La crise argentine ou quand la politique gangrène le football.

Ceux qui me connaissent savent à quel point je suis un grand fan du football argentin. Pourtant, si le championnat demeure toujours aussi passionnant, il faut reconnaître que les performances internationales des clubs ou de la sélection montrent de sérieux signes inquiétant.

L’article était dans les cartons depuis plusieurs semaines, le décès de Néstor Kirchner le 27 octobre dernier l’aura quelque peu retardé (ne voulant pas surfer sur la vague de la condamnation d’un défunt, j’ai préféré attendre).

Le football argentin de ce début de 21e siècle va mal. C’est un fait. La sélection nationale, d’abord conquérante et ambitieuse (dans le jeu), semble sombrer dans la médiocrité depuis 4 saisons (voir la dernière campagne de qualification pour la Coupe du Monde et même la Coupe du Monde en elle-même), les clubs ne dominent plus les compétitions continentale (Estudiantes, vainqueur de la Libertadores 2009 était le seul représentant en quarts lors de cette édition contre quatre brésiliens – même constat lors de l’édition 2010 qui vient de s’achever). Que s’est-il passé ? Comment le football argentin en est arrivé là ? Quelques éléments.

Quand la politique vient surfer sur la crise financière pour régler ses comptes.

Nestor Kirchner

Bien évidemment, une série d’échecs sur le terrain est forcément lié aux joueurs et aux entraîneurs. Pourtant, s’il est un fait, c’est que l’Argentine dispose d’un des réservoirs de techniciens et de joueurs le plus exceptionnel de la planète football. Alors outre les considérations tactico-techniques, le mal qui touche le foot albiceleste est plus profond et trouve ses origines alors que tout allait encore bien, au début des années 2000.

Et comme souvent, la principale raison est financière. Fin 2000, le Racing est en état de mort clinique et doit sa survie à une loi voté en urgence au Congrès argentin autorisant à Fernando Marti de venir sauver le club. L’année suivante, le Racing est champion mais cette scène de l’histoire d’un club phare du football argentin, champion en banqueroute, illustre parfaitement l’état dans lequel le football local est plongé début 2000.

En 2002, la dette du football argentin est de 350 M$ (source). Le gouvernement d’Adolfo Rodríguez Saá, éphémère président, doit également faire face à la crise qui secoue le pays et ne peut aider. En Août, les joueurs font alors grève pour enfin toucher leur salaire. La situation se détériore et l’exode massif des joueurs ne fait que commencer (nous allons y revenir). Endettés, livrés à eux même, les clubs doivent alors chercher des donateurs pour payer les salaires de leurs joueurs et vendent à tour de bras pour renflouer les caisses (exemple : Javier Saviola, 19 ans, quitte River pour 35M€ dans le but d’éponger la dette des Millonarios – sans succès malheureusement). A la crise locale, vient s’ajouter la crise mondiale.

Dans la seconde partie de la première décade du 21e siècle, le marché mondial des transferts va atteindre un pic avant de brutalement redescendre. Les chiffres parlent d’eux même : alors que le football argentin a vendu pour 150M$ de joueurs en 2008, l’année 2009 n’a rapporté que 34M$. Le manque à gagner est énorme d’autant que dans le même temps, les argentins d’Europe circulent de clubs en clubs pour des sommes hallucinantes au regard de ce qu’engrange le football local (citons Carlos Tévez transféré à City pour 25M€ ou Javier Mascherano à Liverpool pour 24M€). Point culminant de la crise : la reprise du championnat est suspendue en août 2009.

Julio Grondona

C’est alors que Néstor Kirchner et son acolyte de l’AFA, le « parrain » Julio Grondona (surnom de celui qui préside la fédération argentine depuis maintenant 31 ans), entrent en scène. Grondona, l’homme qui signa un contrat ridicule sur plus de 20 ans avec la chaine câblée TyC au début des années 90, garantissant ainsi une manne financière continue pour l’AFA et non les clubs, cherche désormais à récupérer plus d’argent que stipulé dans les clauses du contrat pour sauver les clubs locaux. Kirchner, l’ancien président, défunt époux de l’actuelle qui plaçait le football au cœur de sa campagne (la nomination de Diego Maradona au lendemain de la perte du congrès par son parti était un coup électoral). Car, si en Argentine (comme ailleurs diront certains), le football n’est qu’un vecteur d’aliénation du peuple (je vous recommande fortement de lire cette passionnante interview de Sergio Levinsky sur le Réseau des démocrates), il est aussi un formidable moyen de s’en prendre à l’opposition.

Avec la crise touchant les clubs (et surtout les grands River et Boca), Kirchner et Grondona vont en profiter pour s’en prendre aux partis d’opposition. Comment faire ? En touchant l’organe du peuple : la presse. Main dans la main, appuyés par le sélectionneur d’alors et fidèle parmi les fidèles, Diego Maradona, le duo décide de casser le contrat liant l’AFA à TyC pour nationaliser le football. Au prétexte de sauver les clubs et d’offrir aux supporters du football gratuit (Futbol para todos que vous entendez en boucle lors des live sur Lucarne Opposée), Kirchner s’en prend ouvertement à Clarín, principal média d’opposition et critique numéro 1 de la gestion Kirchner. Le coup est rude : Clarín, propriétaire de TyC se voit amputé d’une importante manne financière (le groupe parle d’un manque à gagner de 390 M$ soit son revenu annuel jusqu’en 2014) et surtout, l’Etat ramène le peuple vers la seule chaine diffusant du football, la seule chaine publique du pays. L’affaire devient encore plus intéressante lorsque la semaine suivant la cessation du contrat, on apprenait que le siège du groupe Clarín avait été perquisitionné par des agents fiscaux envoyés par l’état argentin (source). La crise touchant le football n’est pas un souci étatique, l’occasion était trop bonne pour ne pas faire de real politique.

Attention, cet article comporte 2 pages !

  13 comments for “La crise argentine ou quand la politique gangrène le football.

  1. 18 novembre 2010 at 17 h 35 min

    Super boulot. Bravo

  2. Flo
    19 novembre 2010 at 18 h 45 min

    Excellent article ! Ce qui est aussi dommageable pour le foot argentin c’est qu’il ne donne plus toujours la chance aux jeunes talents pour aller déloger des stars vieillissantes comme Palermo, Ortega, Veron, Almeyda, Ayala etc…

  3. 19 novembre 2010 at 18 h 47 min

    Wow, merci pour cet article.

  4. saM
    19 novembre 2010 at 22 h 49 min

    Très bon article comme d’habitude ! 🙂

  5. 20 novembre 2010 at 3 h 05 min


    Flo:

    Excellent article ! Ce qui est aussi dommageable pour le foot argentin c’est qu’il ne donne plus toujours la chance aux jeunes talents pour aller déloger des stars vieillissantes comme Palermo, Ortega, Veron, Almeyda, Ayala etc…

    Bein c’est que les djeuns partent de plus en plus tot. Si River parvient à conserver des Buonanotte ou des Lamela (pour combien de temps ?), tu vois systématiquement des gamins partir partout à l’étranger (les meilleurs exemples : ceux cités ici Pastore est parti alors qu’il avait 20 ans, Defederico pareil).

    Au final, le championnat argentin se retrouve dans la situation du foot français avec en plus les soucis d’argent et de violence.

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