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Dani Osvaldo et la théorie des triangles

  • Écrit par Nicolas Cougot

De Buenos Aires à Porto avec une escale en Uruguay. Le transfert de Dani Osvaldo au Porto a fait énormément parler. Non seulement parce que le bouillant attaquant italo-argentin passé par Boca et aujourd’hui libre attire toujours les projecteurs mais surtout parce qu’il est venu nous rappeler l’existence de quelques coins de paradis en Amérique du Sud.

La scène aura fait réagir et grincer quelques dents, surtout en Argentine. Libre de tout contrat, Daniel Osvaldo fait de nouveau parler de lui en dehors des terrains. Dans les bureaux de la fédération uruguayenne, il paraphe son contrat le liant à un petit club local que seuls les lecteurs de LO connaissent, Sud América, avant, quelques heures plus tard, de poser avec le maillot de son nouveau club… le FC Porto. S’il n’a finalement trompé personne, ce voyage Buenos Aires – Porto avec escale en Uruguay permet de remettre sous le feu des projecteurs l’un des cancers du football sud-américain : la triangulation.

El argentino Pablo Daniel Osvaldo llegó a la AUF para pedir pase para Sud América http://t.co/yPprvht8sk pic.twitter.com/0nCbKIdAsw

— Montevideo Portal (@portalmvd) 30 Juillet 2015

Le petit manège de la triangulation

Pour dessiner un triangle, un enfant de primaire le sait bien, il faut trois points, les trois sommets du futur triangle. Pour placer votre premier point, prenez un club A qui possède un joueur à transférer. Celui-ci va alors le vendre brièvement à un club B (votre deuxième point) qui va alors en faire de même dans le club C (le troisième). Au cœur dudit triangle, sorte de centre du cercle inscrit à celui-ci se trouve le joueur. Avec ses quatre acteurs, vous venez dessiner ce qu’on appelle la triangulation, mécanisme clé pour toute tentative d’évasion fiscale.

Imaginons que le club A est argentin, le club C européen. Lorsque A transfère son joueur, il doit s’acquitter de taxes sur le transfert se décomposent en 15% pour le joueur, 2% pour l’AFA (la fédération argentine), 0.5% pour l’Union des Footballeurs et 7% à l’AFIP (le fisc argentin). Le joueur (qui reste au centre de tout) touche donc 15% du montant du transfert sur lesquels il va bien évidemment être taxé. Si maintenant le club B est chilien ou mieux uruguayen, tout change. Car en faisant transiter le joueur de A vers B, le plus gros du transfert, qui sera le passage de B vers C, sera soumis aux taxes du pays du club B et donc, dans notre exemple, chiliennes ou uruguayennes. Au Chili, les taxes sur le transfert sont de 19%, en Uruguay, de 2%. Dans les deux cas, le joueur n’est pas imposable sur les pourcentages qu’il touche du transfert. Voilà ainsi le système du gagnant – gagnant mis en place en Amérique du Sud par les agents pour leurs joueurs afin de leur permettre d’échapper au fisc. Si le club A n’est pas toujours gagnant par rapport à un transfert direct, il peut en revanche faire quelques gains en matière de taxes.

Chili – Uruguay, les nouveaux paradis

En août 2012, Ricardo Echegaray, responsable de l’AFIP donne une conférence de presse lors de laquelle il annonce avoir communiqué à la FIFA une liste de 10 clubs décris comme étant des « paradis fiscaux du sport ». Outre la présence de Locarno, connu en Europe pour avoir servi dans la triangulation River – Real lors du transfert de Pipita Higuain, se trouvent deux clubs chiliens, Unión San Felipe et les Rangers de Talca (devenu célèbre suite à un excellent reportage de Cash Investigation sur les moyens utilisés par certains clubs pour réduire leurs charges par des stratégies d’évasion fiscale - disponible sur youtube) et sept clubs uruguayens : Progresso, Bella Vista (qui a aujourd’hui cessé toute activité professionnelle), Cerro, Fenix, Boston River, Rampla Juniors et… l’Institución Atlética Sud América, le club éphémère de notre ami Dani.

La force du système est qu’il n’est en soit pas illégal. Alvaro Chija, secrétaire de Fenix expliquait ainsi « Ce n’est pas un crime. Nous avons des accords pour les transferts de joueurs que nous avons signés au club et nous payons les taxes associées. Nous nous sommes mis d’accord avec les dirigeants du foot argentin et les affaires sont telles que ces accords nous permettent de payer un mois de salaire à nos joueurs ». Fernando Sosa, responsable du département des droits du sport auprès du cabinet d’avocats Hughes & Hugues a récemment rappelé sur Ovacion qu’il n’y a pas réellement de loi à ce sujet, les rendant tout sauf illégaux. La seule règle prévalant est celle éditée par la FIFA et régissant les transferts qui indique que « les joueurs peuvent être enregistrés auprès de 3 clubs dans une même saison mais ne peuvent jouer des rencontres officielles qu’avec deux ». Ne reste alors qu’au niveau local, mais le transfert se fait bien évidemment dans les règles du pays concerné (dans le cas d’Osvaldo, l’Uruguay).

Depuis 2012, les enquêtes se sont multipliées. De Denis Stracqualursi, passé du Gimnasia à San Lorenzo via Fenix, à Nacho Piatti, passé de Lecce à San Lorenzo (décidément) via Sud América, nombreux sont les dossiers douteux à avoir émergé dans presse. Mais jusqu’ici, finalement tout n’a été que feu de paille. En 2013, Norberto Oyarbide annonce s’attaquer à près de 450 transferts douteux. On pense alors que le lièvre est déterré. Malheureusement, impliqué dans d’autres scandales, le juge argentin se voit décrédibilisé, l’affaire disparait depuis des radars mondiaux. L’an passé, Sud América est condamné à une lourde amende par la FIFA et se voit interdit d’incorporer de nouveaux joueurs pendant 2 ans. La sanction aurait été annulée par le TAS (aurait car rien n’est clair).

Aujourd’hui, Dani Osvaldo utilise de nouveau ces triangulations pour s’offrir une prime non imposable par le fisc argentin (même si le joueur a depuis expliqué qu’il n’était pas imposable en Argentine, son foyer fiscal étant en Italie). Si, une fois encore en AmSud, rien n’est clair, ce transfert a finalement pour qualité de souligner que tout aussi discutables et discutées soient ces triangulations, malgré les attaques qu’elles subissent, elles perdurent encore et plus que jamais.

A propos de l'auteur
Nicolas Cougot
Author: Nicolas CougotWebsite: http://lucarne-opposee.fr
Créateur et animateur de Lucarne Opposée. A la recherche de piges. Portfolio et contact : http://nicolas.lucarne-opposee.fr/

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  • Invité - Brice Marchadier

    Nico, je crois qu'il y a une ou deux coquilles :
    "Si maintenant le club C est chilien ou mieux uruguayen, tout change." : je pense que c'est B et pas C.
    "...Daniel Osvaldo fait de nouveau faire parler de lui en dehors des terrains." : ça "fait" beaucoup.:p
    A+
    Briçou

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  • y'avait ^^

    Gracias, c'est corrigé

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