Etude de cas : Anzhi Makhachkala

anzhi

Médiatiquement, jamais la Russian Premier League n’avait connu autant de succès avant l’arrivée sur la scène de l’Anzhi Makhachkala. Chapeauté par le sulfureux Suleyman Kerimov, Anzhi devait rapidement devenir un grand club, celui qui porterait fièrement les couleurs du Daguestan. Plus dur risquait alors d’être le retour à la réalité.

Du néant à l’Europe : l’argent catalyseur de succès

C’est l’histoire d’un club qui n’a jamais rien gagné. Fondé en 1991, l’Anzhi Makhachkala, ne connait comme véritable gloire qu’une finale de Coupe de Russie perdue en 1999. Pour le reste, le club du Daguestan reste un modeste membre de la RPL quand il parvient à s’y maintenir. Mais tout change un jour de janvier 2011. Suleyman Kerimov, l’un des oligarques ayant fait fortune dans les années 90 au sein du groupe pétrolier Nafta-Moskva, et par le contrôle aujourd’hui du marché de la potasse russe via les compagnies Uralkaliy et Silvinit, décide d’acheter le club de son pays. Décide oui et non. L’idée est bien plus sournoise. A l’image de ce que Ramzan Kadyrov veut faire avec sa Tchétchénie, le président du Daguestan, Magomedsalam Magomedov, a tout fait pour se dégoter un milliardaire capable de lui offrir un joujou-étendard de son cher Daguestan. Et ça paye, au moins médiatiquement. Entre le 18 janvier et le 10 mars (date de clôture du premier marché des transferts), le nom d’Anzhi enflamme l’Europe : Roberto Carlos (idole de l’investisseur), Jucilei, Diego Tardelli et Mbarak Boussouffa arrivent. En deux mois, Kerimov a lâché près de 30M€. Lancé dans la saison marathon 2011/2012, Anzhi frappe de nouveau pendant l’été. 30M€ ce n’était pas assez, Kerimov accélère : 14M€ pour Dzsudzsák, autant pour Zhirkov (les mauvaises langues diront qu’il a été « offert » par Abramovitch en guise de compensation des éraflures laissées lors d’un accident de bateau) et clou du spectacle : Samuel Eto’o, 28M€ attiré par un projet sportif se résumant à un salaire de 20M€ annuels (rappelons alors qu’Anzhi est loin d’être un club phare en RPL). La presse est unanime, Anzhi sera le grand club russe de demain, les millions de Kerimov lui garantissant le succès. On parle de Messi, de Ronaldo, d’un jeune nommé Neymar, de David Beckham, de la construction d’un stade flamboyant de plus de 40 000 places répondant à tous les critères de haut niveau de l’UEFA. Bref, Anzhi, c’est presque le nouveau club du footix russe.

La saison se termine bien, Anzhi termine 8e en phase régulière et se qualifie pour l’Europa League, une première dans son histoire. Le duo Traoré – Samba arrive (pour un total frisant les 30M€) à l’été 2012. Anzhi ne cesse de croître. Longtemps, le club du Daguestan sera en course pour le titre. Mais un énorme passage à vide le verra tout perdre sur le plan national (championnat et coupe) et continental. Pourtant, les grandes dépenses ont continué et atteint leur apogée avec la signature de Willian pour 35M€ (le Shakhtar a toujours su bien vendre ses stars). A l’orée de la saison 2013/2014, Anzhi fait même figure de grand favori de la RPL. Mais alors que les premières journées débute, tout s’enraille. Les résultats ne sont pas là, Hiddink claque la porte, son remplaçant, René Meulensteen, ne vit que 16 jours sur le banc et les rumeurs s’intensifient autour d’un possible désengagement de Kerimov. Puis c’est l’annonce : 7 août 2013.

Quand Manchester City devient les Girondins de Bordeaux

« Dear friends!

Having analyzed the club`s latest sports achievements following the results of the past period, Anji administration has made a decision to work out the club`s new and long-term development strategy. The new programme aims at gaining success in all the club`s subdivisions with no time limitations.

Changes to the club`s budget are caused by the UEFA up-to-date requirements and linked with the club obligation to comply with financial Fair Play, at the same time, they won`t lead to considerable deformations in the team`s life and in the current structure of our club on the whole.

Modifications in the personnel policy will be oriented to a long-term prospect. However, it doesn`t suppose huge sale of the players or other actions, that were so heatedly debated in some mass media sources. The club will respect all contractual obligations towards the players.

It must be admitted, that the steps taken earlier, which aimed at the fastest achievement of the maximal sports result with the involvement of big signings – were of no success. It was also proven in the RPL opening matches. The team building will be based on a long-term perspective of the club development, that, indeed, implies concrete changes to the personnel staff.

Anji Academy, formed by the club, is a priority development field, special stress will be laid on it, particularly concerning financial flows.

That also regards other teams of the club that must train home-grown players. We hope they will join the first team in the shortest possible time.

We`re confident, that our faithful fans will respect the decisions made and continue supporting their favorite team.

On our part, we`ll inform about all possible changes to the club structure and its staff in due time. ».

Message limpide : les dépenses à outrance, c’est terminé. Les stars n’ont pas apporté le succès rapide escompté. Terrible aveu d’échec d’une politique dédiée à attirer les super-mercenaires, celles-ci devraient rapidement aller chercher fortune ailleurs car, c’en est fini de l’époque dorée : le budget du club évalué à près de 180M€ va être réduit pour naviguer entre 50 et 70 M€. Pour résumer si c’est comme si de Manchester City sauce russe, Anzhi allait devenir les Girondins de Bordeaux.

Outre ce désaveu envers ses stars, ce communiqué laisse passer surtout deux messages. Premièrement, c’est enfoncer une porte ouverte mais ça fait plaisir de le lire officiellement, la politique de l’investissement massif dans la star n’est certainement pas une politique à long terme et de fait n’est pas viable en cas d’échec (tout relatif rappelons-le pour un club qui partait de zéro). Faute de patience, qualité principale des investisseurs de Manchester City par exemple, Anzhi veut désormais s’appuyer sur la formation. Imaginez l’onde de choc qu’aurait provoqué un tel changement de politique si QSI avait retiré ses billes en cas de non victoire nationale du PSG.

Mais plus intéressant, c’est cette courte phrase ouvrant le 2e paragraphe : « Changes to the club`s budget are caused by the UEFA up-to-date requirements and linked with the club obligation to comply with financial Fair Play, at the same time. » On y est : le fair play financier. Car nous l’avons déjà évoqué, cette réforme n’interdit pas les investissements massifs, il oblige à investir à hauteur des entrées d’argent. Et c’est justement là où le bât blesse pour Anzhi. Relégué derrière le CSKA et le Zenit, le club de Kerimov ne peut compter sur l’apport de la Ligue des Champions. Les droits télés ne sont pas à hauteur de ceux que les anglais ou même les français touchent. A terme, le modèle financier d’Anzhi n’est donc pas viable. Kerimov, qui vient également de perdre beaucoup avec Uralkaliy, n’est pas un simple joueur. Il sait que l’époque dorée où on pouvait investir massivement à fonds perdus (coucou Chelsea et Man City) est révolue avec l’arrivée du fair play financier. Homme d’affaire et économiste de talent, il a donc l’intelligence de rapidement changer son fusil d’épaule pour ne pas voir son club couler.

Et si la crise était salvatrice ?

Car l’intelligence de ce changement de politique n’est pas à négliger. Plutôt que d’investir à outrance jusqu’à ce que mort s’en suive, Kerimov choisit de rester en suivant la voie de la sagesse. A la différence d’un Rybolovlev, l’homme à qui il a racheté Uralkaliy, Kerimov n’a pas choisi le club par hasard : il est un enfant du Daguestan. Son club, c’est son « pays ». Si certains peuvent déjà voir avec ce changement de politique, une fuite d’Anzhi, un milliardaire déçu qui laisse tomber son joujou, il n’en est rien. Car derrière le clinquant, Kerimov a largement investit pour le développement du club : nouveau stade (même si plus petit qu’initialement annoncé), développement d’un centre de formation et surtout partenariat avec Dagdizel Kaspiysk, autre club du Daguestan, relocalisé pour l’occasion à Derbent, la seconde plus grande ville de la région. L’objectif est clair : ne manquer aucun talent local pour ensuite s’appuyer dessus. L’autre symbole, c’est le retour de Gadzhi Gadzhiev sur le banc, autre enfant du pays, déjà passé par le club. De là à y voir l’envie de développer une équipe made in Daguestan, il y a un pas, mais ce revirement de politique n’est pas sans rappeler la politique française : ne pouvant lutter avec les dépensiers étrangers sans mettre en danger la survie du club, la plupart des clubs français se sont tournés vers la formation. D’anciens récents champions comme Bordeaux ou Lyon s’appuient désormais principalement sur leur centre pour s’éviter les débordements financiers.

Nombreuses sont les Cassandre qui, un temps excitées par l’arrivée de ce nouveau riche, voient désormais l’Anzhi se préparer à une chute sans précédent, certains allant même jusqu’à comparer cette réduction drastique des dépenses à une simple décision de milliardaire égoïste lassé de son joujou. Si en apparence on pourrait le croire, il n’en est finalement rien. Le revirement de politique du club de Kerimov est une conséquence directe du fair play financier et pourrait bien être le premier d’une liste qui pourrait rapidement s’allonger (sans vouloir leur porter malchance, imaginons un Monaco sans Ligue des Champions durant 2 saisons). Sauf qu’à la différence d’un désengagement de l’actionnaire, la nouvelle politique du club ressemble à une véritable gestion à long terme. Et finalement, après l’ère du tout par l’argent, Anzhi se prépare désormais à avoir un véritable projet sportif. On peut y voir un pied de nez, mais cela ressemble surtout à une véritable révolution. Souhaitons qu’elle serve d’exemple à l’Europe des nouveaux riches.

  7 comments for “Etude de cas : Anzhi Makhachkala

  1. Tommy_Angelo81
    14 août 2013 at 0 h 05 min

    Très bon article sur un club qui a peut être eu les yeux plus gros que le ventre.
    La transition risque d’être compliqué même si le départ de toutes les « stars » n’est pas encore fait.

  2. 24 août 2013 at 14 h 07 min

    Il y a des pays où l’argent fait tourner la tête. On investit à coup de dollars et on oublie l’essence même du sport. Mais comme tout gosse capricieux, un jour on se réveille et on se rend compte qu’on ne veut plus de son hochet…

  3. 27 août 2013 at 9 h 50 min

    Très bien ton article, sur une équipe de gros talent 😉
    Ton site est vraiment bien !

  4. 3 septembre 2013 at 16 h 14 min

    Complément avec un élément supplémentaire s’ajoutant à la lecture :

    http://keirradnedge.com/2013/09/03/anzhi-owner-kerimov-is-wanted-man-over-business-bust-up/

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