L’origine d’une passion

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On n’a de cesse de s’émerveiller devant les spectacles offerts par les tribunes sud-américaines. « Une passion sans commune mesure », « Là-bas, le football est une religion » sont autant d’exemples de phrases toute faites pour décrire ce phénomène.

Les tribunes enflammées du Centenario dans lesquels supporters du Nacional et du Peñarol se livrent duel à distance pour prouver leur ferveur. L’engouement sans commune mesure d’un Superclasico argentin, d’un Fla-Flu brésilien. Les stades en fusion à l’entrée des joueurs quelle que soit la compétition. L’Amérique Latine n’en finit pas d’alimenter les fantasmes des amateurs de football toujours désireux de vivre au moins un jour cette expérience unique. Comment expliquer que la passion pour le football soit autant exacerbée dans cette région du monde ? S’il est impossible de rationaliser la passion, il est pourtant un point commun à tous ces pays sud-américains qui permet de mieux comprendre comment un sport tel que le football a pu prendre une telle place dans l’inconscient collectif d’un peuple.

Le ciment de l’identité nationale

Ce point commun, c’est la construction de l’identité nationale. S’il n’est nullement question de partir dans des dérives à la française à l’heure d’évoquer cette notion, le football est l’élément clé pour ces pays dans leur long processus de construction de leur propre identité au fil du XXe siècle. Point commun à tous ces pays, les fondateurs des premiers clubs de foot sont souvent des étudiants, travailleurs étrangers ou des marins (souvent anglais dans les deux cas). Le bassin du Rio de la Plata pour l’Argentine et l’Uruguay, São Paulo pour le Brésil, Barranquilla pour la Colombie : autant de lieux où le football va alors s’implanter à la fin du XIXe – début du XXe siècle. En même temps que ces pays acquièrent leur indépendance.

Au Brésil, l’indépendance est actée en 1825. Alors que la monarchie de Pedro II s’effondre, suite à l’arrivée massive de migrants britanniques après les traités commerciaux signés entre le Brésil indépendant et le Royaume-Uni principal médiateur dans ce processus, le football s’installe au pays, se dissémine rapidement et descend rapidement dans les classes populaires, image parfaite d’une démocratie naissante avec la première République. En Colombie, l’indépendance est proclamée en 1831 et c’est en pleine guerre civile de fin de XIXe siècle que le football arrive via les travailleurs du chemin de fer de Barranquilla. En Argentine, dans ses premières années, le football est réservé à la bourgeoisie anglophile, mais rapidement, il devient vecteur de l’identité nationale. Arrivé dans les années 1860, le foot se propage via les écoles britanniques disséminées dans le pays, s’installe dans les cœurs des villes avec la création des premiers clubs du pays (certains portant des noms à consonance anglaise, citons par exemple Alumni Athetic Club, River Plate, Boca Juniors, Newell’s Old Boys ou Banfield). L’Uruguay acquiert son indépendance vers 1828 et commence son développement économique au début du XXe siècle. Là aussi, le football arrive via les colonisateurs et autres émigrants européens (Peñarol est créé par des ouvriers du chemin de fer). Quel que soit le pays, le même mécanisme se met alors rapidement en place : l’appropriation.

« Sur les terrains de Buenos Aires et de Montevideo, un nouveau style était né. […] Les joueurs de football ont créé leur propre langage dans ce petit espace où ils ont choisi de garder et posséder le ballon plutôt que de taper dedans. […] Dans les pieds du premier Creole vistuosos, el toque, le toucher était né : le ballon était gratté comme s’il était une guitare, il était une source de musique. » Eduardo Galeano, El fútbol a sol y sombra. 1995.

Au travers du football, chaque pays prend sa revanche sur l’histoire de sa colonisation, appuie son indépendance par le développement de son propre football. C’est l’ère du développement du futbol criollos (football créole) dans des pays tels que l’Argentine (avec comme premier symbole la création de l’Argentino de Quilmes, premier club exclusivement réservé aux argentins) ou l’Uruguay et du « football samba » brésilien. Deux styles de jeu, deux marqueurs d’identité. Importé par les colonisateurs, le football devient propriété nationale et se mélange au folklore national trouvant des analogies avec les danses locales (tango en Argentine, samba et capoeira au Brésil). Les intellectuels adoubent cette nouvelle pratique, la popularité va se renforcer avec les débuts du journalisme et la diffusion des grands évènements.

Car l’appropriation ne suffit pas pour ancrer définitivement un sport dans l’inconscient populaire. Pour assoir définitivement le football comme symbole national, il faut des succès et mieux, que ces succès se fassent contre les colonisateurs. Il faut que ces succès soient internationaux, l’identité ne se définissant que par opposition à l’autre. La Copa America est rapidement créée (en 1916), étant aujourd’hui la plus ancienne compétition internationale (l’équivalent européen naitra plus de 40 ans plus tard). Elle permet d’abord de régner sur le continent au concours des démocraties naissantes. Elle va d’abord sourire à l’un de ses deux parents : l’Uruguay.

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José Leandro Andrade, première légende du football uruguayen

Les Charruas bénéficient de l’apport de techniciens étrangers (pour la plupart italiens) et y ajoutent leur football criollos (commun à l’Amérique Latine hispanisante). Dominateur sur le plan continental, l’Uruguay devient fierté sud-américaine en remportant les jeux olympiques de 1924 et 1928 avant de décrocher la première Coupe du Monde de l’histoire. Comme un symbole, la première star sera un fils d’esclave : José Leandro Andrade. « La maravilla negra» (photo), premier joueur noir participant à un tournoi olympique qu’il éclabousse de son talent face à une Europe qui bientôt basculera dans l’ombre. Andrade, le symbole de tout un peuple, la revanche d’une classe qui s’était approprié le football amené au pays par les blancs, ciment d’une jeune nation qui fait du football le symbole de sa démocratie réussie.

Le Brésil suivra le même chemin. Lors de SA Coupe du Monde de 1950, le pays se voit donné l’occasion de montrer son appropriation du football, de marquer la communauté internationale. Le traumatisme causé par la défaite face à la Celeste uruguayenne, servira de ciment à l’union national. Une douleur commune qui sublime le sentiment national. L’ère dorée du Roi Pelé qui suivra se fera dans un contexte d’instabilité politique et restera le seul liant d’un pays fédéral qui basculera ensuite dans la dictature. Il en est de même en Argentine, siège du football rio-platense des années 30, dans les années 70.

Un moyen de lutte

Car tout naturellement et très rapidement, la politique entre dans les stades. Peron est son justicialisme est porté par les ouvriers, chanté dans les stades, notamment par les hinchas de Boca (voir par exemple la tragédie de la porte 12). La représentation politique a besoin d’une vitrine sportive : le football en est son symbole. Comme l’Allemagne moderne se bâtira sur le Miracle de Berne de 1954, l’ensemble des pays sud-américain a traversé le XXe siècle en cimentant leur nation par le football. Dans les années 50, le football va jouer un rôle essentiel dans la radicalisation des classes ouvrières à Santiago au Chili. Dans les barrios comme celui de San Miguel, les clubs locaux s’unissent avec l’ensemble des mouvements de la gauche locale (des socialistes au parti communiste – publiant leurs nouvelles dans le journal du PC local, El Siglo) et vont participer à l’effort collectif en bâtissant des lieux de service public, des maisons, des espaces publics. Les clubs amateurs vont lors faire pression pour que le football se développe au nom de l’apport d’une cohésion sociale préservant le pays du chaos et s’appuient sur la lutte des classes pour unir ses habitants, appuyé par El Siglo qui popularise le « story-telling » appliqué au football. Chaque match est une mini-révolution perpétuelle lors de laquelle les joueurs prennent le dessus sur leurs supérieurs. Par le football, la classe ouvrière réunie autour du club est alors éduquée à la politique et nombreuses sont les études suggérant que la victoire d’Allende en 1970 y trouve ses sources. Là encore, la culture politique, l’apprentissage de la démocratie, l’unité au sein des classes du pays se fait autour d’un terrain de football

Les dictatures des années 60-70 chercheront à se servir du football mais, pour citer l’exemple de l’Argentine et du Brésil, le football servira surtout d’union contre le pouvoir (voir les propos de Menotti avec l’Argentine de 1978 ou encore le Brésil de 1970 qui se battra pour son peuple – notez le parallèle avec les déclarations des joueurs de la Seleção suite aux évènements en marge de la dernière Coupe des Confédérations). Car le football sous la dictature sera pour le peuple le seul moyen approprié de défendre l’unité nationale.

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« Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie »

La démocratie Corinthienne constitue l’exemple le plus connu où le football véhicule la lutte du peuple contre l’oppression. En pleine dictature militaire, le football brésilien est totalement soumis au régime (qui ne manque pas de manipuler les compétitions pour assurer la « paix sociale ») qui condamne les joueurs au rang de simples pions d’un échiquier politique. 1981, Adilson Monteiro Alves, ancien universitaire passé par la case prison, prend les commandes du Corinthians et propose aux joueurs de prendre le contrôle du Timão. La démocratie à l’échelle du foot. Les joueurs sont partie prenante dans toutes les décisions du club, une micro-société se crée. Sur le maillot, le terme Democratia, à chaque but, le poing levé. Affront direct fait à la dictature. 1982, le régime est en perte de vitesse, São Paulo doit élire un gouverneur, première élection depuis 1964. Socrates et ses joueurs entrent alors sur la pelouse avec un slogan « Dia 15, Vote » (le 15, votez) inscrit sur les maillots. Finale du Pauliste 1983 : la banderolle « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ». Quand le football sert à lutter contre l’oppression, symbolisé par Socrates, l’homme qui rêvait d’« un socialisme parfait, où tous les hommes auraient les mêmes droits et les mêmes devoirs, une conception d’un monde sans pouvoir. »

Catharsis

Appropriation par les classes devenu enjeu politique en même temps que moyen de lutte, le football sud-américain servira également aux différents pays à prendre leur revanche sur l’Histoire, la vraie. Car, si le football servira de catalyseur dans certains conflits d’Amérique Centrale (citons la Guerre de Cent heures entre Honduras et Salvador), il sera pour l’Amérique Latine, une catharsis, sa meilleure illustration restant celle de la Main de Dieu de Maradona.

« Un succès sportif peut servir autant une nation qu’une victoire militaire. » Gerald Ford

2 avril 1982, la guerre des Malouines éclate. Territoire situé au large de l’Argentine, découvert par les Portugais avant d’être occupé par les Français, les Espagnols puis les Anglais, les Malouines seront le théâtre d’une opération militaire orchestrée par la junte en Argentine pour reprendre le contrôle. La réplique militaire de l’Angleterre de Thatcher sera d’envergure et l’histoire veut que ce cuisant échec de la junte provoquera sa chute. Reste que cet épisode reste terriblement ancré dans la mémoire argentine et lorsque le 22 juin 1986, Maradona fait tomber l’Angleterre à l’Azteca, c’est tout un pays qui prend une formidable revanche.

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La main de Dieu

Outre la victoire, c’est la manière qui compte : l’enfant pauvre que le talent et la touche si argentine auront propulsé au rang de star mondiale, inscrit un premier but de la main, la « Main de Dieu » symbole d’un peuple qui doit user de tous les moyens pour survivre face aux puissants (« Quand j’ai marqué de la main, j’ai eu l’impression de voler un portefeuille dans la poche d’un Anglai » déclarera-t-il plus tard) avant d’éblouir le monde cinq minutes plus tard sur un slalom devenue légende, symbole du génie sud-américain. L’Argentine élimine l’Angleterre, Maradona est le grand vainqueur de « la guerre du football ». Roberto Perfurmo déclarera « En 1986, la victoire face à l’Angleterre était notre graal. Gagner la Coupe du Monde était secondaire alors que battre l’Angleterre était notre seul but ». Dans sa biographie, el Pibe de Oro déclarera : « Nous rendions chaque joueur anglais responsable de ce qui était arrivé, de toutes les souffrances subies par le peuple argentin. Avant le match, nous avons dit que le football n’avait rien à voir avec le conflit des Malouines. Mais nous savions que de nombreux enfants argentins étaient morts, fauchés tels des oiseaux. Ce match était notre revanche ». Le football pour réécrire l’histoire.

Importé par les colons, le football croît dans les couches populaires chez qui il devient rapidement un moyen de lutte qui suivra la grande histoire du continent au XXe siècle, siècle au cours duquel ces pays, jeunes indépendants, vivront leur adolescence. D’abord modifié pour devenir le symbole de la lutte contre l’envahisseur en s’appropriant sa culture, le football sera donc ensuite un symbole politique, la base de la construction politique de ces nouveaux pays en quête d’identité. De par les succès continentaux et internationaux qui s’en suivront, chaque pays va alors trouver grâce au football un élément d’union national, celui qui permet de prendre sa revanche sur l’Histoire, celui qui permet de lutter contre les pires dictatures. Et c’est probablement pour tout cela que le football est bien plus qu’un sport pour l’ensemble des inconscients collectifs sud-américains.