Combien de fois par jour n’entendons nous pas que la Ligue 1 française ne vaut rien ? Souvent ce genre d’assertion purement gratuite ne repose sur rien d’autre qu’un sentiment. Mais l’argumentaire devient plus drôle lorsque les spécialistes étayent leur propos par des approches chiffrées toute plus grotesque les unes que les autres.

Certains s’amusent à comparer le nombre de points engrangés par les leaders, d’autres, les performances continentales. En gros, puisqu’il faut absolument déterminer qui « a la plus grosse », tous les moyens sont bons. Dernier pavé dans la marre : l’IFFHS nous sort ses classements continentaux. Un pur régal.

Chaque année, l’IFFHS publie son classement des meilleurs ligues continentales en se basant sur les performances nationales et continentales des 5 meilleures équipes. En gros, il suffit d’additionner les points obtenus par ces équipes en championnat et en compétition continentale pour sortir un classement. Histoire de rester simple, on additionne les points des 5 meilleures équipes et on peut ainsi classer les championnats. On laisse passer 10 ans, on additionne, on obtient le classement de la décade. C’est imparable et tellement informatif qu’on peut ainsi juger de la force d’une ligue (notez l’ironie).

Appliqué à l’Europe, on obtient ainsi un classement bigrement surprenant :
1- Angleterre 11 516 points
2- Espagne 11120 points
3- Italie 10640 points
4- Allemagne 9235 points
5- France 8762.5 points
6- Pays Bas 7247.5 points
7- Portugal 6817.5 points
8- Turquie 6250 points
9- Grèce 6193 points
10- Belgique (6054 points)

(pour la suite du classement, c’est par ici)

Imparable on vous dit.

Ce mode de calcul est surtout symbolique d’une mode de raisonnement particulier : plus une équipe amasse de points, plus elle favorise son pays. Pour faire simple, un Barça qui termine un championnat avec 28 points d’avance sur le troisième, c’est bon pour le classement espagnol et surtout, permet de conclure à la force de ce championnat (vu qu’en rapportant un max de points, elle permet de progresser au classement).

Mais surtout, ce genre d’approches, de plus en plus courante est intéressante par l’utilisation de données chiffrées soumise à l’interprétation de chacun.

Alors je vous propose un petit jeu : sur la décade, prenons le nombre de points pris par l’équipe située pile en milieu de classement (10e pour les championnats à 20 clubs (France (sauf en 2001 et 2002), Espagne, Angleterre), 9e pour les deux autres (Italie jusqu’en 2004-2005, Allemagne)) et par le dernier (entre parenthèses) et sortons-en une moyenne annuelle. Voici ce que cela donne :

France (4 champions différents, 8 sur 19 ans) : 44/34 (29), 44/34 (31), 55/38 (31), 51 (31), 50 (32), 52 (29), 50 (34), 52 (24), 45 (26), 52 (23) 1.33 point par match (0.78)
Angleterre (3 champions différents, 4 sur 19 ans) : 50/38 (19), 50/38 (32), 49/38 (11), 52 (28), 51 (15), 47 (32), 50 (33), 50 (19), 46 (28), 52 (26) 1.31 point par match (0.64)
Espagne (3 champions différents en 10 ans, 5 sur 19 ans): 47 (34), 47 (33), 51 (26), 50 (28), 52 (24), 51 (28), 51 (26), 50 (32), 53 (37), 49 (39) 1.31 point par match (0.81)
Allemagne (5 champions différents sur 10 ans, 6 sur 19 ans) : 47 (24), 49 (28), 46 (29), 44 (26), 43 (27), 48 (18), 44 (23), 45 (30), 50 (22), 47 (27) 1.36 point par match (0.74)
Italie (4 champions différents sur 10 ans, 6 en 19 ans) : 50 (29), 50 (30), 48 (30), 46 (26), 45 (21), 44 (35), 44 (13) / 34 matchs, 42 (21), 45 (18), 43 (20) 1.25 point par match (0.67)

Ainsi puis-je affirmer sans réserve que le dixième de Ligue 1 est meilleur que ses homologues anglais, espagnols et italiens (il n’est battu que par son homologue allemand) mais surtout le second meilleur dernier du Top 5 est…français. Approche statistique, purement scientifique donc, qui va me permettre de conclure que le championnat français est d’un niveau homogène mais surtout peuplé d’équipes de milieu et de bas de tableau d’un niveau supérieur à celui des équipes situées aux mêmes places dans les autres championnats du top 5 européen (au hasard, l’anglais – celui considéré comme le meilleur par l’IFFHS). Grotesque n’est ce pas ?

Tout cela pour dire que le seul élément scientifique en matière de football est qu’il n’y a pas de vérité. Tout argumentaire à priori se fondant sur l’utilisation de chiffres à outrance venant étayer une hypothèse n’a rien de scientifique et donc d’objectif. Se baser sur cela pour affirmer que la Ligue 1 française est la plus mauvaise du top 5 est juste totalement gratuit.

Car outre le grotesque des interprétations, ce mode de raisonnement mélange les notions de compétitivité et de spectacle. Ou comment accoler une notion subjective (le spectacle sur le terrain) à une notion objective (la compétitivité d’une équipe). Argument classique visant à dénigrer un peu plus notre championnat, les clubs de Ligue 1 ne sont pas spectaculaire et donc pas compétitifs. La saison dernière, le quart de finale Bordeaux – Lyon opposait alors les deux meilleurs quarts de finalistes au classement combiné de la Ligue des Champions alors que le vainqueur final n’avait inscrit que 17 buts en 13 matchs (la où la Fiorentina, éliminé en huitièmes en inscrivait 19 en 8 matchs). Trois équipes qui ne symbolisent pas la notion de spectaculaire mais dont la compétitivité d’alors n’était pas à démontrer. En mettant de côté les aspects financiers pipant totalement les dés (comment Lyon peut-il lutter avec un Barça dont la dette correspond au PIB des Samoa mais qui lui titre les meilleurs joueurs européens quitte à ne pas les faire jouer ?), on en vient à se questionner sur la pertinence de ce type d’assertions : que la Ligue 1 soit « spectaculaire » ou non (et je me répète, ceci reste totalement subjectif – pour prendre mon cas personnel, je ne trouve aucun coté spectaculaire aux championnats espagnols et anglais), elle n’en demeure pas « pourrie » pour autant. D’autant qu’il paraît que le football est une affaire de passion. Et la passion, ne se mesure pas en statistiques.