Boris Arkadyev, le génie russe à l’origine du football total et du tiki-taka

Nombreux sont les experts et autres amateurs sous influence à considérer que le football moderne vit une révolution avec le jeu déployé depuis plusieurs années par le Barça et l’équipe nationale espagnole. Et pourtant, ce football est bien loin d’être nouveau. Démonstration historique.

L’article qui suit est la traduction d’un article écrit par Matthew Brown (dont vous pouvez visiter le blog Matty’s Footy Thoughts) et est la traduction de celui posté sur l’excellent Russian Football News (l’article original peut être lu ici).

Si bien évidemment on ne doit pas oublier l’influence du football sud-américain (et notamment rioplatense) sur la notion de football total (encore plus de nos jours avec l’influence du modèle Bielsa), cet article, outre son intérêt, a cependant deux grandes qualités : il nous permet d’une part de découvrir un homme qui mérite d’être connu, père fondateur du football russe tel que nous le connaissons et l’apprécions. Mais surtout, comme une évidence qu’il est bon de rappeler, surtout aux jeunes générations actuelles, que le football barcelonais/espagnol actuel n’est en rien une révolution jamais vue. Juste une simple évolution, une énième redite de l’histoire qui refait surface.

Cet article s’appuie essentiellement sur différentes sources : Inverting the Pyramid, par Jonathan Wilson (acheter ici), La Roja par Jimmy Burns (acheter ici), et cet articleInverting the Pyramid offre une superbe analyse de l’histoire de la tactique en football et m’a grandement aide lors de mes recherches sur cette période de l’histoire du football russe. Le livre, La Roja m’a aidé pour tout ce qui a attrait à la tournée des Basques alors que l’article dont le lien est donné ici m’a permis d’avoir plus de détails sur la tournée du Dynamo Moscou en Angleterre.

Arkadyev et les débuts du football russe

Boris Arkadyev est né le 21 septembre 1899 à Saint Petersbourg. Il vécut d’abord de 1920 à 1936 une carrière de joueur (milieu de terrain) qui le fît passer par le Russkabel Moscow, Sakharniki Moscow, RkimA devenu ensuite le Metallurg Moscow. Mais c’est en tant qu’entraîneur qu’Arkadyev va influencer le football jusqu’à nos jours.

Avant la révolution russe, le football national était totalement éclaté avec près de 200 équipes prenant part aux compétitions nationales. Après la révolution de 17, l’intérêt pour le football croît en grande partie grâce aux championnats RSFSR. Malheureusement, la qualité et le niveau de ces championnats restent faibles. En 1936, la Russie met enfin en place une ligue nationale de premier plan : la Soviet Top League. Même si ce championnat était bien mieux organisé que les championnats RSFSR, il apparaîtra rapidement que ce changement était intervenu trop tard.

Le football russe était encore fortement influencé par les britanniques. En témoigne l’héritage persistant du 2-3-5, système alors totalement inefficace. Car en dehors de la Russie, la majorité des équipes avaient préféré à ce système le W-M d’Herbert Chapman (3-2-2-3) alors le summum de l’efficacité. L’URSS ne voyait alors pas l’inefficacité de son jeu puisqu’elle ne jouait que rarement contre des formations étrangères (l’URSS rejoindra la FIFA en 1947). Conséquence, toutes les équipes russes jouaient en 2-3-5 pensant que c’était de loin le meilleur schéma. Une équipe ne peut pas apprendre de ses leçons si les leçons ne lui sont pas données.

Les Basques arrivent, la Russie apprend

Tout va changer en 1937. La Russie accueille la sélection nationale basque (Euzkadi) qui faisait ainsi son premier tour du monde. L’objectif de la tournée était aussi politique puisqu’il s’agissait d’éveiller les consciences mondiales à la bataille menée par les Basques pendant la guerre civile espagnole. A cette époque, le football était devenu extrêmement populaire en Russie et la plupart des fans s’attendaient à voir la Mère Russie triompher.

Le choc fut énorme, frisant l’embarras. C’aurait pu être de la complaisance envers l’adversaire mais la défaite subie par le Lokomotiv fut si large (1-5) que ce ne pouvait en être. Le Dynamo, qui avait vu le carton encaissé par le Loko, s’est ensuite arrangé pour ne perdre que 2-1 quelques jours plus tard. L’honneur russe fut sauf lorsque la sélection de Leningrad parvint à arracher un nul 2-2. Pas pour longtemps. De retour à la capitale, les Basques écrasent le Dynamo Central Council Select XI 7 à 4. Pour beaucoup, le Select XI était à ce moment, la meilleure équipe russe jamais réunie. Même si les Basques alignaient leurs meilleurs joueurs (six d’entre eux ont défendu les couleurs de l’Espagne lors de la Coupe du Monde 1934), la principale raison à cette domination basque (invaincus sur les quatre premiers matchs) fut surtout l’organisation tactique.

L’Etat était alors furieux de ces résultats, la propagande soviétique n’aimant pas décrire une Russie autrement que négativement. Le Spartak Moscou était le prochain adversaire annoncé des Basques. C’est dire que la pression sur les épaules des Krasno-Belye était intense. La Russie voulait absolument mettre fin à cette humiliation. Les dirigeants du Spartak et Nikolai Starostin aussi (Starostin était le fondateur du Spartak et, 6 ans plus tard, allait être envoyé dans un goulag sibérien pour 10 ans lors de la Grande Purge de Staline). Le Spartak : dernier matchs des Basques dans cette tournée, dernière chance pour la Russie.

Nikolai Starostin utilise le W-M pour mettre fin à la domination des Basques

Starostin avait remarqué la différence qualitative entre les effectifs, mais cela demeurait pour lui raison mineure pour expliquer de telles performances. Néanmoins, il décide de recruter des joueurs d’autres clubs de l’Est. Il remarqua surtout que les russes souffraient face aux basques à cause de leur 2-3-5 obsolète. Ainsi, il replaça son demi-centre (aujourd’hui l’équivalent du milieu défensif) et troisième défenseur (un troisième défenseur axial). L’objectif de ce changement était de bloquer le prolifique avant-centre basque Isodro Langara.

Alexander, son frère, se souvient que ce changement tactique contre les Basques avait été tenté auparavant, lors d’une tournée du Spartak en Norvège : « le Spartak utilisait une version défensive du WM en rajoutant un troisième défenseur central et quand cela était nécessaire les deux milieux offensifs se repliaient ». Ce schéma sera efficace pour le Spartak et les moscovites avaient essayé de l’utiliser en Russie. Mais le troisième défenseur central fut considéré comme surnuméraire après une défaite 2-5 contre le grand rival le Dynamo. Le Spartak était alors revenu au 2-3-5.

Nikolai Starostin, analysant le retour à son W-M défensif déclara alors : « C’était le deuxième essai, encore pour un amical mais cette fois, pour une rencontre internationale ultra importante. C’était un risque immense. » Comme indiqué auparavant, le Spartak avait en effet une énorme pression sur ses épaules de la part des dirigeants de l’URSS. Plusieurs membres importants du Parti passaient leurs nuits au camp d’entraînement à Tarasovka comme Ivan Kharchenko, président du Comité de la Culture Physique. Starostin se souvient, dans son autobiographie Futbol skvoz gody (le Football à travers les années) : « C’était l’enfer ! Il y avait des lettres, des télégrammes et des appels pour nous conseiller, nous souhaiter bonne chance. J’étais convoqué par différents chefs de tout rang qui m’expliquaient que tout le pays attendait notre victoire. » Dans son autobiographie, Starostin résume l’attitude des russes pendant le match en les termes suivant : « le Spartak était le dernier espoir ».

Le Spartak s’est imposé 6-2 après avoir été rejoint à deux reprises. Un penalty controversé fut accordé aux locaux et Viktor Shylovski, l’un des joueurs recruté pour l’occasion par Starostin au Dynamo Kiev, le transforma à la 57e. Vladimir Stepanov fut la star du match avec un impressionnant hat-trick. Nikolai Starostin félicita également son frère Alexander qui fut celui qui occupait la position de troisième défenseur, décrivant le match de ce dernier comme « brillant ». Ces louanges furent accueillies avec une certaine incrédulité par la presse russe et par le gardien du Spartak, Anatoly Akimov qui souligna que Langara, l’homme ciblé par ce changement tactique, avait inscrit un but et dominé Alexander Starostin.

La défaite des Basques fut un évènement unique. Ils s’en allèrent ensuite battre le Dynamp Kiev, le Dynamo Tbilissi, la sélection de Géorgie et la sélection de Minsk. L’URSS fut ainsi de nouveau embarrassée voire même en colère. La leçon avait été donnée, la Pravda écrivit : « La performance des Basques en URSS a montré que nos meilleures équipes sont encore loin d’être de grande qualité […]  Les joueurs soviétiques doivent devenir invincibles […] il est clair que la qualité de nos équipes augmentera uniquement qu’en affrontant des équipes renommées. Les matchs face au Basques ont ainsi été fortement bénéfiques pour nos joueurs. »

Alors que les Basques avaient donc donné une leçon, la Russie se devait d’apprendre. Et Boris Arkadyev sera l’homme qui apprit la leçon le plus sérieusement et s’en servit pour révolutionner le football.

Arkadyev emmène le W-M de Starostin à un niveau supérieur

Boris Arkadyev prend les commandes du Dynamo Moscou en 1936, après un passage plutôt moyen au Metallurg Moscou. Il impressionna tout d’abord en décrochant le doublé coupe / championnat dès sa première saison. Il faut dire qu’après que les Basques ont donné la leçon et se sont moqués du 2-3-5 russe, Arkadyev, comme l’ensemble des coachs russes, avait dû tout repenser : « Après la tournée des Basques, toutes les équipes soviétiques ont dû se réorganiser, écrivit-il, le Torpedo avait anticipé et grâce à cela, avait connu une superbe première partie de saison en 1938 avant que toutes nos autres équipes se mirent à adopter un nouveau système en 1939 ».

Le championnat qui suivit la tournée des Basques fut remporté par le Spartak, ceux qui avaient clairement le plus appris grâce à leur victoire face à eux. Le Dynamo souffrit, terminant 5ème en 1938, 9e en 1939. Arkadyev, sous la pression de l’infâme patron du KGB et « bienfaiteur » du club, Lavrentiy Beria, se devait d’améliorer les choses rapidement (en 1937, Beria dira lors d’un discours : « Faisons savoir à nos ennemis que quiconque tente de lever la main contre la volonté de notre peuple, contre la volonté du parti de Lénine et Staline, sera écrasé et détruit sans merci »).

Alors Arkadyev se dit que malgré l’écart qualitatif entre les Basques et les équipes russes en 37, plus important que de meilleurs joueurs il fallait surtout avoir un meilleur schéma tactique. Et malgré deux mauvaises saisons, Arkadyev était persuadé que de plus profonds changements étaient nécessaires plutôt de de repasser du W-M au 2-3-5. Pendant le stage de préparation d’avant-saison, à Gagry, il décida alors de tout changer. Il voulait une version plus évoluée du W-M. Au camp Gagry, en février 1940, il va alors passer deux heures à expliquer aux joueurs sa vision tactique.

« Avec le troisième central, beaucoup d’équipes russes et étrangères utilisaient des joueurs libres de mouvement en attaque. Cette recherche de la créativité n’allait pas bien loin mais c’était le début de notre perestroïka tactique. Pour être honnête, quelques joueurs avaient commencé à se déplacer partout sur le terrain pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la tactique. Quelquefois c’était parce que le joueur était fort, allait vite ou était en forme suffisante pour lui permettre de quitter sa zone de jeu et une fois qu’il l’avait fait, il commençait alors à se balader partout sur le terrain. Ainsi, vous aviez quatre joueurs qui partaient d’une position bien définie et se déplaçaient dans leur couloir et soudain, vous aviez un joueur qui commençait à sortir des schémas classiques et se mettant à se déplacer en diagonale de gauche à droite. Cela rendait la défense sur lui plutôt difficile alors que les autres attaquants bénéficiaient de ses déplacements parce qu’ils offraient des décalages et leur permettaient de trouver un coéquipier libre à qui donner la balle. »

Tout est dans ce paragraphe. Alors que les autres équipes utilisent « des joueurs libres de mouvement devant » la plupart de ces mouvements ne se font que selon la seule volonté du joueur. Ceux à qui on demande de se déplacer n’étaient qu’une petite partie du groupe. Arkadyev commença alors à apprendre à ses joueurs à se déplacer de plus en plus en dehors des zones habituelles pour aller dans des zones qu’il avait désignées comme capable de couper d’autres équipes en deux par une passe. Ce changement fut radical. La fluidité des joueurs et du jeu va alors s’améliorer et, comme dans le « football total » et le « tiki-taka », c’est tout un jeu en mouvement qui se développe sur le plan tactique. Mais Arkadyev n’en avait pas fini.

Après trois matchs, les résultats du Dynamo de 1940 furent : 0 victoire, 2 nuls et une défaite. Après le troisième match, la défaite contre le Dynamo Tbilissi (une équipe que les Basques avaient battue), Arkadyev réussit à sauver sa saison. Pour cela, il demanda à chaque joueur d’écrire ses critiques sur leurs performances et celles de leurs coéquipiers en match. Et les joueurs devinrent une équipe, un groupe : élément clé de la tactique d’Arkadyev. Le résultat fut immédiat : le Dynamo remporta la Soviet Top League 1940 avec 16 victoires, 4 nuls et 4 défaites, une différence de but de +42, la meilleure de loin du championnat (le second était +26). Sergei Solovyov termine co-meilleur buteur du championnat avec 21 buts. La signature du Dynamo, en plus de sa fluidité de son jeu, était le jeu par passe courtes et à rythme élevé. Comme l’Ajax, les Pays-Bas des années 70 et actuellement, le Barça.

Arkadyev décrivit plus en détail son équipe de 1940 et comment son équipe marquait des buts : « nos joueurs ont travaillé pour passer d’un W-M classique en y insufflant l’âme russe dans une invention anglaise, pour ajouter notre refus des dogmes. Nous avons désorienté nos opposants, les avons laissés sans alternative avec nos mouvements soudains. Notre ailier gauche, Sergei Ilyin, a marqué l’essentiel de ses buts en position d’avant-centre, notre ailier droit, Mikhail Semichastny en position de milieu offensif gauche et notre avant-centre, Sergei Solovyov, depuis les ailes. »

Conséquences et évolution

La presse était en extase avec ce schéma tactique, parlant de « désordre organisé ». Les adversaires souffraient pour tenter de trouver un moyen de s’adapter. Les équipes habituées à la défense de zone tentèrent l’individuelle. Mais le marquage individuel utilisé le plus souvent pour combattre ce système fut un échec. Car Arkadyev demanda à ses joueurs encore plus de fluidité et de permutations. Arkadyev expliqua sa pensée : « après le passage de la défense en zone au marquage individuel, il était devenu logique de faire encore plus bouger nos attaquants et nos milieux tout en ayant des défenseurs qui passaient également à un système plus mobile, suivant leurs adversaires en fonction de leurs déplacements. »

Ce changement tactique au niveau du marquage fut une avancée pour l’URSS. Le W-M des autres pays reposait sur le marquage individuel strict. Jusqu’alors, le football soviétique n’avait pas compris que le jeu en zone, à ne pas confondre avec la défense en zone, était inadapté au W-M. La tactique mise en place par Arkadyev conduisit le football soviétique à un niveau compétitif sur le plan continental.

Lorsque les nazis envahirent la Russie, la Soviet Top League fut suspendue, l’ensemble des joueurs partant sur les champs de bataille pour défendre la Mère Patrie. En 1943, Arkadyev, trop vieux pour combattre, quitta le Dynamo pour le CDKA Moscou (aujourd’hui CSKA). Il remporta 5 championnats jusqu’à ce que le club soit dissous par Staline après que ce dernier se vengea sur le CDKA suite à la défaite face à la Yougoslavie lors des Jeux de 1952 (Arkadyev était le sélectionneur de l’URSS lorsqu’ils perdirent 3-1 au premier tous de leurs premiers Jeux Olympiques).

A gauche, le W-M classique. A droite, la version évoluée signée Arkadyev
A gauche, le W-M classique. A droite, la version évoluée signée Arkadyev

Arkadyev continua d’utiliser sa tactique et au fil du temps, en la faisant évoluer, elle devint de plus en plus efficace, une moitié de l’équipe devenant plus défensive. Pour l’illustrer de manière moderne, on pourrait décrire son schéma de la manière suivante : la partie défensive du milieu permettait alors de mieux couvrir les trois défenseurs : un intérieur (sorte de milieu offensif axial) étant repositionné en milieu défensif juste devant la défense. Conséquence, le W-M fut transformé en 3-1-2-1-3 (on parlerait aujourd’hui de milieu en losange). Certains, comme Axel Vartanyan, historien du football russe, suggérèrent même qu’Arkadyev fut le premier à utiliser une défense à quatre à plat.

Application immédiate : Passovotchka

Sans Arkadyev mais avec un nouvel entraîneur, Mikhail Yakushin, le Dynamo Moscou partit en tournée pour célébrer la paix après la Seconde Guerre Mondiale. Leur premier match fut face à Chelsea et permit de montrer comment Arkadyev avait modifié le W-M anglais. Le Dynamo n’avait rien changé sur le plan tactique après le départ d’Arkadyev et jouait toujours en 3-1-2-1-3. Les joueurs étaient juste plus habitués au rôle qu’Arkadyev leur avait précédemment confié.

Les fédérations anglaises et soviétiques se disputèrent presqu’immédiatement principalement sur des affaires de règlement des matchs. Le Daily Express rapporta également que les baraquements que le Dynamo était supposé occuper datait d’une époque « où les hommes étaient des hommes et les soldats n’était pas censé avoir des lits chauds ». Vadim Sinyavsky, commentateur radio russe qui couvrait la rencontre, décrivit l’expérience vécue par le Dynamo à son arrivée : « en Angleterre, patrie du football, nous avons été reçu à la mode anglaise : sèchement, sans drapeaux, ni musique, ni fleurs. Les officiels de la fédération britannique nous ont froidement serré la main et nous ont livré en pâture aux journalistes qui nous ont découpés en pièces. Mais nous avons aussi nos habitudes. Nous n’aimons pas parler en vain. Alors nous avons décidés de rester silencieux. Les joueurs ont été conduits aux baraquements des gardes pour y être logés mais nous avons alors découvert des moisissures sur les murs, des toiles d’araignées et des traversins durs au lieu de coussins. Nous n’avons pas apprécié. Alors nous sommes allés à l’ambassade russe où nous avons passé la nuit.

Le onze du Dynamo avant son match face à Chelsea

Franck Butler, journaliste au Daily Express, écrivit « qu’il est probable que les russes ne s’imaginent pas se faire justice eux-mêmes lors d’un tel match ». Paul Irwin était sûr de ses opinions sur les russes : « Ils ne sont pas assez bons pour jouer contre nos joueurs de classe et nos équipes professionnelles. Leurs joueurs ne sont que des amateurs sérieux. Je vous le dis avec confiance : en trois heures de football, ils ont l’air très ordinaire. Maintenant, on pourrait me dire qu’ils se sont réservés pour le match face à Chelsea. Mais je ne pense pas. Aucune équipe n’est assez maline pour cacher son état de forme pendant trois heures. Ils peuvent encore avoir un soudain regain de forme mais rien n’arrivera côté russe. Ils ont de vraies bonnes idées dans la circulation du ballon, mais pratiquement tout leur travail est immobile. Ils sont si lents qu’on peut pratiquement les entendre penser. » Les anglais était persuadés que leur football était largement supérieur au football russe.

Il y eut cependant un phénomène de curiosité important comme Brian Glanville le rapporte dans son livre Soccer Nemesis : « En plus de ces qualités, il y eut une grande curiosité appuyée par le mythe de la Russie antique. » La Russie, enfouie derrière son rideau de fer, était un pays qui excitait tout autant qu’il inquiétait le public britannique.

Chelsea avait dépensé énormément d’argent pour devenir l’un des gros clubs de Londres. Le journal moscovite Izvestia affirmait que Chelsea était « déterminé à battre le Dynamo à tout prix, le club a dépensé des milliers de livres pour s’assurer les services des meilleurs footballeurs britanniques. Par exemple, ils avaient payé 14 000 £ pour le fameux Tommy Lawton uniquement pour qu’il joue contre le Dynamo. » Même jusqu’avant le coup d’envoi, le Dynamo surprendra en utilisant deux ballons lors de son échauffement, contrastant ainsi fortement avec l’habituel unique ballon. Quand les russes offrirent un bouquet de fleurs à chaque joueur de Chelsea avant le match, le public devint fou. Les mauvais accueils et hospitalité de la fédération anglaise furent ainsi soulignés.

Les joueurs russes, bouquets à la main, aux côtés des joueurs de Chelsea à la sortie du tunnel

Le Dynamo aura vécu un premier acte marqué par la malchance encaissant deux buts contre le court du jeu et manquant un penalty. Il semblait ainsi que la chance était contre les visiteurs. L’un des éléments marquant de la première période fut la fluidité du football du Dynamo : le pur style Arkadyev. Les russes furent encore les meilleurs lors du second acte et le match devint encore plus excitant lorsqu’à 20 minutes de la fin l’intérieur droit Vasili Kartsev marqua d’une frappe impressionnante. « Préparez-vous Camarades, préparez-vous !, cria le seul commentateur russe Sinyavsky alors que le Dynamo avançait. « Prenez un verre d’eau…oui, oui…il y est, il a marqué ! Oui Camarades, vous pouvez l’embrasser. » Sept minutes plus tard,  Kartsev trouve Evgenu Archangelskiy qui égalise. Egalisation mérité pour un Dynamo largement dominateur malgré le score. Cependant, il était écrit que les cœurs russes allaient être brisés. Car Tommy Lawton justifiait l’investissement placé en lui en marquant d’une tête puissante. Mais ce n’était pas terminé. Vsyevolod Bobrov égalisait de nouveau malgré une position de hors-jeu de près de 4m. Le but fut accordé, le public apprécia.

Brian Glanville ne tarit pas d’éloges pour le Dynamo écrivant : « Du début à la fin, leur football est resté convaincant et incisif, le triomphe du socialisme sur l’individualisme : la balle n’était jamais portée par un seul homme mais passée avec une vitesse ahurissante à un coéquipier ». L’ancien intérieur d’Arsenal Alex James fut en désaccord avec Glanville. Dans News of the World, il indiqua que « la victoire du Dynamo repose sur un travail d’équipe obéissant à un schéma. Il n’y a pas d’individualistes sur les côtés comme Matthews ou Carter. Ils ont un plan de jeu qu’ils répètent inlassablement, sans aucune variété dans le jeu. Il sera facile de trouver un moyen de les contrer et les battre. Leur manque d’individualités est leur grande faiblesse. » James se trompait. Le Dynamo possédait de grands joueurs, mais ils jouaient comme un.

L’entraîneur Yakushin abonda dans le sens de Glanville : « le principe de notre jeu collectif est celui qui guide le football soviétique. Un joueur ne doit non seulement pas être bon de manière générale mais doit surtout être bon pour une équipe en particulier. » Lorsqu’interrogé à propos de Stanley Matthews, il répondit : « ses qualités individuelles sont élevées mais nous plaçons le collectif au-dessus de l’individu. Donc nous n’aimons pas son style qui pénalise le travail d’équipe. »

Les Britanniques furent surpris par le jeu du Dynamo. Frank Butler, journaliste du Daily Express, décrivit la partie comme « l’une des plus excitante partie de football jamais vue sur un terrain anglais ». L’ancien capitaine des Glasgow Rangers, Davie Meiklejohn, dans le Daily Record : « Ils permutent tellement que l’ailier gauche court jusqu’à l’aile droite et vice-versa. Je n’ai jamais vu le football joué d’une telle façon. C’était comme un casse-tête chinois que de tenter de suivre les joueurs indiqués sur le programme du match. Ils allaient tellement où bon leur semblait sur le terrain mais ce qui était remarquable est qu’ils ne se gênaient jamais. » Le latéral gauche de Chelsea Albert Tennant déclara : « On n’arrivait pas à les suivre ».

Le Dynamo terminera invaincu sa tournée. Il battra Arsenal 4-3 après un match  controversé qui vit le Dynamo jouer à 12 et un arbitre russe plutôt conciliant envers ses compatriotes. Mis à part ce match ubuesque, les russes furent fiers. Leur dernier match fut un nul 2-2 face au Rangers dans un Ibrox plein à craquer (92 000 spectateurs). Le manager de Cardiff, Cyrl Spiers affirmera après la défaite concédée 10-1 que « le Dynamo est l’équipe la plus forte que j’ai jamais vu jouer. Ils sont un défi pour n’importe quelle équipe britannique. Ils sont une machine, pas une équipe ordinaire. » Malgré le fait que le Dynamo ne voulait pas jouer une équipe nationale, nombreux furent ceux qui voulait voir ceci arriver. LV Manning, dans le Daily Sktech en fut le plus fervent défenseur. « Ils sont très clairement le meilleur club venant d’ailleurs jamais vu sur notre sol et sont en train de faire une tournée triomphale pendant laquelle je ne suis pas sûr qu’ils puissent être vaincus par une sélection anglaise, écossaise, galloise ou irlandaise. Quelles que soient les difficultés, on doit leur offrir un match international à Hampden ou à Wembley. »

Les membres du Dynamo furent célébrés comme des héros à leur retour en URSS. Un livret de 90 pages avec autographes, dessins, photos et compte-rendu de match fut rapidement édité. Les autorités russes furent en extase devant leurs joueurs invaincus et utilisèrent leurs exploits à des fins de propagande. Si diplomatiquement la tournée fut un échec, le Dynamo, en appliquant la méthode Arkadyev à la lettre, a marqué les esprits.

L’héritage d’Arkadyev

Malgré le succès du Dynamo qui doit être directement imputé à Arkadyev, peu d’éloges lui furent rendues. Pourtant, l’homme doit être célébré et connu comme celui qui fut suffisamment courageux pour avoir radicalement tout changé. Il a permis au football russe de devenir respectable. Il sut apprendre des Basques pour faire passer l’ordinaire W-M à un niveau bien supérieur. Son schéma tactique déborda les anglais et c’est ainsi qu’il posa les fondations du football total en imposant un jeu de passe rapide et surtout des permutations systématiques entre joueurs. Les Hongrois reprendront cette idée pour l’amener à Wembley lors de l’historique 6-3. La grande période du football néerlandais, le football total, reposera sur la philosophie d’Arkadyev. Johan Cruyff l’a ensuite emmené à Barcelona. Guardiola l’a utilisé avec Messi et l’insuffle désormais au Bayern. Souvenez-vous que tout est parti d’Arkadyev qui un jour demanda à ses joueurs de se déplacer en dehors des sentiers habituels.

Boris Arkadyev doit être vu comme une légende de notre sport. Le football fait de passe et de mouvement perpétuel n’est ni néerlandais, ni hongrois, il est russe. Arkadyev a écrit deux livres : Football Tactics et Midfielder play. Ces deux livres sont considérés comme des bibles en Europe de l’Est. Ils devraient être considérés comme des bibles pour le football mondial.

  19 comments for “Boris Arkadyev, le génie russe à l’origine du football total et du tiki-taka

  1. alexou
    28 août 2013 at 14 h 56 min

    …Malgré le fait que le Dynamo ne voulait pas jouER une équipe nationale…

  2. 28 août 2013 at 15 h 30 min

    rhoo superbe :/

    Corrigé merci

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