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Mathias Coureur : « En France, on est trop dans le confort »

  • Écrit par Nicolas Cougot

Formé au Havre, passé brièvement par Nantes avant de filer en Espagne, Mathias Coureur est aujourd’hui un qui compte en Bulgarie. De ses voyages footballistiques à sa Martinique, il évoque avec nous son parcours, sa sélection et ses découvertes.

Tu es arrivé très tôt en Métropole et j’ai lu que tu avais fait un essai au PSG…

Oui, c’était quand j’avais 10-11 ans. D’ailleurs j’ai déçu mon père parce que j’ai refusé de signer. A contrecœur parce que le PSG c’est mon club, mais j’avais eu une discussion avec un grand de mon quartier et il m’avait dit : « n’oublie pas que si tu vas dans le club de ton cœur, c’est comme une histoire d’amour, tu peux sortir déçu ». Je ne voulais pas ça. Alors je suis parti au Havre.

Comment est-ce possible ? Ils t’avaient repéré ?

Beaucoup de clubs me suivaient quand j’étais jeune et j’avais déjà fait un test chez eux. Pourquoi je les ai choisis ? Je te jure, c’est un truc trop bête. Dans Onze Mondial, il y avait « le centre de formation du mois » et, au moment de faire mon choix, c’était Le Havre. Je me suis dit que c’était un signe, j’y suis allé.

Dans l’absolu, quand tu vois ce que le HAC a sorti, c’est loin d’être un mauvais choix.

Ah mais franchement, je ne regrette pas ! Je le dis, ma meilleure période, c’est au Havre. De tout ce que je connais du foot, c’est ma plus belle période. Pendant les vacances, j’y suis retourné, je suis allé voir Johann Louvel qui avait été mon coach pendant 4 ans. On en a parlé et je le lui disais. On ne se rend pas compte à ce moment. Quand il m’a fait visiter de nouveau le centre, j’avais des frissons. Les jeunes que je croisais, je leur disais d’en profiter parce que cela, ils s’en souviendront toute leur vie.

Après, t’es gamin à ce moment-là, tu ne peux pas avoir conscience de cela.

Sur le moment, t’es dans le truc, il y a beaucoup de chose qui t’énervent. Mais quand je revois mes potes du centre, même si on ne se voit pas pendant des années, la première chose dont on parle, c’est de nos années au centre. Franchement, si j’avais su, j’aurais plus profité et c’est pour cela que je profite à mort de ma carrière parce que je sais que ce sont des choses que je n’oublierai jamais.

Et justement, ta carrière, à quel moment tu te dis que tu vas être pro ? Quand tu arrives au Havre, tu as 12 ans, il y a encore du chemin.

Je ne vais pas te mentir, j’étais parti pour être pro. J’étais déterminé pour être pro, je savais que je ne savais rien faire d’autre. Les gens me disaient « il y a l’école », je répondais que c’était vrai mais que j’allais être pro. Il y avait des joueurs meilleurs que moi, d’autres moins bons mais je pense que le fait que je voulais réussir à tout prix me rendait plus fort. Il y avait des joueurs vraiment super forts mais ils doutaient. Au fond, c’est qu’ils n’avaient pas envie. C’est comme ça que je le vois. Si tu veux être pro, rien ne peut t’en empêcher.

Oui, à un moment, tout se joue dans la tête.

Faut savoir ce que tu veux ! Certains flippaient en moins de 18. Ils avaient peur de se faire virer, etc… Moi, je me disais « si ce n’est pas au Havre, ce sera ailleurs ! ». J’étais déterminé à être pro, je savais que je le serai. Ça parait prétentieux comme ça mais je le savais, c’était ma vie.

Tu t’étais fixé un objectif tout simplement

C’est exactement ça. Je m’étais fixé cet objectif et, je ne vais pas te mentir, si à un moment ma carrière est partie en vrille, c’est parce qu’à ce moment-là, j’ai perdu ça. Je me suis cru arrivé, je ne travaillais plus assez, je ne me donnais plus à fond. J’ai repris ça depuis pas longtemps et c’est pour cela aussi que ma carrière redécolle.

Après, tu as aussi pris cher à un moment. A Nantes notamment.

Ouais, je prends cher à Nantes mais aussi parce que je pense qu’à l’époque, mentalement je n’étais pas prêt. J’arrive à Nantes, on me fait beaucoup de promesses, elles ne sont pas tenues et je ne me bats pas. Ça dure 2 ans et demi et je ne me bats pas. Je me dis « ils s’en foutent de moi » et je ne fais rien pour inverser les choses. Peut-être parce que je suis jeune – ça n’arriverait pas maintenant – peut-être parce que je gagne beaucoup d’argent aussi. Peut-être que d’un côté tu es dans un confort et que tu t’en fous un peu. Mais tu reviens à la réalité quand tu termines en D3 espagnole parce que tu n’as rien d’autre, que ton salaire fait que tu n’as plus le même train de vie et qu’il faut te remettre au travail pour revenir en haut. Et à partir du moment où tu es le meilleur en D3 espagnole, tu n’as que des embûches. T’es sous contrat, on se demande pourquoi de D1 t’es passé en D3, on te dit qu’à Nantes t’as pas joué un match… là, tu te dis que t’es passé à côté de quelque chose.

Tu ne penses pas que si tu te retrouves en Espagne, c’est aussi parce que tu es blacklisté en France ? On sait comment ça fonctionne, les gens parlent…

Ah oui. Il y avait des clubs qui me suivaient et qui disaient « à Nantes il n’a pas joué, pendant deux ans et demi quand même. On l’a prêté, il n’a pas joué ». Ils lisaient les journaux, voyaient que j’ai eu des problèmes avec l’entraîneur – que des trucs faux mais tu ne peux pas te battre contre ça. On invente que tu as un mauvais caractère alors que tu ne te laisses juste pas marcher sur les pieds, mais quand tu n’es pas en position de force, tu es tout de suite le méchant. Je n’ai aucun problème en Espagne, je signe dans un gros club de D3 alors qu’Hercules me suivait, à l’époque ils ont Trezeguet et Thomert. J’arrive là-bas, je casse tout, je suis dans un grand projet, on va peut-être monter en D2, je choisis la stabilité et au final, on ne monte pas. Et là, je suis bloqué. On ne veut pas me vendre. Je ne peux rien faire. Ça se complique dans ma vie, je plaque tout, j’arrête le foot. Je retourne en Martinique. Et là, je vois la vraie vie. Alors je rentre en Espagne parce que je me rends compte à quel point être footballeur, vivre de sa passion, c’est magnifique. Mais j’ai 6 mois de retard, je ne joue pas mais je travaille comme un chien, comme jamais j’ai travaillé dans ma vie. Et j’arrive en Bulgarie où je casse tout.

Je préfère terminer ma carrière avec 50 matchs d’Europa League que 300 matchs de Ligue 1 à jouer pour ne pas descendre.

Comment tu atterris en Bulgarie ?

Cela faisait longtemps qu’on me proposait la Bulgarie. Quand je suis rentré en Martinique, je n’avais plus de nouvelles et quand je suis revenu en Espagne, ils ont vu que ça se passait bien. On m’a proposé Beroe et Cherno More. Beroe a pris Chris Gadi et moi, je suis allé à Cherno More. Je ne te cache pas que je ne savais pas où je mettais les pieds. Mais la saison d’avant, même si je ne jouais pas, j’avais travaillé comme un fou, j’avais compris que le foot c’était ma vie. Ça a payé et ça paye encore plus aujourd’hui. S’ils ne m’avaient pas suivi depuis des années, ce n’aurait pas été possible.

Il faut bien aussi qu’à un moment la chance tourne en ta faveur aussi.

Oui, j’ai eu le coup de pouce, grâce à Dieu. Mais j’pense que comme on dit, la chance, faut l’attirer. Franchement, j’ai passé 1 an, je savais que je n’allais pas jouer, mais j’ai bossé, j’ai souffert. Mais je savais que je n’allais pas souffrir pour rien. Et quand tu vois que ça paye, tu n’as qu’une envie, c’est de souffrir encore plus. C’est ce que je fais cette année encore. Je veux rattraper le temps perdu.

Malgré tout, au moment de partir en Bulgarie, tu ne ressens pas le risque de tomber dans l’oubli ? On sait très bien qu’en France, si tu t’éloignes, tu n’existes plus.

Oui et non. Parce que quand je vois les clubs qui me suivent maintenant, ça me donne plus envie que de jouer en France. Je l’ai déjà dit en interview et je ne veux pas leur manquer de respect, mais quand tu vas jouer à Nantes, à Caen ou à Angers, tu ne connaîtras pas la joie de jouer l’Europa League, financièrement, tu n’es même pas sûr de gagner autant que dans les clubs qui me suivent actuellement et en plus tu ne gagnes aucun titre ! Là, je suis à Cherno More, alors certes je ne gagne pas ce que je pourrais toucher dans un club de L1, mais les clubs qui me suivent, ils jouent l’Europa League, ils jouent la Ligue des Champions – et je ne parle pas de tour préliminaire ! Donc à choisir, c’est vite réglé. Après, on ne va pas se mentir, ça n’a pas les mêmes conséquences. Quand tu joues en Ligue 1, tu peux te retrouver à Arsenal, au Barça, ou tu veux, pas dans ces clubs-là. Mais dans ces clubs-là, pendant 5 ans, tu vas jouer contre le Barça, pendant 5 ans tu fais la Ligue des Champions et là, on ne sait jamais. Regarde par exemple le Partizan. Il joue tout le temps l’Europa League, regarde où partent leurs joueurs. Le dernier, il vient de signer à Benfica (NDLR : il s’agit d’Ivan Šaponjić), tu vas voir où il va finir. Après, c’est un choix de carrière, mais personnellement, je préfère terminer ma carrière avec 50 matchs d’Europa League que 300 matchs de Ligue 1 à jouer pour ne pas descendre.

C’est clair. Et en plus, il y a un facteur supplémentaire, c’est que niveau ambiance, l’Est, c’est l’AmSud de l’Europe.

Ah oui ! Ecoute, je suis supporter du PSG, j’ai assisté à beaucoup de matchs de Ligue 1, ici, j’ai vu des ambiances que je n’ai jamais vues en Ligue 1. En Bulgarie ! J’ai fait une finale de Coupe de Bulgarie, je l’ai gagnée, il y avait 15 000 personnes et j’avais l’impression qu’ils étaient 100 000. C’était incroyable. Tu as envie de vivre ça tout le temps. Tu vois les gros matchs ici, les Levski – Ludogorets, les Levski – CSKA, ils n’ont rien à envier à la Ligue 1. Même à l’Espagne d’ailleurs. J’ai été voir Levante, Valence, franchement, ce n’était pas plus impressionnant qu’ici.

Et c’est aussi pour ça que tu veux rentrer sur un terrain

Clairement. Je te dis la vérité, les joueurs qui jouent au Levski ou au CSKA, je comprends pourquoi ils ne veulent pas partir, pourquoi ils disent que ce sont des grands clubs. Nous, en France, on n’a pas cette impression, parce que ce ne sont pas des championnats reconnus, parce qu’ils ne passent pas à la télé, mais attention, ce sont des très grands clubs. Tu vas en Bulgarie, la moitié du pays est pour le Levski, l’autre pour le CSKA. Partout où ils vont, les stades sont remplis alors qu’il n’y a pas de stars internationales. Quand je regarde un Etoile Rouge – Partizan, je suis impressionné et quand je lis que c’est le 4e derby le plus chaud du monde, je comprends pourquoi les joueurs y vont. En Europe, ils ne vont plus rien gagner mais chaque année, ils y seront, chaque année, ils gagneront des titres au pays. On sous-estime beaucoup l’Est en Europe mais une fois qu’on y est… En Europe, il y a les gros clubs, comme le Real, le Barça, Manchester, Chelsea, Bayern, Juve et après, dans chaque pays, il y a d’autres gros clubs, ceux qui ne vont rien gagner en Europe mais qui seront toujours là, gagneront des titres chez eux. Il ne faut pas les sous-estimer.

D’autant plus que, et tu cites l’Etoile Rouge qui en est un bon exemple, historiquement parlant (et pas que dans l’histoire du foot), ont un vrai ancrage.

Ils sont mythiques. Je te dis, ici, le CSKA, tu en parles mal, tu prends une balle dans la tête (rires). Ils sont à fond dedans. Tu leur parles du CSKA, ils te disent qu’il n’y a que le Real ou le Barça au-dessus. Pour eux, c’est un grand club. Et je suis d’accord avec eux. A Sofia, dans les autres villes, ils ne te parlent que du Levski et du CSKA. En ce moment, tu as Ludogorets qui gagne tout en Bulgarie, ce n’est pas un grand club pour eux. Juste le club du moment. L’autre jour, je parlais avec un bulgare, il est supporter du CSKA alors que toute sa famille est pour le Levski. Sa famille est super triste, ils se demandent ce qu’ils ont fait de mal. Moi, j’en rigolais de tout ça mais lui, ça le fait souffrir. C’est là où tu vois que pour eux, ce sont des clubs de fous, que ce sont des grands clubs.

C’est un truc qu’on n’a pas en France, que l’AmSud a par exemple

C’est exactement ça. C’est comme l’Amérique du Sud. En fait, ce n’est pas que c’est sous-estimé, c’est jusque que quand tu ne connais pas, tu penses que ce n’est pas important alors que c’est juste incroyable.

C’est beaucoup plus riche qu’on veut bien nous le laisser penser

Oui, mais il faut connaître pour s’en rendre compte.

Quand je discute foot avec quelqu’un, j’entends ce qu’il lit dans la presse.

C’est aussi le rôle des grands médias. Quand tu vois comment ils considèrent ces championnats…

C’est ça. L’Europe c’est parce que tu as la Ligue des Champions alors les meilleurs joueurs du monde vont jouer dans les plus gros clubs. Mais c’est ça que les gens ne comprennent pas. Ils vont jouer dans les plus gros clubs, pas dans les meilleurs championnats. Parce que par exemple, pour dire la vérité, la Ligue 1 n’a rien à envier à la Liga. En Liga, tu as trois – quatre équipes, le reste… je me souviens, j’allais voir des Levante – Granada ou des Levante – Valladolid, et bien tu ne rêves pas. Après c’est les journaux qui te font croire que l’herbe est toujours plus verte ailleurs.

Ça aussi toujours été le souci. Je ne sais pas si c’est un complexe ou autre chose, mais en France par exemple, on s’est toujours considérés inférieurs aux autres championnats. Et du coup, on a ajouté un cran. Pour la presse française, l’Angleterre et l’Espagne sont au-dessus de la France et tout ce qui vient après est négligeable.

Exactement. Alors que c’est bien différent. Ici, en arrivant, j’ai été surpris du niveau. Il y a deux-trois équipes, tu les mets en Ligue 1, elles ne seraient pas dégueulasses. Mais c’est la presse qui doit jouer son rôle. Avec les joueurs c’est pareil, elle les fait et les défait. Son influence est énorme. Quand je discute foot avec quelqu’un, j’entends ce qu’il lit dans la presse. Maintenant, chacun sa vision du foot.

Et on en revient à la notion de choix de carrière…

Pour moi c’est clair ! Par exemple, là, je ne sais pas encore ce que je vais faire, parce que je suis attaché à ce club. Mais quand je vois les clubs qui me suivent, que je vois ce qu’ils font, l’ambiance, l’ampleur du club, leur niveau européen et les titres qu’ils décrochent, j’ai pas envie d’aller jouer à Caen, à Nantes, à Rennes…je ne critique pas ces clubs-là, ce sont des bons clubs en France qui ont tout ce qu’il faut, de superbes infrastructures, mais moi j’ai envie de jouer l’Europe, gagner des titres, jouer contre des grands joueurs.

Ici, tu dois mouiller le maillot, tu représentes le pays et le club sur la scène européenne. Tu dois te battre.

Et le plaisir sera différent. Tu auras certainement plus de plaisir que de jouer un match de Coupe de la Ligue début décembre devant 3 000 personnes…

Voilà. Si le sommet de ta carrière c’est de faire une finale de Coupe de France, moi, ça ne m’intéresse pas. Moi j’ai envie de jouer contre Messi, contre Ronaldo, contre Dortmund, Marco Reus… mais faire une finale de Coupe de France contre une équipe que je joue tous les ans… Attention, ce n’est pas pour manquer de respect. La Ligue 1, c’est super, j’étais à Nantes c’était magnifique mais au final, quand tu regardes ta carrière et que la seule chose tu as à dire c’est « j’ai 400 matchs de Ligue 1 », ça ne m’intéresse pas.

Ce n’est pas le discours que tiendra un joueur au parcours linéaire

Mais j’étais comme ça à la base ! Parce que je ne connaissais pas. Une fois que tu voyages, que tu découvres ça et donc que tu connais, tu vois tout différemment. Regarde ici, j’ai des titres, j’ai joué la Coupe d’Europe. Tu m’aurais dit ça il y a 4 ans, jamais je n’y aurais cru. Maintenant quand des clubs me suivent, je regarde s’ils jouent la Coupe d’Europe parce que quand tu l’as joué une fois, tu veux la rejouer tout le temps.

Pendant ce temps, en France, on se plaint souvent que les clubs ne sont pas motivés à fond par l’Europe League par exemple.

C’est dommage. Et comme je te dis, s’il y a un club de Ligue 1 qui m’appelle, je serais flatté, parce que ça reste la Ligue 1. Mais je préfèrerais aller dans un grand club de l’Est qui joue la Coupe d’Europe, qui va jouer des titres, qui tous les jours te permet de jouer dans des ambiances de fou plutôt que de revenir en Ligue 1 pour me battre pour ne pas descendre et jouer avec une pression qui n’est pas une pression positive.

Et en plus, quand tu joueras l’Europe, tu es persuadé que ton équipe va la jouer à fond.

Clair. Déjà parce qu’ici, c’est interdit de la mettre de côté, tu dois mouiller le maillot, tu représentes le pays et le club sur la scène européenne. Tu dois te battre. Il faut tout faire pour aller au bout. Regarde, il y a un club de l’Est qui est allé en finale, ils jouent tout à fond. En France, on va te pardonner, parce que « le plus important c’est le championnat ». Ce ne sont clairement pas les mêmes objectifs.

Le souci, c’est que ça favorise aussi les comportements comme le tiens à Nantes quand tu dis « j’ai pas tout donné ». En pardonnant, on laisse s’installer un certain confort.

Voilà c’est ça. Et je vais même te dire mieux. Tous les entraîneurs étrangers qui viennent et qui disent que les français sont feignants, je les comprends très bien. Maintenant que je suis à l’étranger, je me rends compte à quel point c’est vrai. En France, on est trop dans le confort. Ici, si tu as un peu mal à la cheville, on te dit « écoute, si tu ne peux pas t’entraîner, tu ne peux pas jouer ». En Espagne, pareil. On va te laisser peut-être une journée aux soins, mais pas plus. Si tu ne peux pas t’entraîner, tu ne joues pas. En France, c’est différent. Tu as un petit peu mal, faut que tu te reposes un peu, on te demande après comment tu te sens…j’étais le premier comme ça ! Ici, non. Ça n’existe pas de faire un match en étant à 100%, tu as toujours un petit truc qui ne va pas, une petite douleur...

Ca rejoint ce que me disais Walter Vaz qui est en Uruguay. A l’entraînement, tu joues ta vie.

Ici c’est pareil. Tu joues ta vie. Tout le monde veut jouer. Il y a aussi de l’argent en jeu. Ce week-end je joue, je gagne la prime. Ils ne sont pas riches, tant qu’ils peuvent engranger de l’argent, ils engrangent.

En tout cas, si ça peut ouvrir les yeux aux gamins des centres de formations, de leur dire ne de pas se mettre de barrière, qu’ils peuvent prendre plus de plaisir en top 3 de Serbie qu’en Championship.

Voila. Mais ce qu’ils oublient, c’est qu’ils avaient des rêves. Moi j’ai toujours rêvé de jouer la Coupe d’Europe, de gagner des titres. Je me rends compte que ce n’est pas à Rennes ou à Guingamp que je le pourrais. On n’a pas tous la qualité requise pour jouer à Lyon ou au PSG. Ici, c’est comme en AmSud, les gars qui sont Ludogorets, au BATE Borisov par exemple, s’ils veulent partir, c’est pour vivre des choses plus intenses que ce qu’ils vivent dans leur club. Ce n’est pas à Caen qu’ils le vivront...

Et s’ils partent, c’est pour jouer. A Boca par exemple, on a l’exemple de Calleri qui a récemment déclaré qu’il préféré jouer à Boca qu’être remplaçant en Europe.

Ah mais c’est logique. Je parlais avec des mecs qui jouaient à Kiev ou autre, ils sont dans un gros club. S’ils partent, c’est pour un autre gros club. Il faut se rendre compte de cela en France. On se croit supérieur parfois, mais chez nous, tu as Paris et Lyon. Et encore, tu as Paris, et après tu as Lyon. La France va t’offrir le confort de jouer en Ligue 1 mais ça ne m’intéresse pas. Pourtant, c’était un de mes rêves quand j’étais enfant. Mais maintenant, quand je vois ma carrière, j’ai du mal à comprendre certains joueurs de Ligue 1. C’est comme un portugais qui joue à Porto ou à Benfica. Pourquoi veux-tu qu’il se prenne la tête à venir à Bordeaux ou à Lyon. Il va jouer des quarts de finale de Ligue des Champions, gagner des titres chez lui. S’il vient en France, ce ne peut être que pour jouer au PSG.

Est-ce une peur de se mettre en danger ou toujours cette idée de confort…difficile à dire

C’est la mentalité. Moi c’était pareil. Quand je suis allé en Bulgarie, j’y suis arrivé parce que je n’avais rien d’autre. Mais au final, quand j’ai vu ce que j’étais en train de vivre. Et quand je vois les autres joueurs. Par exemple, tu as Claudiu Keșerü qui est à Ludogorets. Il se balade en Bulgarie parce qu’il est fort et parce qu’il a une grosse équipe. Il fera la Ligue des Champions l’année prochaine, ils ont fait poule de la Ligue des Champions l’an dernier et il joue Real Madrid et Liverpool. Il gagne ce qu’il touchait en France. Pourquoi veux-tu qu’il revienne à Nantes où il ne jouait pas de Coupe d’Europe, ne gagnait rien ?

Et en plus, il ne prendra pas ce qu’il prenait en France, parce qu’il a pris cher

Je vais te dire, ils ne l’ont pas respecté. Le mec est parti deux fois en prêt, deux fois il termine dans les meilleurs buteurs de D2 et on lui dit « non ce n’est pas suffisant ».

Mon objectif d’après carrière, c’est d’aider les martiniquais à venir jouer en Europe, en MLS ou en AmSud.

On va changer de sujet et aborder la sélection martiniquaise avec laquelle tu as joué une Gold Cup.

En sélection, je n’ai jamais été un joueur important. Ce n’est pas une déception ni un échec parce que pour moi l’échec n’existe pas, il faut juste se battre plus, mais on représente notre île, on s’est qualifié pour une Gold Cup. Franchement, on aurait pu aller plus loin. Petit à petit, les joueurs professionnels sont attirés pour venir en sélection, au point que si avant c’était plus facile d’être appelé en sélection, maintenant, il faut jouer dans des grands clubs. Et puis il y a des joueurs sur l’île qui ont de la qualité. D’ailleurs, mon objectif d’après carrière, c’est d’aider les martiniquais à venir jouer en Europe, en MLS ou en AmSud. Il y a de la qualité, c’est juste qu’on est loin de tout. Après, je ne critique personne mais quand je vois ce que Piquionne a fait pour Parsemain, je me dis que c’est magnifique et que beaucoup d’anciens devraient en faire autant. Moi, avec le peu de contacts que j’ai, c’est mon objectif. Là, on a les qualifications pour la prochaine Gold Cup qui arrivent en mars, j’attends avec impatience, j’espère que je serai appelé.

C’est vrai que la dernière Gold Cup que vous avez joué, ça c’est joué à rien. Il y a ce but pris face au Mexique dans les arrêts de jeu et la victoire de Cuba face au Belize…

Contre Panama aussi. Si on fait match nul, on est qualifiés. Mais on prend ce penalty à 5 minutes de la fin alors qu’on a joué à 10 contre 11. Après, on joue le Mexique. Et le Mexique devant 60 000 mexicains, c’est dur de gagner. Franchement, c’est une grosse compétition, tu joues dans des matchs de fous, l’organisation ne laisse rien au hasard. Tu as des installations pour s’entraîner, la Ligue 1 à côté, elle te faire rire. C’est inoubliable. A titre personnel, ça reste une aventure inoubliable. Sur le plan du foot un peu moins parce que j’ai peu participé mais je remercie monsieur Cavelan de m’avoir sélectionné parce que j’ai vécu un truc incroyable. La sélection, à chaque fois que j’y vais, c’est un pur bonheur même si je n’ai pas la confiance maximale du staff.

Tu penses qu’il y a moyen pour la Martinique de se professionnaliser davantage ?

Ça se professionnalise. On a Julien Faubert qui apporte son expérience, de même avec des joueurs comme Kevin Olimpa, Steve Elana. Tous apportent quelque chose. Ils disent à la ligue comment ça doit fonctionner et à chaque fois que j’y vais, je vois les progrès, c’est de plus en plus pro. Après, je pense qu’il ne manque qu’un entraîneur de renom à la tête de la sélection. Comme ils ont fait en Afrique par exemple. Ils ont aussi progressé parce qu’ils ont fait confiance à des techniciens venus d’Europe par exemple, qui ont apporté une autre vision du foot et le mélange des deux fait que ça marche mieux. Là-bas, les joueurs ont juste besoin d’aide, un peu comme Piquionne a fait pour Parsemain. On a besoin de joueurs comme ça qui, sans pour autant s’impliquer dans la ligue, l’aide. On a besoin de leur nom, de leur crédibilité pour qu’ils soient entendus. Je pense que des Faubert, des Piquionne, peut-être un peu moi à l’Est par exemple pour aider les joueurs.

On voit dans la zone à quel point cela s’est resserré. D’ailleurs, tu parlais de la nécessité d’un entraîneur de renom, c’est exactement ce que la Jamaïque a fait avec Winfried Schäffer

Voila. Je pense que c’est ce qui nous manque. A un moment, on avait failli avoir Daniel Leclerc. Mais ça ne s’est pas fait. C’est dommage.

L’autre obstacle, c’est le fait que la Martinique n’arrive pas à être indépendante vis-à-vis de la FIFA.

C’est toujours d’actualité. Si on était indépendant, sérieux, en CONCACAF, on pourrait faire la Coupe du Monde. Je le dis sérieusement. Regarde ce qu’on fait face à la Jamaïque. On fait 1-1 contre eux et encore parce qu’on nous refuse un but. Quand je les vois ensuite à la Copa América. Ils ont été loin d’être dégueulasse là-bas. On a joué la même équipe et sur le match, on est au-dessus d’eux. C’est pour dire qu’on a de la qualité en Martinique. Le souci de l’indépendance en foot, c’est qu’on va avoir les indépendantistes qui voudront s’en servir.

La FIFA avait fermé les affiliations pour ces raisons. Ils ne voulaient pas non plus courir le risque de voir par exemple la Catalogne s’en mêler.

C’est ça. Ils avaient proposé que la Martinique ne puisse pas appeler un joueur de moins de 23 ans qui peut jouer en équipe de France et qu’après il soit possible de le convoquer. Mais la FFF n’est pas très chaude pour cela. Ils nous ont laissé intégrer la CONCACAF, c’est déjà une grande avancée.

Et au niveau des clubs ça donne quoi ?

C’est niveau DH mais meilleur qu’une DH française. Et dans ce championnat, tu as de super joueurs. Malheureusement, la Martinique c’est à 8 000 km de la France, c’est compliqué de venir observer un joueur qui joue en DH. Pour un martiniquais, la seule solution c’est d’arriver en métropole, grâce à un tournoi qui se fait en France, ou de trouver un essai. Mais tout est à ses frais et on n’a pas tous des familles qui peuvent payer. Après, il reste la sélection de la Martinique et espérer se faire voir avec elle.

Le souci c’est qu’il n’y a aucune passerelle avec aucun club de Ligue 1.

D’où l’importance des joueurs confirmés. Les Faubert, les Piquionne. S’ils disent qu’il faut tester un joueur, ils seront écoutés.

Faudrait créer des académies, un peu à l’image de ce que Jean-Marc Guillou avait fait en Afrique à une époque.

C’est mon idée. Je n’ai pas un nom mais bon. J’en ai parlé à mon club ici, ça les intéresse, ils se disent que si ça marche avec moi, ça peut marcher avec d’autres. Il y aura des échecs mais s’il y a plus de réussites que d’échec, ça peut être pas mal. Et quand ils viendront ici, ils verront à quel point le football de l’Est c’est quelque chose. Et si ça marche, qui sait ce qu’il se passera après ?

Ce qui est sûr, c’est que quand tu vois la liste des joueurs martiniquais qui ont brillé en Equipe de France…

Regarde juste aujourd’hui, tu as Varane par exemple. Leur chance, c’est que comme moi ils sont métropolitains. C’est la même chose avec les Wiltord, Anelka, Sylvestre. Ils sont antillais, ils ont les mêmes soucis.

En tout cas, le fait de voir un joueur pro comme toi vouloir s’investir c’est rare.

A la vérité, si je le fais c’est aussi parce que j’ai vu beaucoup de bons joueurs. S’il n’y en avait pas, je m’en foutrais peut-être mais là, ça m’a fait plaisir de voir autant de qualité et je me suis dit qu’il faut les aider. Je ferai le maximum.

C’est aussi le signe d’une ouverture vers l’autre que tu dois peut-être aussi à ton parcours

C’est sûr. Je ne dirais pas tout cela si je n’avais pas vécu ce que j’ai vécu. En partant à l’étranger, j’ai pris l’habitude de voyager. Ça t’ouvre les yeux sur le monde aussi. Tu vois des choses qui te sont habituellement cachées.

Cette ouverture t’a fait aussi t’engager dans l’association Umma'Nité ?

Ça me tient à cœur parce qu’au cours de mes voyages, j’ai vu beaucoup de misère. C’est une association dont je suis le parrain. Ce sont des amis de mon quartier qui l’ont créée il y a 3-4 ans. Ça marche pas mal, on a beaucoup d’adhérents. On intervient en France, on fait des maraudes pour les SDF, on aide les réfugiés syriens, on organise des dons de sang. Au début on fonctionnait avec nos fonds propres, mais vu l’ampleur que cela a pris, on a désormais besoin des gens. D’ailleurs ceux qui veulent participer, je vous invite à visiter le site internet (http://www.ummanite.org/) ou la page Facebook (https://www.facebook.com/Ummanite). Si les gens veulent aider, ils sont les bienvenus.

J’arrive au stade 2 heures et demie avant le match….j’ai jamais vu ça de ma vie…dans la rue, il y avait 300 000 personnes devant le stade.

Beaucoup plus léger, ce goût des voyages, cet appétit de découverte, t’a même conduit jusqu’en Colombie. On a vu que tu avais assisté à la finale du tournoi colombien de décembre dernier.

C’était magnifique. J’ai eu la chance de voir la finale retour du championnat colombien, je savais qu’elle avait lieu, c’est pour cela que je suis allé là-bas dans cette période, mais je ne savais qui allait se qualifier. J’ai vu le match aller à la télé, le retour au stade.

Le recibimiento, les 45 000 hinchas qui chantent l’hymne local, ça doit être sympa…

Pour te donner une idée. J’ai des amis en Colombie et ils me disent « faut qu’on soit au stade 3 heures avant le match, sinon on ne pourra pas rentrer ». Moi je rigole, je leur dis « ok, on se voit demain mais arrêtez de me prendre pour un guignol ».  Le lendemain, ils viennent me chercher à l’hôtel 3 heures et demi avant le match. Je leur dis « vous êtes fous ! Le match est dans 3 heures et demie ! ». Ils me disent de me dépêcher à m’habiller. Moi, je suis tranquille, j’prends ma douche, j’ai tout mon temps. Ils stressent et disent « on ne va pas rentrer si ça continue ». J’arrive au stade 2 heures et demie avant le match….j’ai jamais vu ça de ma vie…dans la rue, il y avait 300 000 personnes devant le stade. Vraiment ! On fait une demi-heure de queue pour rentrer dans le stade, je rentre dedans et là, je vois un stade plein. 45 000 personnes en train de chanter. 2 heures avant le match ! Et là j’me suis dit ils sont fous. 2 heures avant le match !

Les Colombiens sont impressionnants. On les a vus avec la sélection. Le jour de leur premier match de Copa América à Rancagua, quand on est rentré dans la ville, on s’était cru en Colombie. Il y avait des maillots jaunes partout.

J’ai demandé à mes potes comment cela se passait pour la sélection. Ils m’ont dit, c’est ce que tu vois mais en deux fois pire ! J’étais choqué. Bon après, j’ai vu le meilleur club colombien aussi. Ils m’ont dit que là c’était pire car c’était une finale, mais ils m’ont expliqué que c’était du même niveau toute l’année. C’était incroyable. Et je ne te parle pas de la fête après le match ! Dans la ville, j’ai rarement vu ça. On aurait dit qu’ils avaient gagné la Coupe du Monde.

C’est un signe, il faut que tu ailles jouer là-bas !

Pour te dire la vérité, ça m’a donné envie. J’ai parlé avec quelques joueurs à la fin du match, certains me disaient qu’ils pouvaient aller en Europe mais on leur proposait des pays et des clubs où ils ne pourraient pas vivre ce qu’ils vivent à l’Atlético Nacional. A la limite, les mecs cherchent plus à aller au Mexique qu’en Europe. S’ils viennent en Europe, c’est pour jouer dans des gros clubs, sinon, ils ne viennent pas.

Surtout que le colombien qui part au Mexique, il va toucher des salaires similaires à ce qu’il toucherait en Europe.

Exactement. Puis au Mexique, il ne change pas de langue, la culture est proche. Quand ils ne vont pas en Europe, l’objectif c’est de jouer la Libertadores avec les plus gros clubs du pays pour se faire remarquer et après, filer au Mexique. Au Mexique, ils donnent des salaires de malade. Je comprends pourquoi Gignac est parti là-bas.

C’est clair qu’en partant là-bas, Gignac savait qu’il ne perdrait pas grand-chose question salaire mais il savait qu’en plus il allait prendre du plaisir entre Libertadores et championnat mexicain…

Il a tout compris. Et là-bas, ils sont fanatiques. Ça fait que tu ne peux pas t’endormir. Tous ceux qui pensent qu’il est parti en pré-retraite se trompent. Il ne peut pas. Ce n’est pas la même pression qu’en Europe. Chez nous, tu as la pression des journalistes, là-bas, c’est celle des supporters. Si tu ne mouilles pas le maillot, ils vont t’apprendre à le mouiller.

Ton contrat se termine en juin prochain. Ça nous laisse du temps pour te trouver un club en AmSud !

Franchement sans problème ! Après, je prendrai ma décision en fin de saison. Je n’ai pas envie de me précipiter parce que je suis bien, je suis en train de faire la plus belle saison de ma carrière donc je veux la finir de la meilleure des manières. Pour l’instant, je n’ai pas envie de partir, j’honorerai mon contrat jusqu’au bout. J’ai appris avec l’expérience que quand tu es bien quelque part, il faut en profiter au maximum.

 

Propos recueillis par Nicolas Cougot pour Lucarne Opposée

A propos de l'auteur
Nicolas Cougot
Author: Nicolas CougotWebsite: http://lucarne-opposee.fr
Créateur et animateur de Lucarne Opposée. A la recherche de piges. Portfolio et contact : http://nicolas.lucarne-opposee.fr/

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