La loi du marché
Il y a quelques mois, nombreux ont été ceux qui se sont insurgés de la nomination du Qatar pour l’organisation de la Coupe du Monde 2022. S’il n’est pas question de relancer le débat, il est intéressant de jeter un œil au mode de fonctionnement d’une fédération qui, à elle seule, nous ferait presque dire qu’il y a une justice à ce que son pays se soit fait sortir de la course. Cette fédération, c’est la FFA, la fédération australienne de football. Ou comment la loi du marché appliquée au football peut tuer une passion.
Imaginez vous être une fédération d’un sport mondialement célèbre mais qui peine à s’imposer dans votre pays. Alors que la plupart des histoires locales sont souvent liées à l’immigration (la plupart des clubs étaient les représentants des nationalités d’origine de migrants – voir le tout premier dossier de Lucarne Opposée consacré à l’histoire du football australien) et que la mauvaise gestion et le manque de médiatisation ont longtemps plombé le développement de votre sport favori, vous décidez de mettre alors en œuvre une multitude de réformes qui aideront à faire ancrer le football dans les esprits locaux. C’est ainsi que vous créez la A-league, sorte de championnat national inspiré du modèle MLS avec ses franchises et son salary cap. La sauce prend : les médias s’intéressent (la dernière finale fut un réel succès populaire), les premiers gros clubs émergent et comble de chance, la sélection nationale commence à réellement exister sur le plan mondial en allant en Coupe du Monde et en y étant plutôt performante. Toutes les conditions sont requises pour qu’enfin le football puisse coloniser l’Australie. Il est temps d’accélérer, de faire des choix stratégiques pour que le développement se poursuive. C’est ici que la FFA va privilégier la loi du marché, l’attrait de l’argent et les détours politiques.
L’Australie est un grand pays par la taille, moins par la population (22M d’habitants). Pire, la répartition géographique concentre son peuple dans quelques grands bassins comme l’état de Victoria et la Nouvelle Galle du Sud (environ 13M d’habitants à eux deux, Melbourne et Sydney regroupant presque 9M d’habitants à eux deux). Ainsi, le développement du football passe désormais pour la FFA par une extension dans ces bassins à la recherche de marchés. La Coupe du Monde perdue, l’objectif est simple : éliminer les parents pauvres dont l’utilité n’était finalement que politique (pour son dossier, le FFA avait besoin des voix du Queensland). Et tant pis si cela passe par le sacrifice de fans qui par leur nombre ne pèsent finalement pas lourd.
Alors Melbourne vient de recevoir sa nouvelle franchise, les Melbourne Heart, Sydney espère ses Rovers. Pendant ce temps, les équipes situées dans des zones moins peuplées sont priées de se débrouiller seules si elles ne sont plus capable d’amener leur richesse financière. Il y a quelques mois, Lucarne Opposée en a fait l’écho, Newcastle, dont le demi-million d’habitant n’est pas si nécessaire comparé aux 4.5M locaux de Sydney, était livré à lui même et finalement a réussi à sa sauver grâce à un mécène arrivé au tout dernier moment. Alors imaginez pour North Queensland, basé à Townsville et ses 170 000 habitants.
Ainsi, alors que la FFA offre 1.5M$ aux Brisbane Roar (2M d’habitants) qui, bien que champions 2011, sont en difficulté financière et recherchent un actionnaire principal, la FFA décide de ne pas venir en aide aux Fury qui avaient besoin de 650 000$. Quand on sait que Brisbane va bientôt toucher le pactole de sa qualification à la prochaine Champions league, la conclusion est simple : c’est un choix dicté par le marché. Cible potentielle : 2M d’habitants, Brisbane étant la troisième ville du pays, elle sera LE représentant du Queensland. Gold Coast et son milliardaire Clive Palmer restent en vie tant que ce dernier apportera l’argent nécessaire (notez que North Queensland fini la saison 2011 avec moyenne de spectateurs supérieure à Gold Coast et un taux de remplissage de son stade du même ordre de grandeur que Sydney (15%)). Mais que se passera-t-il lors que le mécène décidera, comme Don Matheson avec les Fury, de quitter le navire ? Il ne faudra pas compter sur la fédération.
Au contraire : priés de trouver des fonds, les Fury, grâce à leur fans, avaient réussi à remplir les objectifs fixés par la FFA : trouver 1.5M$ pour la saison prochaine et étaient proches de trouver un sponsor un matelas pour les 5 prochaines années. Mais cela n’a pas suffit : la FFA avait d’ores et déjà condamné les Fury et leur faible part de marché. Ne manquait finalement qu’un prétexte.
Depuis, les voix s’élèvent en Australie : pour certains, la chute des Fury montre qu’avant de penser à développer un sport dans de petites zones, il faut développer le marché offert par les grandes villes. Pour d’autres, cette décision est un pur scandale (voir la réaction sans partage de Franck Farina). Alors que la FFA se concentrait sur décrocher sa Coupe du Monde (dépensant 45M$ à perte), elle refuse de sauver des clubs qu’elle a accepté en son sein et pire, les laisse mourir même s’ils trouvent les finances nécessaire. La FFA est un paradoxe : capable d’instaurer le précieux salary cap qui évite les dérives du marché des transferts telles qu’on les connait en Europe, mais capable en même temps de céder aux sirenes de la loi du marché dans sa politique de sauvegarde des clubs qu’elle crée. Car finalement, pour la FFA, le football est un avant une question de marché à conquérir. La Coupe du Monde lui en offrait un, l’occasion est manquée. Désormais, l’épuration est en marche. Avec elle, c’est l’Australie qui fait fausse route.
Je vous l’avoue, j’ai une réelle tristesse de voir ce club disparaître. Je me souviens encore des échanges que j’avais eu avec ses supporters lors de mon tout premier dossier sur Lucarne Opposée (ici). C’est à eux que je pense aujourd’hui, ces passionnés, tellement excités de vivre un tel moment (la création d’un club) et aujourd’hui sacrifiés par une fédération qui confond clientélisme et passion et qui n’a absolument aucune vision à long terme d’un sport dont elle ne connait finalement rien. Ce billet leur est dédié.
Le premier match de l’histoire des Fury au Dairy Farmers
| Imprimer l'article | Cette entrée a été posté par Nicolas le 29 mars 2011 à 14 h 24 min, et placée dans edito, Non classé. Vous pouvez suivre les réponses à cette entrée via RSS 2.0. Vous pouvez laisser une réponse, ou bien un trackback depuis votre site. |













