups donnés dans le tunnel au café chaud jeté sur les milanais par les supporters lors de l’entrée de joueurs, les agressions de Poletti sur Rivera ou du KO reçu par Peirino Prati ne sont qu’un début. Car pendant ce temps, le traitement reçu par Nestor Combin, l’argentin naturalisé français et passé au rang de traitre par les locaux, est d’une violence inouïe. Déjà frappé par Poletti, Combin s’écroule ensuite, nez brisé par Ramón Aguirre Suárez. L’arbitre, d’une complaisance rare, ne bronche pas et demande même à l’attaquant milanais de reprendre le jeu. Ce dernier s’évanouit sur le terrain. Il sera alors arrêté par la police militaire avant d’être relâché. Le scandale est immense. En Italie, les médias parlent de chasse à l’homme, rappellent que les anglais avaient raison au sujet des argentins. En Argentine, les sanctions tombent (Poletti par exemple sera exclu à vie, Eduardo Luján Manera goûtera même à la prison). Mais le cap est franchi, les éditions suivantes se poursuivent dans la violence. L’année suivante, Estudiantes détruit (au sens premier du terme), Feyenoord, puis l’Ajax refuse de jouer le Nacional en 1971, envoyant le Panathinaïkos à sa place qui terminera avec une jambe fracturée pour Yiannis Tomaras. Les coéquipiers de Johann Cruijff décident de participer à l’édition 1972 qui leur offre Independiente et subissent encore de multiples agressions à l’aller disputé à Buenos Aires. Les néerlandais décident alors de ne plus participer. La Juve prend la place en 1973, l’édition 74 est refusée par le Bayern qui refuse de rencontrer Independiente et envoie l’Atlético Madrid à sa place.

Face à ce ras-le-bol européen, la résistance s’organise. L’Equipe tente de mettre en place une Coupe du Monde ouverte, intégrant champions de la CONCACAF et champions Africains lors d’un tournoi unique disputé à Paris. Refus des clubs européens. L’édition 1975 est annulée faute de participant issu de l’UEFA, le Bayern revient en 1976, explique les raisons de son absence de 1974 par le peu d’intérêt économique d’une telle épreuve, les éditions suivantes voient le champion d’Europe refuser d’y prendre part. La fin semble proche.

Renaissance au Japon

Pour sauver l’Intercontinentale, il faudra une aide extérieure aux fédérations. Elle vient d’un partenaire. Le groupe japonais Toyota décide alors de s’investir dans cette compétition, la prend sous sa coupe avec pour contrepartie de la voir se dérouler chaque année sur un match au Japon et l’obligation donnée aux champions européens et sud-américains d’y participer (les deux équipes reçoivent alors une prime attrayante). L’Intercontinentale est sauvée. Le Nacional remporte la première édition de la nouvelle version face à Nottingham Forest, lance la domination sud-américaine des années 80, l’épreuve devient un vrai rendez-vous pour les deux continents. Au point qu’elle fait naitre l’envie aux autres champions d’y participer.

Exclus depuis le début, champions de la CONCACAF, de la CAF et de l’AFC attendent toujours d’avoir leur chance, les quelques tentatives des années 60-70 pour les incorporer ayant jusqu’ici toutes essuyées des refus. La FIFA prendra alors les choses en main. En 2000, le projet d’une Coupe du Monde élargie à l’ensemble des continents voit le jour, soutenu par le fait qu’alors chaque confédération dispose d’une véritable compétition continentale établie. Organisée au Brésil, cette compétition parallèle à l’Intercontinentale est un premier test. Malheureusement pour la FIFA, son partenaire marketing tombe, l’édition 2001 est annulée, les suivantes ne se disputeront pas. Mais ce premier test a ouvert la porte.

En 2005, l’idée de fusionner ce Championnat du Monde des Clubs avec la mourante Intercontinentale. La Coupe du Monde des clubs voit le jour avec un nouveau trophée et l’ensemble des continents représentés. Elle s’est depuis installée dans le paysage footballistique, prenant une ampleur pour les autres confédérations qu’elle peine à conserver en Europe. Au point que de nouvelles réformes sont désormais envisagées, l’Afrique et l’Asie ayant par exemple demandé cette année que le format change, répartissant les six participants en deux groupes de trois, un comprenant le représentant européen, l’autre le représentant sud-américain. Pour l’instant refusé par la FIFA, ce format aurait pourtant l’avantage d’offrir le même nombre de matchs à tous les engagés, de ramener un semblant d’équité.

Bilan statistique : quand Bosman tue l’AmSud

Ce dimanche, River Plate et le FC Barcelone vont donc poursuivre une tradition vieille de 55 ans dont le bilan statistique fait de l’Europe le grand dominateur mais qui doit pourtant être divisé en deux périodes bien distinctes articulées autour d’une date charnière : le 15 décembre 1995.

Ce jour-là, l’arrêt Bosman change à jamais le football désormais mondial. Comme le souligne Raffaele Poli sur Le Monde « La conjonction de deux facteurs, juridique et économique, amène une concentration de talents et des inégalités de plus en plus fortes ». L’argent des droits télés qui expva permettre ainsi aux meilleurs clubs européens de piller sans relâche les autres équipes du continent mais aussi celles d’Amérique du Sud de leurs meilleurs éléments. L’arrêt Bosman catalyse le processus de mondialisation du football, creuse les fossés. Le palmarès de l’Intercontinentale qui deviendra ensuite Coupe du Monde des Clubs, n’y échappe pas. Alors que l’Ajax, symbolique dernier vainqueur pré-Bosman et ses neufs hollandais face au Grêmio de Scolari (et ses neufs brésiliens), met fin à trois années de domination sud-américaine, la suite n’est qu’une longue succession de défaites pour les équipes du nouveau monde. Qu’importe la nouvelle formule faisant entrer en lice océaniens, asiatiques et africains, plus rien ne peut stopper la domination européenne. Ils ne seront que trois à réussir à sauver l’honneur sud-américain : Boca (s’offrant le luxe d’un doublé), le Corinthians, l'Internacional et São Paulo. Pendant ce temps, neuf européens décrochent les 14 autres titres distribués. Le football a évolué, l’Intercontinentale avec. Le 14-5 pour l’Europe sur les 20 dernières années illustre ce changement quand les 35 premières années, malgré les polémiques et les formats (aller – retour ou match unique) s’étaient conclues sur un score plus serré de 20 à 14 pour les sud-américains.

Ce dimanche, River Plate et FC Barcelone viendront donc clore l’année mondiale par une finale que tout un continent attend. Car si l’Europe peine à mesurer l’ampleur d’un titre mondial pour un club, l’Amérique du Sud n’a cessé d’en faire un objectif principal, portée par son désir d’existence. Malheureusement, d’une lutte sans merci toujours serrée, la Coupe du Monde n’est devenue désormais qu’une compétition considérée de second plan par une Europe qui l’écrase totalement, alors que l’Amérique du Sud s’accroche au rêve de voir son David renverser Goliath. Reste que la réalité économique est telle que le rêve s’évapore d’année en année.

A propos de l'auteur
Nicolas Cougot
Author: Nicolas CougotWebsite: http://lucarne-opposee.fr
Créateur et animateur de Lucarne Opposée. A la recherche de piges. Portfolio et contact : http://nicolas.lucarne-opposee.fr/

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  • Très intéressant comme article. Le Barça l’a facilement emporté. De toute façon, je les voyais mal perdre ce match, surtout avec son trio magique, composé de Messi, Neymar et Suárez. :)

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