Indian Super League : l’autre football

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Nous y voilà ! L’Indian Super League est lancée, ses stars attirées, ses fans déjà tout trouvés. Et déjà les médias et blogs semblent conquis. L’occasion rêvée de rappeler de quoi il s’agit.

Née sur les cendres de la Premier Soccer League, l’Indian Super League (ISL) ouvrira ses portes en octobre et semble avoir déjà attiré bien des médias et plus inquiétant bien des blogs. Bien évidemment il n’est pas question ici de donner des leçons ou de se prendre pour ce qu’on n’est pas. Mais à l’heure ou le « décalé » et l’autre « alterfoot » semblent encore à la mode, il est tout de même assez intéressant de rappeler ce qu’est l’Indian Super League pour mieux comprendre quelle vision du football elle porte.

Quand les US s’offrent l’Inde

Il y a deux ans, nous avions donc évoqué sur ce blog la terrible Premier Soccer League (PSL). Portée par le groupe CMG (Celebrity Management Group), elle avait déjà cherché et réussi à attirer quelques stars retraitées comme Pires, Crespo, Cannavaro, avant finalement d’être enterrée. Mais, comme nous l’évoquions alors, la graine était plantée, le projet n’était pas si enterré que cela. En décembre 2010, l’AIFF (la All India Football Federation, qui gère notamment le championnat local, la I-league) signe un partenariat de 15 ans avec IMG Reliance Dans l’annonce publiée sur le site d’IMG (source) on peut alors y lire : « Cet accord donne à IMG Reliance tous les droits commerciaux en matière de football à travers toutes les propriétés de l’AIFF, incluant l’équipe nationale et toutes les ligues professionnelles actuelles et futures. Ces droits s’appliquent aux droits médias, au sponsoring, aux publicités, licences et merchandising, à la création de franchises, nouvelles ligues et tout nouveau droit commercial associé à ces propriétés ». Signer un partenariat avec un grand groupe n’est pas forcément une mauvaise idée quand il s’agit de dynamiser son championnat et son football. Sauf qu’IMG n’a aucunement l’envie de transformer la I-league en un produit rentable, de s’appuyer sur ce qui existe, sur un football ancré localement pour développer son football. Non, IMG a bien d’autres idées.

Le groupe US reprend le projet de la Premier Soccer League et lance donc son Indian Super League (ISL) avec l’accord de l’AIFF, la même qui avait tout fait pour bloquer la PSL (on en comprend désormais mieux les raisons). On rappelle certains retraités déjà contactés à l’époque (et tant pis s’ils n’ont plus joué depuis des années – coucou Robert), on attire d’autres stars vieillissantes et on entretient le buzz. Le tout servi par une bonne opération de communication, voilà les médias sous le charme. Car oui, c’est certain, l’ISL, c’est la MLS sauce indienne. Il faut dire qu’à l’évocation des mots-clés franchises, salary cap, marquee player et draft, l’ISL ressemble en effet à s’y méprendre à la grande ligue nord-américaine. Mais elle lui est bien différente.

Piétiner l’histoire pour en écrire une nouvelle

Premièrement car sa naissance ne s’opère pas dans les mêmes conditions. Lorsque la MLS est lancée, il n’existe aucune première division professionnelle aux USA depuis plus de 10 ans et tout est donc à construire. Ce n’est pas le cas en Inde. Longtemps sous l’autorité britannique, l’Inde voit naitre ses premiers clubs de football à la fin du XIXe siècle, le premier étant Mohun Bagan en 1889, un an après la création de la Durand Cup, troisième plus ancienne compétition de football au monde (après les premières divisions anglaises et écossaises). La fédération indienne (IFA), qui gère surtout le football dans l’état du Bengale Occidental est alors créée en 1893 et organise l’IFA Shield (quatrième plus vieille compétition au monde donc). L’AIFF naîtra de divergences en 1937 avant de devenir la seule reconnue par la FIFA au lendemain de l’indépendance de l’Inde. Tout au long de ses années, plusieurs clubs sont nés à travers le pays et lorsque l’AIFF tente de faire entrer le football indien dans l’ère du professionnalisme en 1996, parmi les 12 premiers participants on retrouve quelques historiques du paysage indien : Mohun Bagan (qui a donc fêté son centenaire 7 ans auparavant), le rival East Bengal (76 ans), Mohammedan SC (105 ans), et les petits  « jeunes » Dempo (28 ans), Mahindra United (34 ans), Salgaocar (40 ans), ou encore Air India (44 ans). Dix ans plus tard, quand l’AIFF décide de réformer son championnat pour créer la I-league actuelle,  les historiques sont encore tous présents. Les clubs professionnels sont donc d’historiques, ancrés localement, les rivalités pour certains sont centenaires. De sa naissance à nos jours, le football est devenu sport numéro 2 au pays. Or, au moment de créer l’ISL, aucun de ses clubs n’est concerné. IMG crée 8 nouvelles franchises, disséminées dans le pays, sans aucune fanbase établie ni aucune histoire et va même plus loin : elle va piller les clubs historiques.

L'Atlético Kolkata ou le pillage des deux grands rivaux de Calcutta
L’Atlético Kolkata ou le pillage des deux grands rivaux de Calcutta : 11 des 14 joueurs indiens présents dans cette liste sont issus des rivaux de Calcutta

Car lorsque vous créez un club, c’est une évidence, il vous faut des joueurs. Quand en plus vous vous lancez dans la création d’un nouveau championnat venant s’ajouter en plus d’un championnat officiel, l’affaire se complique. En théorie seulement. Car IMG bénéficie de la conivence de l’AIFF qui organise le véritable championnat indien. Dès lors, elle peut organiser tranquillement le pillage des meilleurs joueurs de la I-league. C’est ce qu’elle appelle la Domestic Draft. Comble du cynisme, IMG et l’AIFF établissent des critères pour organiser la rafle. 84 joueurs dont la moitié passés par l’équipe nationale sont sélectionnés, les nouvelles franchises vont se servir. On aboutit alors à une redistribution des joueurs et des adversaires vont se retrouver à défendre les même couleurs. Cette rafle pose une question : quelle place pour les supporters historiques ?

Prenons un exemple avec l’Atlético de Kolkata (le club d’Apoula Edel et Sylvain Monsoreau). L’un des plus grands derbies du pays est le derby de Calcutta (le Boro) entre East Bengal et Mohun Bagan. Du haut de ses presque 90 ans d’histoire (le premier match entre les deux géants de la ville a eu lieu en 1925), capable de remplir le Salt Lake Stadium (record d’affluence avec 131 000 spectateurs en 1997),  le Boro est une sorte d’Old Firm sauce indienne qui trône avec ses plus de 300 oppositions au sommet de la grande histoire du football indien qu’il a largement contribué à écrire (voir quelques résumés ici). Mais avec l’ISL, plus de derby de Calcutta et pire, avec la draft locale, l’Atlético Kolkata va piocher dans les deux clubs. Sur les 14 joueurs indiens draftés par la franchise, 11 sont issus soit d’East Bengal (7), soit de Mohun Bagan (4). Si on comprend aisément que cela ne pose pas le moindre problème au footballeur moderne, comment demander au supporter historique de venir soutenir cette franchise ? A titre de comparaison, imaginez-vous créer une franchise à Glasgow ou à Buenos Aires qui pioche allègrement dans les effectifs du Celtic et des Rangers ou de Boca et River, pour sortir un club hybride. Pensez-vous que les supporters des deux camps, si radicalement opposés depuis des décennies vont venir se réunir derrière cette nouvelle franchise sans la moindre histoire ? C’est pourtant ce que l’ISL fait. Alors que la MLS s’est appuyée sur les rivalités historiques pour poursuivre son développement, l’ISL les efface (les bafoue) pour construire un championnat tout neuf.

La ferme des célébrités

Comme la MLS, l’ISL a donc trouvé ses Marquee Players (les Trezeguet et autres Del Piero) qui, à l’exception de Pires et Ljundberg ont été directement choisis par leurs clubs mais a aussi cherché à attirer à l’international. S’il n’est pas inconcevable d’imaginer un joueur aller tenter l’expérience du projet sportif ISL (imaginez, un championnat de 3 mois sans aucune possibilité de qualification continentale ni aucune relégation), le mode de fonctionnement est tout aussi symbolique. Car IMG a d’abord écumé le monde pour trouver ses 49 étrangers venus apporter, comme l’affirme Andy Knee, vice-président d’IMG « leur qualité, talent, détermination et ambition de progresser en Inde et d’assurer un produit de qualité pour divertir les fans » et qui « ont été choisis pour jouer en Inde par leur enthousiasme et leur croyance dans le futur du football indien » (sic). C’est dans cette liste des 49 que se trouvent Apoula Edel et 7 français dont Bernard Mendy et l’un des défenseurs type du Football Vrai Cédric Hengbart (re-sic). Mais le plus amusant est le choix de leur club. Car pour faire simple, aucun des 49 n’a choisi son club. Tous sont passés dans une draft internationale lors de laquelle ils furent vendus au plus offrant. Un beau symbole d’un football de mercenaire aurions-nous envie de dire. C’est sur ce grand casting et cette distribution générale qu’a été officialisé le lancement de la future ISL, une formidable aventure humaine comme dirait Robert Pires (surtout quand « financièrement, vous imaginez que ça suit »), ne manquerait plus que les caméras pour promouvoir ce drôle de football où retraités vont côtoyer joueurs en fin de carrière dans des formations teintées de joueurs volés aux meilleurs clubs du pays (la caution formation locale).

Quel avenir ?

Et la grande question qui se pose à l’amateur de football est celle de l’avenir du football indien. Non pas celui de l’ISL mais le vrai, celui de la I-league, celui qui offre un championnat avec qualifications continentales, celui composé des clubs historiques. Car dans un contexte où son organisateur est également associé (malgré lui ?) à l’émergence de son concurrent le plus direct qui finit par prendre toutes les ressources financières en attirant des investisseurs qui n’iront donc pas en I-league, les ressources matérielles (il faut bien héberger les nouvelles franchises) et leur prenant leur meilleurs joueurs, les privant ainsi de la préparation d’avant-saison, on peut se demander comment la pérennité des clubs historiques (à l’échelle professionnelle) ne peut pas être menacée. D’autant que dans le même temps, l’AIFF s’amuse à retirer des licences aux clubs de la I-league, réduisant le nombre de clubs de l’élite à peau de chagrin. Exemple en mai dernier où Rangdajied United et deux anciens champions Churchill Brothers SC et United SC se sont vus refuser leur licence et donc exclus de la prochaine compétition. Au point qu’à six mois du lancement de la nouvelle saison, on ne savait pas encore combien de clubs aller former l’élite indienne pour la saison 2014/2015. Aux dernières nouvelles, ils seraient onze. Fort heureusement, pour le moment, l’ISL n’est pas reconnue par la Confédération Asiatique, l’OPA d’IMG sur le football indien n’est donc pas encore totale mais un succès et une couverture internationale que n’a jamais connue la I-league pourrait avoir des conséquences durables sur les clubs historiques, allant jusqu’à en menacer même leur existence à long terme.

L'aventure humaine au service du foot par Robert Pires

Alors amis média et surtout amis blogueurs, vous pouvez vous lancer à corps perdu dans le suivi de cette ligue, mais, une fois ces éléments posés, n’oubliez pas qu’en lui offrant une vitrine, vous serez les défenseurs d’un autre football, bien loin des valeurs revendiquées de l’Alter foot. A moins que celles-ci aussi aient changé.

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