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L'altitude, aide ou prétexte ? Etude du cas bolivien

  • Écrit par Nicolas Cougot

A l’heure où l’Equateur s’installe aux sommets de la confédération sud-américaine, le débat sur les effets de l’altitude resurgit, la Tri jouant ses matchs à domicile à Quito. Au point que la question reste ouverte : l’altitude influe-t-elle sur les résultats de ces sélections ? Etude de cas avec la Bolivie, le pays le plus souvent accusé de favoritisme géographique.

31 mars 1963, Cochabamba, la Bolivie s’impose sur le fil face au Brésil lors d’une dernière journée de Copa América sur un but signé Máximo Alcócer en toute fin de rencontre. La Verde décroche son premier (et seul) titre continental. 25 juillet 1993, près de trente ans plus tard, Gustavo Quinteros sert Marco Antonio Etcheverry qui remonte tout le terrain. Au bout de sa chevauchée, un ballon cafouillé par Taffarel. El Diablo ouvre le score face au Brésil, l’Estadio Hernandes Siles explose de joie. Après 40 ans sans succès, la Bolivie tient sa première victoire en phase éliminatoire face au Brésil. Deux minutes plus tard, Álvaro Peña scelle définitivement le score. Au bout de cette campagne, la Verde découvrira les Etats-Unis, sa première en Coupe du Monde depuis 44 ans, sa dernière à ce jour. Ces deux victoires, qui ont marqué l’histoire du football bolivien ont un point commun : toutes deux ont été acquises en altitude. Et depuis toujours, elles n’ont cessé d’alimenter le débat de l’avantage que les Andes offrent à la Verde.

Quand les grands trébuchent, ils saisissent la FIFA

Les matchs en Bolivie ont surtout souvent eu des conséquences négatives pour bien des géants du continent. Le plus touché reste l’Uruguay qui a déjà perdu plusieurs qualifications mondiales faute de parvenir à gérer l’altitude de La Paz. La défaite de 77 coûte à la Celeste la Coupe du Monde argentine, celle de 93 la prive d’Etats-Unis. C’est ainsi que la victoire ramenée en ouverture de la campagne 2018 (lire Coupe du Monde 2018 – Zone CONMEBOL : Argentine et Brésil au tapis) a été vécue en Uruguay comme un signe que la Celeste peut espérer éviter les barrages. Mais tous, ont un jour trébuché à La Paz, Argentine et Brésil compris. Au point que ce sont souvent ces géants qui ont été à l’origine des débats sur les « problèmes » de l’altitude.

En 1995, la Commission Médicale de la FIFA recommande de ne pas disputer les matchs à des altitudes supérieures à 2500 mètres avant de faire une légère modification à ce texte au tout dernier moment, rajoutant 500 mètres à la limite. La Bolivie réagit immédiatement par le président de sa fédération José Saaverdra soutenu par le président Gonzalo Sánchez de Lozada. Tous deux sollicitent auprès du président de la FIFA que la mesure soit annulée et reçoivent le soutien des autres fédérations touchées par cette directive. Rejet de la FIFA, le débat devient alors politique. En Bolivie, le peuple, qui vit majoritairement en altitude, se sent alors discriminé et s’émeut de la décision faisant alors pression, soutenu par un mouvement de solidarité mondial, pour finir par réussir à faire reculer la FIFA. Entre 1996 et 2000, la FIFA précise, affine, les conditions des matchs disputés en altitude, sans pour autant les interdire (arriver 5 jours avant, grimper de 500 mètres en 500 mètres chaque jour, etc…). Mais la Bolivie n’a gagné qu’une bataille, le Brésil en personne va revenir à l’assaut quelques années plus tard.

« On peut jouer au football quelles que soient les conditions, on peut jouer au football à La Paz » Joseph Blatter.

14 février 2007, l’Estadio Víctor Agustín Ugarte, surnommé el nido de los cóndores, pour sa localisation à près de 4000 mètres d’altitude accueille Flamengo, adversaire d’un soir du Real Potosí. Les brésiliens profitent de l’occasion pour revenir à la charge. Sauvant un nul miraculeux, le Mengão passe son temps à sortir des masques à oxygène et annonce qu’il ne reviendra plus, que plus jamais il ne disputera le moindre match à de telles altitudes. La polémique éclate de nouveau, prend des tournures politiques auprès des instances du foot, Pelé venant au soutien des brésiliens, Maradona réagissant en défendant les boliviens, mais aussi dans les plus hautes sphères des Etats, Evo Morales entrant en piste pour défendre les intérêts de son pays. Le 27 mai 2007, lors du 57e congrès de la FIFA, il est décidé de mettre son véto sur tout match se déroulant à plus de 2500 mètres d’altitude. La polémique s’intensifie. Devant l’intensité du débat opposant uniquement des pays sud-américains, la FIFA cherche alors dans un premier temps à se débarrasser du problème en le refilant à la CONMEBOL. Mais Evo Morales, premier président d’origine indienne (né à Oruro, à 3300 mètres d’altitude) parvient à forcer la FIFA à rétropédaler une nouvelle fois. Le débat sur les matchs en altitude disparait des agendas. Jusqu’au prochain épisode.

Un débat qui renie l’héritage d’un continent

Le débat du football en altitude repose bien évidemment sur des paramètres médicaux. Le principal souci qui se pose est la chute de la pression barométrique qui a pour conséquence de réduire la vitesse des échanges gazeux dans le sang. La conséquence directe est évidemment une fatigue qui intervient plus rapidement. Le football est un sport mixte, mêlant phases aérobie (courses lentes, marche) et phases anaérobie (sprint, courses plus rapides). S’il ne s’agit pas ici de nier l’importance de la partie aérobie, notamment dans les processus de récupération, près de la moitié des actions, les plus déterminantes, décisives, sont ainsi faites en anaérobie, l’utilisation de l’oxygène n’entrant donc pas en ligne de compte. Il apparait ainsi que le football est l’un des sports les mieux adapté au jeu en altitude. De plus, il y a quelques années, le docteur Tulio Velásquez, de l’Université de San Marcos de Lima, rappelle que d’autres facteurs peuvent influer sur la capacité d’un athlète à « digérer » l’altitude : des facteurs sociaux, climatiques, culturels. Sur ce point, en Amérique Latine, l’héritage est immense.

Les principales civilisations historiques du continent (aztèques et incas) vivaient à plus de 2500 mètres, leur héritage génétique, social et culturel demeure. Les premières peuplades boliviennes arrivèrent de la côte Pacifique pour s’installer à Viscachani, ville située à 3800 mètres, l’histoire de la nation bolivienne va alors s’écrire sur les sommets andins (au XVIIème siècle, Potosí est par exemple l’une des cinq plus grandes villes au monde). Reste que, de la Cordillère des Andes sud-américaine à la Sierra Madre mexicaine et centroaméricaine, le continent entier est concerné par l’altitude, près de 85 millions de personnes vivant à plus de 2000 mètres. La Bolivie n’est donc pas une exception. Sept pays du continent (Bolivie, Colombie, Equateur, Guatemala, Mexique, Pérou) comptent un grand nombre de villes situées en altitude. De fait, si plus de 65% des boliviens vivent à plus de 2000 mètres d’altitude, 40% des équatoriens, 35% des mexicains et des péruviens en font de même. Rappelons par exemple que Mexico et ses près de 9 millions d’habitants, qui a accueilli les Jeux Olympiques de 1968 mais aussi deux Coupes du Monde est située à 2200 mètres d’altitude, Bogota (près de 7 millions d’habitant) étant à 2600 mètres. Il en résulte que lorsque les autres pays du continent viennent attaquer les nations comme la Bolivie pour l’empêcher de jouer en altitude, sans le savoir ils s’en prennent ainsi aux racines de tout un continent, leur continent, renient ainsi directement leur héritage. Mais si on doit rester froids analystes, ne reste donc qu’une question, éternelle, l’altitude aide-t-il la Bolivie à gagner ?

Altitude trompe-l’œil

Le football est arrivé en Bolivie à la fin du XIXème siècle, le premier club, Oruro Royal, étant créé en 1896 dans la ville du même nom. En près de 120 ans d’histoire, le pays n’a donc véritablement connu que trois grands moments : la victoire en Copa América 1963, la qualification pour la Coupe du Monde 1994 (toutes deux évoquée dans ces lignes) et la finale de Copa América 1997. Certes, tous ont en commun de s’être déroulés au pays mais il n’en reste pas moins que ces performances ne sont que de simples trompe-l’œil. La Bolivie n’a en effet jamais réussi depuis à décrocher une place en Coupe du Monde, ne caressant même jamais l’espoir de lutter pour une place en barrage (la Bolivie occupant quasi-systématiquement l’une des dernières places en campagne de qualification). Autre point, la légère résurgence du football bolivien ces dernières années est essentiellement acquise par des résultats le plus souvent réalisés à l’extérieur (voir le parcours en Copa América chilienne ou, au niveau des clubs, l’excellent parcours (demi-finale et 2 défaites en 12 matchs) de Bolivar en Libertadores). Mais au final, le fait de voir plus de la moitié des matchs disputé en altitude n’a jamais aidé la Bolivie à obtenir des résultats, les victoires obtenues à domicile n’étant pas directement imputable à la simple altitude (d’autres nations n’ont décroché leurs seuls trophées qu’à domicile). Car là est bien le souci de ce genre de raccourci. Réduire par exemple les performances de 1994 et 1997 à la seule altitude revient à occulter l’une des plus belle (si ce n’est la plus belle) génération de l’histoire du football bolivien formée essentiellement par des joueurs issus de l’Academia Tahuichi Aguilera (Luis Cristaldo, Erwin Platini Sánchez et Marco Etcheverry en étant les plus brillants exemples – nous avions évoqué son prestige lors de notre entretien avec Ricardo Román) qui est allée chercher une qualification en ne perdant que deux matchs (au Brésil et en Uruguay) et surtout en prenant un dernier point au niveau de la mer à Guayaquil face à l’Equateur. Cette génération participera à la Coupe des Confédération, éliminée d’un but lors du dernier match de groupe face au futur vainqueur mexicain.

Le débat sur les effets de l’altitude est un serpent de mer. A chaque fois qu’une nation haute perchée vient bousculer la hiérarchie, il resurgit. Souvent la première touchée alors qu’elle n’a jamais véritablement pesé dans les campagnes de qualifications ou les compétitions continentales, la Bolivie est depuis toujours le premier bouc émissaire, le premier exemple pris pour tenter de l’empêcher de jouer là où son football est né, sur les sommets de la Cordillère. Pire, au moment où c’est au tour de l’Equateur de subir ce type d’attaques. Et tant pis si pour s’éviter de saluer le travail entrepris par ses pays, les autres n’hésitent pas à renier leur héritage.

A propos de l'auteur
Nicolas Cougot
Author: Nicolas CougotWebsite: http://lucarne-opposee.fr
Créateur et animateur de Lucarne Opposée. A la recherche de piges. Portfolio et contact : http://nicolas.lucarne-opposee.fr/

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