Futbol para nadie

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C’est l’histoire d’un grand groupe qui vise un monopole. A force de croquer tout ce qui peut passer à sa portée, ce grand groupe finit par créer un nouveau concept : celui de déterminer ce que les passionnés auront le droit de voir.

Ils auront mis le temps avant de l’annoncer. Comme par hasard, c’est au lendemain de l’éviction de l’entraîneur argentin le plus connu en France d’un des clubs les plus connus dans le monde (Bianchi démis de Boca pour ceux qui ne suivent pas), que BeIn Sports aura lancé sa campagne : jusqu’en 2019, le football argentin sera sur la grande chaine du football. Pour ouvrir le bal, Boca – Vélez. Imaginez les perspectives : une grande chaine, forte de ses 13 canaux, qui se lance dans du football sud-américain et l’annonce fièrement. Car il ne fait aucun doute que le géant qatari va mettre les moyens. La preuve, le premier match est commenté par sa star du Mondial, argentin de surcroit, Omar Da Fonseca. BeIn Sport, le macrophage qui récupère tout ce qui concerne le football diffusé en France, va également s’intéresser aux championnats moins connus, leur offrir une véritable place dans le paysage national. L’histoire est belle comme une plaquette publicitaire mais si l’Argentine vit au rythme de son programme public « Futbol para todos », la France se dirige petit à petit vers son opposé : le « Futbol para nadie ».

Susciter l’envie de découverte

Car en grattant (pas trop fort finalement), on s’aperçoit rapidement que cette belle communication n’est que poudre aux yeux. Da Fonseca n’est venu que pour vendre le nouveau produit, depuis, la place est laissée aux journalistes-pigistes seuls en cabine qui, au mieux, ne connaissent que quelques joueurs à défaut d’être capables de connaître le football argentin. C’est l’un des premiers soucis posés par le mode de fonctionnement de BeIn. Comment parvenir à vendre un produit quand le commercial ne sait rien dudit produit ? Car s’il n’est pas difficile de « vendre » un grand match, si on veut donner l’envie aux téléspectateurs de suivre un match plus obscur, il faut alors être capable de lui raconter une histoire. L’Argentine s’y prête d’autant plus qu’en Amérique du Sud, le football est plus que jamais le lieu où la grande histoire vient souvent percuter d’autres petites histoires qui font le sel de cette région du monde. Encore faut-il les connaître (ou avoir envie de les connaître).

« Ce que je reproche aux journaux, c’est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes, tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles.  »  Marcel Proust

Malheureusement, la « couverture » tout aussi superficielle qu’elle soit d’un des championnats majeurs du continent vient rejoindre celle encore plus superficielle de la plus grande compétition continentale : la Copa Libertadores. Là encore, BeIn s’est approprié les droits de diffusion en France et aura offert une vitrine plus que réduite, diffusant au mieux un match par semaine, systématiquement un club brésilien, à une épreuve dont les origines sont antérieures à son produit d’appel qu’est la Ligue des Champions. Quand on sait à quel point le football brésilien, qu’il soit celui des clubs ou de la sélection, n’en finit plus de couler, on peut y trouver une nouvelle preuve de la méconnaissance totale du football sud-américain par celle qui se dit la « plus grande chaine de football » mais surtout on en vient à regretter que le football de ce continent passe petit à petit entre ses mains.

Bien évidemment, il ne faut pas être totalement naïf. Le football sud-américain reste encore un football de niche, surtout en France où la culture foot reste plus que limitée. En conséquence, lorsqu’un grand groupe s’arroge les droits de diffusion, il parait évident qu’il sort du cadre traditionnel de la visée commerciale. En prenant les droits de la Libertadores et de la Primera Division argentine, BeIn sait (enfin espérons-le) que le premier public visé n’est pas celui qui ne s’intéresse qu’à la dernière coiffure de CR7. BeIn s’adresse en premier lieu au passionné, plus exigeant, plus connaisseur. Ne lui reste alors qu’à essayer d’attirer un nouveau public vers ces championnats. Pour cela, encore faudrait-il le vouloir.

Indépendamment de la question du football gratuit ou payant (autre débat tout aussi passionnant), un tel comportement revient une fois encore à se demander si les grands médias n’ont pas une fois encore oublié leur mission première : éduquer et susciter la curiosité. On pourrait remonter à la définition même de la propagande donnée par son premier maître, Edward Bernays qui soulignait dans son œuvre majeure le rôle central des nouveaux moyens de communication que représentaient les journaux et la radio dans l’éducation des masses. Mais, comme il l’écrit alors, cette mission demande « un effort immense […] pour capter les esprits en faveur d’une politique, d’un produit ou d’une idée ». C’est cet effort que les grands médias ont semble-t-il décidés de ne plus produire, se contentant désormais  de fournir au public de quoi combler son temps de cerveau disponible. Mais le public n’y est pour rien. Comme l’écrivait Cervantès  « La faute n’est donc pas au public, qui demande des sottises, mais à ceux qui ne savent pas lui servir autre chose ». La couverture de ce football, nouveau pour la plupart de ses abonnés, n’incite en rien à s’y intéresser. Pire, en offrant une diffusion aussi minime et maladroite que celle offerte par BeIn à deux grandes compétitions de ce continent, c’est toute l’image de cet autre football qui est écornée.

Jusqu’ici, la Primera Division argentine était diffusée sur Ma Chaîne Sport.  Si la visibilité de celle-ci est bien évidemment inférieure à celle du géant qatari, la couverture offerte lui était largement supérieure. Outre l’adjonction d’un « local » au journaliste aux commentaires – le plus souvent Hernán Campaniello – Ma Chaïne Sport avait surtout eu l’excellente idée d’ajouter l’interactivité à ses diffusion. Pendant la rencontre, il était possible à l’internaute de poser toute sorte de question aux deux journalistes qui alors remplissaient parfaitement leur mission d’éducation des masses. C’est aussi cette interactivité, ce lien essentiel dans l’envie de susciter la curiosité que BeIn Sport a pris au football argentin et par extension sud-américain qu’il a désormais phagocyté.

Prendre aux autres, ne pas l’offrir : la stratégie du cartel

Mais l’objectif premier du géant n’est certainement pas d’attirer de nouveaux curieux vers de nouveaux mondes. Plus pragmatique, plus froid, la stratégie poursuivie par BeIn est simple : s’approprier tout le football. Ne soyons pas dupes, BeIn ne s’intéresse pas au football argentin ou sud-américain pour ce qu’il représente. Non, l’idée est d’appauvrir l’offre des concurrents, aussi grands soient-ils. Réduire la concurrence pour accroître ses bénéfices, la stratégie suivie a tout d’une pratique anticoncurrentielle. Ma Chaîne Sport, premier touché par cette OPA, se retrouve désormais avec un catalogue plus que réduit, alors qu’Eurosport parvient encore à résister tant bien que mal. Avec Canal dans le rôle de deuxième géant, la menace que représente ce duopole est de nous retrouver avec une offre réduite où deux géants décident de ce que doit être la couverture du football international en France.

Il conviendra désormais au public de savoir s’il veut se laisser imposer cette vision commune du monde du football ou s’il lui reste encore suffisamment de volonté pour (re)prendre sa curiosité et sa soif de découverte en main.

  42 comments for “Futbol para nadie

  1. 22 octobre 2014 at 23 h 41 min

    L’article ne précise pas si la Ligue Argentine a pu soutirer un peu d’oseille à Bein, et par conséquent accroître la surface financière des clubs, ou bien si Bein a obtenu à peu de frais les droits du chpt argentin. Qui, sportivement, ne vaut pas grand chose du fait de l’exode massifs des jeunes cadors. Et dont la formule est alambiquée, rendant notamment la course au maintien illisible.

    Et sinon les sites de streaming, illégaux, tiennent de mieux en mieux la route.

  2. 22 octobre 2014 at 23 h 46 min

    @jean michel : je peux. Le seul chiffre que j’ai vu passer concernant l’achat des droits est 100 000 euros.

    Quant au niveau et l’illisibilité de la ligue argentine, je te laisse libre de tes propos mais n’y souscris aucunement.

    Enfin, sache que pour suivre l’Argentine, pas besoin de streaming illégale : le programme Futbol para todos offre l’ensemble des matchs gratuitement en direct et en HD sur Youtube.

  3. Kirikou
    23 octobre 2014 at 2 h 23 min

    La conclusion ça veut un peu dire « mdr le public c votr fote xd mtn bon courage mdr bravo morel » ou je me trompe ?

  4. 23 octobre 2014 at 10 h 47 min

    @Kirikou tu te trompes. 😀

    Ca veut surtout dire, « a toi public de prendre aussi ton destin en main »

  5. critique facile
    26 octobre 2014 at 10 h 05 min

    la libertadores a été crée en 1960. entre 2005 et 2013 il y a eu au minimum un club bresilien chaque année en finale pour 6 victoires. sur la decénie le cas de 2014 fait figure d’exeption. Si le foot brésilien coule que dire du foot argentin!!!!!
    Critiquer un journaliste pigiste seule dans sa cabine c’est facile, d’autant que pour la plupart ils cherchent justement à apporter des connaissances sur le foot sud am.

    BeIn commence à peine à diffuser, laissons leur un peu de temps avant de critiquer leur couverture et d’etre negatif si rapidement

  6. 26 octobre 2014 at 11 h 49 min

    le football argentin (mais aussi chilien, uruguayen, paraguayen) est sur une bien meilleure dynamique que le foot brésilien. C’est un effet d’ensemble : clubs, sélections, jeunes, stades. Que ce soit en libertadores ou en sudamericana, ça fait 3-4 saisons que la tendance s’inverse, 2012 étant une exception (mais on en reparlera bientôt)

    Je ne critique pas personnellement le journaliste -pigiste en cabine (d’autant que j’en connais quelques uns), je critique le fait de placer des gens qui ne connaissent pas ces championnats et de la placer seuls dans une cabine isolée.

    BeIn débute ? Ils ont passé la dernière saison a séquestrer la Libertadores pour ne rien diffuser. Ils attendent 5 journées pour lancer l’Argentine (sur un tournoi court, 5 journées, c’est énorme).

  7. critique facile
    28 octobre 2014 at 9 h 40 min

    Bonjour, j’aprecie votre site mais je ne partage pas votre analyse sur le foot brésilien et argentin et je serais heureux de vous l’entendre la dvp. (le foot paraguayen lui s’ameliore vous avez totalement raison). peut etre que la dynamique s’inverse mais c’est alors trés récent 1 an maximum! Depuis la defaite en demi finale, il est bon d’etre pessimiste sur le foot brésilien.
    En selection, la finale de la cdm est le premier résultat positif pour l’arg depuis le début des années 90 avec nottament la copa america 2011.
    Pour les jeunes, le brésil reste sur 2 victoires au tournoi de toulon (qui n’est pas une ref certes), une finale en 2012 à Londres, une victoire en Cdm -20 en 2011, l’argentine n’a elle pas particulierement brillé.
    La cdm a au moins laissé au brésil une chose ce sont des stades! qui sont rarement plein pour le champ brésilien (mais ca ce n’est pas récent),

    Qd aux clubs, encore une fois 2014 en libertadores est une exeption. 4 victoires d’affilés entre 2010 et 2013 c’est qd mm pas négligable pour les clubs Br.

    Pour la libertadores sur bein javoue n’avoir suivie en intégralité que celle de 2013, ou la chaine a clairement privilégié les retransmissions de Galo avec ronaldinho, mais avait tt de mm diffusé les quarts de finales NOB-BOCA
    Pour moi tt n’est pas noir, bien que ce soit perfectible, (5 matchs sur un tournoi je suis daccord c’est énorme), c’est bien la premiere fois que j’ai la possibilité de voir la libertadores et le champ argentin à la TV fr et c’est deja pas mal.

  8. 28 octobre 2014 at 20 h 16 min

    tu te doutes bien que je n’ai pas attendu la CDM pour hurler avec les loups ^^

    Comme je l’écrivais on en reparlera mais y’a une dynamique collective qui n’est pas bonne : certes ils restent sur 4 Libertadores (même si Mineiro a réussi un énorme hold-up), mais les résultats continentaux chutent. En Sudamericana (mise à part la mascarade Sao Paulo face à Tigre) c’est pas folichon, en sélection, les u17 sont troisième du Sudamericano, les u20 ne sont même pas dans le tour final (derniers du groupe), la A n’a même pas franchi les 1/4 de la dernière Copa América. Mais je te dis, on en reparlera 😉

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