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60 ans de corruption : la CBF ou la fraude institutionnelle

  • Écrit par Marcelin Chamoin

Marco Polo Del Nero, actuel président de la CBF, est accusé de corruption par la justice américaine, comme ses deux prédécesseurs, Ricardo Teixeira et José Maria Marin. Une pétition lancée par Raí et signée notamment par Zico et Pelé réclame la démission de Del Nero, qui même si elle avait lieu, ne devrait pas changer grand-chose au sein de l'instance de décision du football brésilien. Car le système mis en place par João Havelange est plus fort que tout. Retour sur près de 60 ans de corruption.

João Havelange met en place le système de corruption de la FIFA

En 1958, le Brésil remporte la première de ses cinq coupes du monde. Quelques mois auparavant, le football brésilien se trouve un nouveau patron en la personne de João Havelange, qui devient le président de la CBD, la confédération des sports au Brésil. Dans un contexte de dictature militaire, le Brésil construit de nombreux stades pour divertir le peuple, ce qui permet également aux dirigeants de toucher des pots-de-vin au cours de la construction de ces stades. Havelange refuse officiellement de faire de la politique « J'ai fait mon travail. Ils ont fait le leur, mais nous continuons à être amis. C'était particulier parce que je ne m'engage pas en politique ». Les tortures et assassinats sont passés sous silence, entre amis, on ne se froisse pas. En 1970, João Havelange vire l'entraîneur de la Seleção, le communiste João Saldanha, en conflit avec le général Médici, chef de la junte militaire. Havelange brigue ensuite la présidence de la FIFA et utilise Pelé pour sa campagne, notamment en Afrique. Il crée alors la Taça Independência en 1972, sorte de mini coupe du monde à laquelle une équipe de la CONCACAF et une équipe composée de joueurs africains sont conviées (la France de Georges Boulogne avec notamment Marius Trésor et Jean-Michel Larqué, y participe). Il paye de nombreux dirigeants africains et met en difficulté financière la CBD.

Une fois élu président de la FIFA, il applique ses recettes brésiliennes. Il élargit la coupe du monde à 24 équipes et vend la compétition aux sponsors, vendant notamment les droits à son ami Horst Dassler, fils d'Adi Dassler, le créateur d'Adidas. En remerciement pour des votes achetés lors de l'élection de la FIFA, ISL, l'entreprise de Horst Dassler, obtient les droits TV de la coupe du monde, jusqu'à sa faillite en 2001. Un rapport de la Commission d'éthique de la FIFA indique que João Havelange a touché environ 38 millions d'euros entre 1992 et 2000 de la part d'ISL. Pour échapper aux sanctions, João Havelange démissionne de son poste de président d'honneur de la FIFA en 2013, de la même façon qu'il avait démissionné du Comité international olympique, deux ans plus tôt, là aussi après des accusations de corruption. Mais il n'oublie pas d'aider ses amis, comme Sepp Blatter, qui lui succède à la présidence de la FIFA en 1998, ou Ricardo Teixeira, son gendre, élu président de la CBF en 1989 (nous allons y revenir), et n'hésite pas non plus à écarter ceux qui se mettent en travers de son chemin. Lorsque Pelé cherche à obtenir les droits de retransmission du championnat brésilien 1994 et dénonce la demande de paiement d'un million de dollars de la part d'un dirigeant de la CBF (visant implicitement Ricardo Teixeira) pour obtenir les droits, Havelange refuse d'inviter Pelé au tirage au sort de la coupe du monde 1994 aux États-Unis et déclare: « Jouer au foot est une chose, être un businessman en est une autre. Ce gars n'aurait pas dû faire ce qu'il a fait. Ricardo est marié à ma seule fille. Il est le père de mes petits enfants (...) Quand j'étais petit, mon père me frappait quand j'étais irrespectueux. C'est ce que j'ai fait symboliquement avec Pelé. Il doit apprendre le respect. J'ai lancé Pelé en équipe nationale alors qu'il avait seulement 17 ans ».

João Havelange apprend le métier à son gendre

Ricardo Teixeira reprend en effet le système de son beau-père. Il crée la coupe du Brésil dès 1990 où les droits s'obtiennent en versant des pots-de-vin aux dirigeants du football brésilien. En 2000, une commission parlementaire composée de députés est mise en place au Brésil afin d'éclaircir les relations entre la CBF et son sponsor Nike (la justice américaine avance en 2015 le chiffre de 20 millions de dollars reçus par Teixeira). Ricardo Teixeira est interrogé mais la CPI (Comissão Parlamentar de Inquérito) ne donne finalement rien et le livre écrit par deux députés sur le sujet est interdit de publication par la justice suite à l'action de Teixeira. Comme João Havelange, Ricardo Teixeira arrose tout le monde avec l'argent de la CBF, y compris lui-même. Il est accusé d'avoir reçu de l'argent de la part d'ISL et du Qatar pour l'attribution de la coupe du monde 2022. Une nouvelle CPI a lieu concernant des soupçons de corruption avec l'organisation de la coupe du monde 2014 au Brésil. Ricardo Teixeira tente d'empêcher que cette CPI ait lieu avant de finalement donner sa démission de son poste de président de la CBF, avançant des problèmes de santé.

Nouveaux noms, anciens maux

Il est remplacé en 2012 par José Maria Marin, qui s'était fait remarquer deux mois plus tôt lors de la remise des médailles de la Copa São Paulo, la plus grande compétition du Brésil pour les jeunes. À l'issue de la remise du trophée, le joueur du Corinthians, Mateus, se retrouve sans médaille. Les caméras de télévision montrent José Maria Marin glisser discrètement une médaille dans sa poche. Le 27 mai 2015, José Maria Marin est incarcéré en Suisse, accusé par la justice américaine de faire partie d'un réseau de fraude et blanchissement d'argent. Plus de 150 millions de dollars ont circulé pour l'attribution de droits concernant la Copa América alors que la coupe du Brésil rapporte environ 500 000 dollars par an aux dirigeants de la CBF. Il est remplacé par Marco Polo Del Nero, accusé au début du mois de décembre 2015 d'avoir reçu des pots-de-vin dans des contrats commerciaux avec la CBF. Ricardo Teixeira fait également partie des accusés. Del Nero risque peu de choses au Brésil, d'autant plus qu'une juge brésilienne a empêché la coopération entre les justices américaine et brésilienne. Membre du comité exécutif de la FIFA depuis seulement un mois, il nomme à sa place Fernando Sarney, homme politique brésilien, accusé de blanchiment d'argent en 2009. Del Nero ne quitte plus le Brésil depuis l'incarcération de Marin et suite aux accusations du FBI, Del Nero, également dans le viseur de la nouvelle CPI menée par le sénateur fédéral et ex-footballeur Romário, a décidé de « prendre congé » de son poste afin de « se concentrer sur sa défense ».

Un nouveau candidat dans la lignée de ses prédécesseurs

Si Del Nero n'a pas encore démissionné, la raison est simple : le règlement de la CBF stipule que si le président démissionne ou est suspendu par la FIFA, le plus âgé de tous les vice-présidents est nommé président de la CBF. Dans un système patriarcal, l'âge semble plus important que les compétences… Le vice-président le plus âgé, Delfim Peixoto, a durement critiqué Del Nero et réclame des changements au sein de la CBF. La présence de Delfim Peixoto est un problème pour les autres dirigeants de la CBF, jusqu'à la solution miracle, soufflée par Del Nero. José Maria Marin, désormais assigné à résidence aux États-Unis sur la Cinquième Avenue à New York (dont les coûts se chiffrent à 80 000 dollars par mois) après le paiement d'une caution de 15 millions de dollars, a envoyé une lettre à la CBF pour donner sa démission de son poste de vice-président de la CBF, obligeant de nouvelles élections. Le seul candidat déclaré est Nunes, évidemment allié des dirigeants de la CBF et de Del Nero et… plus âgé que Delfim Peixoto. Dans le même temps, Peixoto soupçonne que le document soit falsifié ou que Marin ait bravé l'interdiction d'entrer en contact avec des membres de la CBF et demande la suspension des élections. Demande accordée dans un premier temps avant que la justice de Rio de Janeiro ne maintienne l'élection suite à l'appel de la CBF. Nunes, qui a le soutien des clubs de São Paulo en échange de la gestion d'accords commerciaux et du choix des arbitres, est élu vice-président et à 77 ans, il se place en première position dans le cas où Del Nero annonce sa démission du poste de président de la CBF. Cet ancien colonel de la police militaire est président de la fédération du Parana. En 2015, la fédération présentait le bilan de son championnat annuel, omettant la moitié des matchs et ainsi la moitié de ses recettes. À la suite de son élection de vice-président de la CBF, le colonel Nunes a déclaré : « Je n'ai jamais vu de corruption dans le football brésilien ». Probablement car en près de 60 ans, le Brésil a réussi à institutionnaliser la corruption jusqu’à en faire la norme.

A propos de l'auteur
Marcelin Chamoin
Author: Marcelin Chamoin
Passionné par le foot brésilien depuis mes six ans. Mon cœur est rouge et noir, ma raison est jaune et verte.

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