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Dernière mise à jour 24/10/2014 17:16

A la découverte du football féminin sud-américain

  • Écrit par Nicolas Cougot
  • Publié dans la catégorie Féminines

Mardi 15 novembre 2011

Nacional femenina

Entre tournée de l'équipe de France féminine et début de la libertadores féminine, Lucarne Opposée s'attarde sur la question de la place du football féminin sur le continent sud-américain. L'occasion de découvrir le nouveau monde que les bleues vont rencontrer.

Si vous êtes des habitués de Lucarne Opposée, vous devriez avoir une certaine idée de ce que devient le football féminin européen, nord-américain et asiatique. A l'occasion des dernières Coupe du Monde (senior et espoir) que vous aviez vécu ici, vous aviez pu sentir cette vague qui semble porter ce football si intéressant et longtemps délaissé par les médias et auquel L-O tente de vous convertir depuis près de trois ans.

Alors que les médias européens sont tous tournés vers les rencontres internationales de la semaine, deux événements touchent la planète féminine : l'un franco-français est la tournée en Martinique des Bleues de Bruno Bini qui affronteront l'Uruguay (ce mercredi) et le Mexique (dimanche), deux rencontres diffusées à la télévision sur Direct 8, l'autre, sud-américain est la grand début de la troisième Copa Libertadores. L'occasion était donc rêvée pour L-O de partir vous faire découvrir la place des filles sur le continent sud-américain.

Pour ce faire, je suis allé à la rencontre (virtuelle) de Manuel Origoni, blogueur uruguayen tenant l'excellent Mundo del Futbol Feminino, blog qui vous est fortement recommandé, et ainsi grand spécialiste de la question féminine en Amérique Latine. Il nous live une vision sans concession de la place du football féminin sur son continent et vous allez le voir, s'il reste encore du travail chez nous pour aider au développement de nos filles, le chemin est encore plus long en Amérique Latine. Une certitude, l'équipe de France risque de découvrir un nouveau monde.

- Quelle est la place des filles dans le paysage footballistique sud-américain ?

Le football féminin sud-américain est en plein développement avec comme pays dominant, le Brésil, la Colombie et le Chili. Les sélections de jeunes colombiennes comptent de nombreuses joueuses techniques et talentueuses ce qui fait que d'ici 4 ans, la Colombie devrait être une sélection très forte grâce au travail accompli par Ricardo Rozo. En ce qui concerne l'Uruguay, on des bonnes joueuses, très techniques et avec une bonne vision du jeu, mais les infrastructures sont très pauvres (NDLR : vous en aviez eu un aperçu ici). La plupart des clubs uruguayens n'ont pas de section féminine à l'exception du Cerro, de Colón et du Nacional, qui dispute la Copa Libertadores. La fédération (AUF) n'a rien investi dans le football féminin et aucun plan de développement n'est prévu. Le Consejo del Fútbol Femenino, qui travaille sous sa direction fait ce qu'il peut face aux difficultés pour essayer de présenter des sélections capables de représenter dignement l'Uruguay. Nos sélections de jeunes des moins de 17 et moins de 20 ont terminé aux dernières places des derniers Sudamericano. Un exemple de difficultés auxquelles il faut faire face : lorsqu'elle préparent des compétitions internationales, l'AUF n'autorise pas les filles à accéder au Complejo de Alto Rendimiento, fréquemment utilisé par les garçons et les sélections de jeunes.

Les efforts sont fournis par des gens qui travaillent dur avec les faibles moyens dont ils disposent et se battent pour que les filles aient le droit de jouer au football

Notre championnat essaie aussi de se développer dans la grande difficulté. Cette année, 12 équipes étaient engagées pour la saison 2011-2012 et deux équipes ont déjà abandonnée à la moitié de l'Apertura (NDLR : l'Apertura correspond à une mi-saison, une saison sud-américaine étant généralement divisée en deux tournois, Apertura et Clausura). La plupart des clubs masculins ont donné leur nom à des équipes féminines mais ils ne s'impliquent absolument pas dans le développement des filles. Conséquences, les efforts sont fournis par des gens qui travaillent dur avec les faibles moyens dont ils disposent et se battent pour que les filles aient le droit de jouer au football.

L'autre souci est l'âge des filles. La moyenne est entre 17 et 20 ans en première division. Après l'adolescence, les filles entrent généralement sur le marché du travail et décident donc d'arrêter le football. C'est donc un coup d'arrêt pour le développement du foot féminin puisque des joueuses quittent le monde du foot à l'âge où elle pourraient enfin exploiter les connaissances qu'elles ont acquises.

-Existent-ils des différences entre les différents pays sud-américains ? Si oui, à quels niveaux ? (quels pays ont réellement lancé une politique de développement du foot féminin et depuis quand ?)

Les différences existent et elles sont nombreuses.

Au Brésil, le foot féminin est en plein essor. La fédération brésilienne (CBF) mène une vraie politique avec un vrai plan de développement pour le football féminin. Il suffit de voir des clubs comme Santos (qui a remporté les deux premières Libertadores, toujours jouées sur le sol brésilien).

La fédération chilienne (ANFP) a mis en place un championnat structuré avec des rencontres diffusées à la télévision chilienne. Elle a aussi embauché l'espagnole Marta Tejedor pour diriger sa sélection nationale et aujourd'hui, le Chili a une équipe nationale compétitive et possède des infrastructures en plein développement.

Le Chili mène aussi une vraie politique de développement du foot féminin. Depuis l'organisation du Sudamericano, la fédération chilienne (ANFP) a mis en place un championnat structuré avec des rencontres diffusées à la télévision chilienne. Elle a aussi embauché l'espagnole Marta Tejedor pour diriger sa sélection nationale et aujourd'hui, le Chili a une équipe nationale compétitive et possède des infrastructures en plein développement.

L'Argentine de son côté subit un coup d'arrêt et cela se traduit dans les résultats comme lors du dernier Sudamericano terminé à la quatrième place (derrière le Chili).

Le Venezuela a commencé un gros travail de fond et grimpe doucement dans la hiérarchie sud-américaine. Enfin, reste la Colombie dont nous avons déjà parlé et qui devrait être une des places fortes de la confédération d'ici quelques années si elle poursuit sur la voie empruntée.

- L'arrivée de compétitions comme la Copa Libertadores féminine (3e édition ce mois-ci) est-elle un signe d'une politique de développement du football féminin menée par la confédération  ? Quelle va être sa couverture médiatique ? La confédération met-elle la pression sur les différentes fédérations pour quelles poussent plus loin leur politique féminine ?

C'est pour moi le symbole de la lutte à mener pour développer le football féminin. Sans la volonté brésilienne, la Libertadores n'existerait pas. Preuve en est que jusqu'ici elle s'est toujours tenue au Brésil avec le consentement de la CONMEBOL. La CONMEBOL n'a aucune influence sur ses partenaires pour pousser au développement du football féminin. Si vous allez sur leur site web, vous ne trouverez que rarement (voire jamais) des informations sur le foot féminin. A mon avis, la CONMEBOL n'a organisé les Sudamericano et autorise la Libertadores uniquement pour répondre aux ordres donnés par la FIFA qui met la pression pour le développement du football féminin à la fois sur le plan sportif et marketing.

La sélection uruguayenne est composée de joueuses évoluant dans le championnat officiel et de joueuses qui n'ont pas d'équipe et jouent au football en salle. Leur préparation est minime avec un seul entraînement effectué il y a 3 semaines pour préparer la rencontre face à la France. 

- L'équipe de France féminine va prochainement affronter la sélection uruguayenne. Si les hommes brillent, on peut le voir via tes vidéos sur youtube, les uruguayennes jouent dans des conditions souvent exécrables. Peux-tu nous faire un petit historique du football féminin en Uruguay et une présentation de la sélection nationale ? La rencontre face aux bleues constitue-t-elle un mini-événement ?

La première association créée pour former un championnat féminin fût l'AAFA. La première réunion de l'Asociación Amateur de Fútbol Femenino (AAFA) eût lieu le 14 novembre 1970, réunion au cours de laquelle furent actés les premières pierres du plan de création du championnat (invitation faites aux clubs, mise en place du système de recrutement...). Certaines équipes ont ainsi répondu présents et participé : Águilas Negras, Amazonas, Bella Vista (de San José), Cerro Azul, Huracán (de Sarandí), Iriarte, Las Albas (une équipe issue du Nacional qui disposait d'un trop grand nombre de joueuses), Las Charrúas, Las Estrellas (de Santa Lucía), Las Rebeldes (de Florida), Lomas de Zamora FC, Club Nacional de Football, Pampero FC, Paso de los Toros (de Tacuarembó), Peñarol, River Plate (de San José), San Lorenzo et Santiago Vázquez. L'AAFA a ainsi organisé un championnat entre 1971 et 1976. Dans les années 80, il n'y avait pas de championnat mais seulement des matchs amicaux organisés dans tout le pays. C'est à cette époque qu'est né le clásico opposant Nacional et Amazonas. Ces dernières s'appelaient Génésis lors de sa fondation au début des années 80 avant de devenir Rampla Juniors en 1988. A la fin des années 80 – début des années 90, ce clásico Nacional – Rampla Juniors était le duel majeur entre deux équipes qui furent les deux seuls vainqueurs de la Copa Ricardo Espalter, organisée à 5 reprises.

C'est en 1996 que débute le championnat officiel de football féminin sous l'égide de l'AUF. Ce championnat perdure malgré les difficultés et a connu quelques champions comme Rampla Juniors, River Plate, qui ne participent plus à cette ligue désormais, et le Nacional, notre représentant à la Libertadores et l'un des plus ancienne équipes féminine du pays.

La sélection uruguayenne est composée de joueuses évoluant dans le championnat officiel (issues du CA Cerro,  Huracán FC, Cerro Largo F.C,  Vida Nueva (San Bautista), Nacional de Colonia, Bella Vista et Salus FC) et de joueuses qui n'ont pas d'équipe et jouent au football en salle. Leur préparation est minime avec un seul entraînement effectué il y a 3 semaines pour préparer la rencontre face à la France. De mon point de vue, cette rencontre s'annonce périlleuse pour nos filles. De ce que je sais de l'équipe de France, elle possède une énorme expérience. Avec beaucoup de joueuses évoluant à l'Olympique Lyonnais, championnes d'Europe et des joueuses comme Abily et Bompastor qui ont connu l'expérience en WPS. Ici en Uruguay, la presse locale a à peine connaissance de la rencontre et aucune promotion de la partie n'a été faite tant à la télé que dans la presse écrite.

- Quel est avenir pour le football féminin uruguayen et, à plus grand échelle, quelle est l'avenir du foot féminin en Amérique latine ?

L'avenir du football féminin uruguayen est très incertain, beaucoup de problèmes restant encore à résoudre tant au niveau des infrastructures que du championnat qui n'existe pas aux yeux de la presse locale. L'AUF n'aide en rien à la promotion du championnat féminin et il faudra un changement radical pour développer notre championnat qui doit viser à avoir une représentation au niveau du continent à un niveau comparable aux garçons. Au delà de ça, l'Uruguay reste un miracle, tiers-mondiste entre deux géants que sont l'Argentine et le Brésil, petit pays de 3 millions d'habitants. Aucun pays au monde avec une telle population n'a eu autant de succès internationaux. C'est comme si chaque homme et chaque femme dans notre pays est né avec un ballon entre les mains. Deux jeux olympiques, deux Coupes du Monde, huit libertadores, six Coupes Intercontinentales, quinze Copa America pour les hommes : il demeure inexplicable pourquoi les filles ne parviendraient pas à faire une telle place sur le continent.

Le football féminin sud-américain se bat pour son développement et avance lentement influençant beaucoup de femmes et certains hommes qui pensent que c'est l'avenir du foot et apparaît comme un tsunami impossible à arrêter. Celui qui ne suit pas ce mouvement fonce dans un mur qui affecterait le football féminin national et continental. La CONMEBOL, de mon point de vue, ne l'a pas compris et la pression mise par la FIFA est nécessaire pour que la confédération ouvre les yeux. Mais tôt ou tard, le football féminin sud-américain sera une puissance mondiale car il dispose du matériel humain, les joueuses, principales ressources nécessaires à ce jeu magnifique, mélange de drame, de suspense et d'excitation.

C'est ainsi que se conclut notre découverte du continent sud-américain. Comme vous pouvez le voir, la route est encore longue pour certains pays comme l'Uruguay et risque d'être semée d'embûches. Espérons que la vague féminine qui s'abat sur l'Europe vienne frapper l'Uruguay de la même manière.

Je ne peux conclure cet article sans remercier deux personnes en particulier. La première est Manuel Origoni de Mundo del Futbol Feminino pour sa disponibilité, la rapidité avec laquelle il a répondu à mes sollicitations et surtout le fait d'avoir accepté d'y répondre, surfant entre anglais et espagnol. Car si je peux lire et comprendre l'espagnol, je ne suis pas assez bilingue pour l'écrire (cela peut paraître paradoxal mais c'est comme ça). Aussi je souhaite remercier Dabid Berges (@dabid0ff), d'une part parce qu'il me suit sur Twitter, mais surtout, parce qu'il a gentiment accepté de traduire en espagnol les questions que je souhaitais adresser à notre interlocuteur uruguayen. Sans ces deux personnes cet article n'aurait pas vu le jour. Encore merci à eux.

A propos de l'auteur
Nicolas Cougot
Author: Nicolas CougotWebsite: http://lucarne-opposee.fr
Créateur et animateur de Lucarne Opposée. A la recherche de piges. Portfolio et contact : http://nicolas.lucarne-opposee.fr/

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