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« D’après Bielsa, il y a onze chemins possibles pour marquer un but ». C’est par cette phrase qu’Eduardo Rojas Rojas explique le choix du titre de son livre dédié au Loco de Rosario. Nous étions à la conférence de présentation et en avons profité pour nous entretenir en privé avec l’auteur.

« Los 11 caminos al gol » est le livre du moment sur le continent sud-américain. Quelques semaines après sa sortie en Argentine, l’ouvrage d’Eduardo Rojas Rojas, qui a côtoyé Bielsa d’abord au Mexique puis au Chili lorsqu’il occupait ses fonctions au sein de la fédération, est entré dans le top 10 des ventes au pays (place qu’il occupe encore aujourd’hui). Ce mardi 23 juin, Eduardo Rojas Rojas donnait une conférence à Santiago pour présenter son ouvrage, fruit de 2 ans de travail, au peuple chilien, accompagné d’Harold Mayne-Nicholls, président de l’ANFP (fédération chilienne) lors du mandat du technicien argentin, Luis Bonini, ancien adjoint et Felipe Bianchi, journaliste chilien.

C’est Harold Mayne-Nicholls qui a ouvert la soirée offrant à l’auditoire quelques anecdotes autour de la signature du Loco Bielsa. « Au retour de la Copa América 2007, Nelson Acosta m’annonce dans l’avion qu’il va quitter la sélection. J’appelle donc Marcelo qui me répond : « président merci mais vous avez un sélectionneur en poste, je dois donc refuser votre offre ». Je lui explique que mon sélectionneur vient de m’annoncer son départ mais inflexible, Bielsa me dit alors qu’une fois l’annonce officielle, je pourrai alors le rappeler. Ce que je ne savais alors pas c’est qu’il avait reçu une offre d’un autre pays mais l’avait refusé car le président de sa fédération avait été incapable de nommer 3 ou 4 joueurs du pays. Nous nous sommes ensuite réunis 4 ou 5 fois, je suis allé le voir à Rosario. On est arrivé à Ezeiza et on a pris la route pour Rosario où nous sommes arrivés vers minuit et nous avons travaillé avec Marcelo de minuit et demi à 4h30 du matin. A la fin de la réunion, Marcelo nous dit alors « président, on continue demain matin vers 8h ? » avant de se reprendre et dire « pardon, je vois qu’il est tard. Disons 8h45 ! ». Le 8 août, Marcelo Bielsa donnait son accord ».

boninibielsaL’anecdote décrochait quelques sourires, posait une fois encore le personnage dont les contours étaient une fois encore donnés par Felipe Bianchi lorsqu’il évoquait le cas Arturo Vidal. Le journaliste chilien, citant un passage du livre rappelait alors que Marcelo Bielsa n’avait jamais mis l’individu au-dessus du collectif, qu’aucun privilège ne pouvait être donné à un joueur du groupe. La parole était ensuite donnée à son ancien adjoint, Luis Bonini qui, après avoir évoqué une affaire de visa lors d’une tournée amicale aux Etats-Unis, donnait son sentiment sur le livre « je n’ai pas le talent nécessaire pour vous dire s’il bien écrit ou pas, ce que je sais c’est que j’ai adoré le lire. Car en le parcourant, on a l’impression de parler avec Marcelo ». Bonini pouvait alors lancer l’auteur de « Los 11 caminos al gol » qui allait nous faire mesurer en quelques minutes, l’héritage laissé par el Loco au Chili.

Nous avons eu l’immense privilège de pouvoir converser en privé avec Eduardo Rojas Rojas et ainsi parler plus précisément de son livre, de Marcelo Bielsa et de bien davantage.


Tout d’abord, comment est venue l’idée d’écrire ce livre sur Bielsa, un sujet qui a été largement traité ? Qu’a 11 caminos al gol qui le différencie des autres ?

La première chose à laquelle j’ai pensé était de préserver le travail que Bielsa et son staff ont accompli au Chili. Certains disaient que Marcelo Bielsa n’avait rien laissé au Chili, que son travail, qui fut bon, était gravé mais pas sa méthode. Je travaillais à l’ANFP en tant que directeur de développement donc j’ai organisé une conférence à Coquimbo lors de laquelle 2000 personnes étaient présentes et, si Bielsa avait déjà montré ses qualités de leader lors d’un discours à Percade, il s’est tenu assis, décontracté comme nous ici, pour exposer. Le langage de Bielsa n’est pas habituel, c’est un langage très élaboré qui le rend plus pédagogue et cela a eu un fort impact car les présents lors de ce discours étaient des entrepreneurs de tout le pays. Bielsa avait timidement demandé quelque chose comme 10 000 dollars pour donner sa conférence et il avait reçu cet argent mais avait tout de suite précisé qu’il ne serait pas pour lui. Comme l’ANFP avait beaucoup de problèmes économiques à l’époque, elle fut même proche de faire faillite, Marcelo a eu l’idée de construire un complexe hôtelier pour le centre de formation. Le centre Juan Pinto Durán a beaucoup changé avec lui et il y a également eu la construction de ce complexe pour que les jeunes puissent s’entraîner. Je ne sais pas si vous connaissez Juan Pinto Durán, c’est un petit centre d’entrainement avec 3 terrains, il y a une rue où tous les supporters viennent et en face de cette rue, Bielsa a fait construire ce complexe. Il s’est ensuite rendu compte qu’il pourrait y donner des conférences. Lorsque je suis à la tête de la Coupe du Monde Féminine 2008 au Chili, je l’invite également dans un théâtre pour qu’il expose. Il a alors donné un cours magistral sur le football féminin ! Il a commencé à parcourir le pays et je me suis dit que cela ne pouvait pas se perdre, surtout quand en août 2014 une grande partie du matériel de Bielsa est apparu flottant sur le río Maipo. J’y suis allé et j’ai pris des photos, je disposais déjà de quelques-unes de ces informations mais beaucoup d’autres m’ont permis de terminer le livre.

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Une autre particularité de ce livre, que vous connaissez surement en tant que journalistes, c’est que Marcelo Bielsa ne permet pas que les caméras rentrent lors de ses discours sauf lors des conférences de presse. Cependant j’ai empilé le matériel d’entreprises, d’amis qui m’aidaient avec des bouts de films enregistrés avec des téléphones et c’est comme cela que ce livre s’est dessiné. J’ai parlé avec beaucoup de maison d’édition du Chili et ils m’ont souvent demandé pourquoi faire un livre sur son étape au Chili alors qu’il n’est plus là et je leur répondais, que c’était justement pour cela, car il a laissé un héritage derrière lui, des connaissances aux 4 coins du Chili. Une autre chose importante c’est que je n’ai lu aucun des livres de Bielsa avant de l’écrire. Je pense que je n’ai pas contaminé mon idée et que je ne me suis pas autocensuré. Je me suis dit je vais l’écrire et après on verra bien. Ici au Chili les maisons d’éditions pensaient que l’on pourrait le faire pour 2016, il y a également deux médias qui publient des livres qui étaient intéressés mais dans un des chapitres Bielsa attaque ces deux médias. Je l’ai finalement envoyé en Argentine à un ami et grand journaliste Ezequiel Fernández Moores, qui travaille à La Nación et que je surnomme le Pharaon car il écrit beaucoup de colonnes et, colonne après colonne, il construit une pyramide (rires), Ensuite je l’ai envoyé à la maison d’édition Sudamericana de Random House et en 48 heures ils m’ont dit qu’on allait le publier. Beaucoup de matériel a été mis de côté et certains m’ont demandé pourquoi ne pas faire un deuxième livre, mais ce qu’il reste est très chilien. Si on veut faire un livre pour le Chili, on devrait le faire sur les 58 matches de Bielsa que l’ex-président de l’ANFP (Harold Mayne-Nicholls) m’a offert. On peut y voir les méthodes de travail de Bielsa.

Justement disposer de ce matériel et pouvoir parler avec Bielsa est un luxe aujourd’hui sachant qu’il ne parle pas avec la presse en dehors des obligations de club.

Grâce à Harold Mayne-Nicholls, qui était président de l’ANFP à l’époque, j’ai pu le rencontrer à plusieurs reprises aussi. Il me connait mais nous ne sommes pas amis. Je lui ai envoyé le livre et il m’a répondu « qui suis-je pour préfacer ou censurer ce livre ? Je vous félicite pour votre association aussi ». Pour moi ce fut comme le feu vert pour le livre. Mais à vrai dire même s’il ne m’avait pas donné son accord, je l’aurais publié comme « L’héritage non autorisé de Bielsa », je l’aurais quand même fait. Une autre chose que j’ai essayé de préserver c’est le fait qu’il parle à la première personne. Je n’émets aucun jugement sur Bielsa, je veux juste refléter ses pas. Je me considère Bielsista mais je ne le montre pas dans le livre.

Oui et puis cela permet d’éviter de terminer au cœur du grand débat beau jeu contre résultats qui a eu lieu partout avec Bielsa, même à l’Olympique de Marseille…

Voilà, justement c’est là que se créée une grande discussion que nous avons encore au Chili. Bielsa le dit clairement : « je ne veux pas être reconnu grâce à un titre gagné mais grâce à la méthode que j’ai utilisé pour le décrocher ». C’est une façon de transmettre des valeurs. Aujourd’hui, Arturo Vidal s’est fait pardonner par les politiques qui sont obligés de montrer cette image parce que tout le monde veut gagner. Personnellement je ne m’identifie pas avec ça, si le Chili est champion et Vidal marque un but, je serais très heureux pour les Chiliens mais je ne m’identifierais pas avec cette vision. Je pense qu’il faut savoir faire la part des choses. La société chilienne, excusez-moi d’aborder ce sujet, depuis la dictature s’est transformée en une société individualiste. Chacun veut sauver sa peau. Les valeurs sont celles de ceux qui ont plus d’argent ou une meilleure voiture. D’ailleurs ils demandent beaucoup où tu as fait tes études, où est ce que tu vis… Avant cela marchait par secteur, on te demandait ton numéro de téléphone et on savait que tu étais d’un quartier ou d’un autre. Comme par exemple le 7-7, comme moi, ou le 2-3, c’était comme ça. Cette société t’encadre très vite. Si tu as beaucoup d’argent tu es important, d’ailleurs ceux qui ont beaucoup d’argent sont tous en prison. Arturo Vidal avec tout son argent a eu un accident en étant alcoolisé et quand on voit la Présidente, le Président du Sénat ou autre faire des photos avec lui, pour moi ce n’est pas le bon message à faire passer. Il y a des enfants derrière, comment on leur explique de ne pas boire ? En plus sur cet incident, qui aurait pu nous arriver à tous car nous sommes irresponsables, il me semble que 48h après avoir été pris alcoolisé comme le dit le rapport il a joué contre la Bolivie ! Le pire aurait été qu’il marque un but… Comment dire ensuite de ne pas faire ci ou ça alors que lui le fait, gagne des millions et marque des buts.

Oui en plus il a reçu une ovation au stade Nacional lors de son retour des vestiaires après la pause

Oui, en plus…  Autre chose pour que vous compreniez un peu plus cette société. Nous aidons toujours celui qui est à terre. Si vous êtes une personne de succès, nous devons vous tirer vers le bas, mais quand vous êtes à terre on vous tend la main. Je peux dire ce genre de chose car j’ai vécu 25 ans en dehors du Chili donc j’ai cette vision de l’extérieur pour voir ces changements. J’ai vécu 10 ans aux États-Unis et 14 au Mexique. Ce sont des cultures différentes mais il existe des similitudes avec l’Amérique du Nord comme le fait de ne pas s’intéresser aux autres. Par exemple ici si quelqu’un voit une personne attaquée dans la rue, personne ne fait rien.

Justement votre fondation « Ganamos todos » a pour objectif de recréer du lien social

L’objectif premier de la fondation est de lutter contre le sédentarisme car 91% des chiliens n’ont pas d’activité. Mais il est vrai aussi qu’on essaie de recréer du lien et restaurer l’équité sociale parmi les jeunes. Le travail de la fondation est important. On apprend aux enfants à arbitrer, à entraîner, pour résumer à créer des liens grâce au football. Bielsa et Bonini nous ont soutenus dans ce projet.

On a pu vivre pas mal de choses depuis notre arrivée au Chili et on a ressenti dans le stade à quel point le football jouait un rôle important dans la société.

Vous savez la culture du football au Chili est très riche. Je vous donne un exemple, le quartier dans lequel j’ai grandi, qui s’appelle Juan Antonio Ríos et qui est le plus proche du centre, a la particularité d’être celui du joueur qui a mis le plus de but au Chili : Francisco Chamaco Valdés. Mais il y a aussi son frère Sebastián Gonzaléz qui a aussi mis beaucoup de but qui est maintenant à CDF… Il y a au moins 50 joueurs de haut niveau qui sont passés par la sélection nationale et qui proviennent de ce quartier. A l’époque, on jonglait entre le stade Santa Laura de Independencia et l’hippodrome qui était juste au-dessus. C’était un quartier populaire où il y avait 20 terrains maintenant il en reste plus qu’un. Ma maman vit toujours là-bas. C’est l’essence du Chili, l’une des dernières traditions qu’il reste.

Quels changements a apporté Marcelo Bielsa au Chili en général ?

Quand Bielsa s’en va, il génère un changement. D’abord sur la perception de voir le football d’une autre manière. Ensuite sur le fait de perdre la peur de jouer dans n’importe quel stade. Et pour finir nous avons laissé la calculette de côté. Avant on réfléchissait avant les matches à quel résultat nous devions avoir et quel résultat devait faire l’autre etc etc… Nous avons vécu des moments très compliqués même pour notre administration, après la défaite contre le Paraguay et ensuite contre le Brésil. Cependant Bielsa n’a jamais tremblé, il a continué avec ses idées. Il eut un moment qui m’avait particulièrement fait mal, quand on fait partie d’une institution les « Olé » font très mal. Lors d’un match beaucoup ont chanté des « Olé » contre nous mais pas parce que l’adversaire dominait juste pour faire mal. Ce fut dur à encaisser car nous venions de vivre une période très difficile avec beaucoup d’indiscipline et Bielsa avait été très catégorique à ce sujet.

Il a eu deux grosses disputes avec la presse. La première fut lors d’une conférence à Porto Montt lors de laquelle Bielsa dit que les joueurs chiliens ne sont pas compétitifs. Un journaliste, qui n’était pourtant pas présent, sort cette information et lui met l’équipe à dos. C’est là que Bielsa dit qu’il ne parlera plus de ce genre de choses avec eux et qu’il interdit de filmer. La deuxième fut en Argentine alors qu’il énonçait des faits assurant qu’Alexis Sánchez, Bravo et Jara ne sont pas titulaires en Europe et qu’il faudrait faire en sorte qu’ils le deviennent en leur donnant du temps de jeu en sélection. Cela fut également sorti de contexte. Ensuite les journalistes chiliens ne retenaient que des concepts et confondaient par exemple un système de jeu avec la tactique ou encore le choix des joueurs avec le rendement de l’équipe. Cela l’a marqué. J’en ai vu certains en France qui sont catastrophiques et n’entrent même pas dans le débat parfois. Ensuite il y a sa façon très particulière de travailler. Je peux vous assurer qu’il dispose de centaines de personnes sous ses ordres qu’il envoie un peu partout. Il te donne un patron à remplir et voilà.

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Oui comme par exemple ce qu’il a fait avec Newell’s parcourant tout le pays, il l’a surement fait au Chili aussi n’est-ce pas ?

Oui, ici il a fait la même chose. Disons que certaines de ses méthodes nous paraissent complètement folles. Par exemple je peux vous raconter une bonne anecdote : un ami entraîneur de deuxième division va voir Marcelo et lui dit qu’il aimerait parler. Bielsa lui demande sur quel sujet et l’ami lui répond sur le football en général. Bielsa lui dit non, choisissez d’abord un sujet et ensuite revenez me voir. Il lui donne alors rendez-vous le mardi suivant et lorsque l’entraineur revient, il lui demande de discuter sur la récupération du ballon. Bielsa créa alors un circuit à Pinto Durán de 1200m et l’entraineur me dit qu’au 10e tour, il lui demanda d’arrêter car il n’en pouvait plus.

Un autre aspect très important de Bielsa est sa capacité à améliorer les infrastructures, il a des concepts bien avancés et il a tout amélioré. C’est le début du cycle. Par exemple Alexis Sánchez qui joue à Arsenal, ce n’est pas normal qu’il retrouve un camp d’entrainement en mauvais état avec sa sélection donc il fallait faire quelque chose. Finalement ceux qui en souffrent sont les dirigeants car il n’y a pas beaucoup d’argent (rires) ! Mais Bielsa le mérite.

Il a vraiment laissé des valeurs, une idée de jeu. Par exemple plus que défendre le Président il a défendu les valeurs du Président (NDLR : Bielsa est parti quand Mayne-Nicholls a perdu les élections), Il n’était jamais arrivé auparavant qu’un entraîneur parle comme s’il était la Présidente, en s’adressant à tous les Chiliens et toutes les chaines diffusaient la conférence qui a duré 3 heures. Il y avait eu des manifestations devant l’enceinte aussi, ce furent des moments importants. Il a une cohérence et cela reste gravé. Cela nous a fait changer pas mal.

Oui cette cohérence a également été vue à l’Olympique de Marseille, lors des moments difficiles il a reçu des critiques car il ne changeait pas sa méthode malgré les mauvais résultats

Oui, mais vous savez je pense que sa méthodologie ne change pas mais les schémas de jeu oui. Ici au Chili, ils disaient que Marcelo jouait toujours en 3-3-1-3 et je peux vous prouver qu’il y a des matches lors desquels il a aligné 5 milieux. Ensuite il s’est adapté, car les adversaires venaient souvent avec un seul attaquant et pour Bielsa quand il y a un seul attaquant il faut 2 centraux alors que, quand ils sont deux devant, il en met 3. Il a modifié ses systèmes. D’ailleurs, j’ai lu un article aujourd’hui dans The Guardian que lors des passages de Bielsa, les championnats terminent avec plus de buts marqués car sa manière de jouer motive d’autres entraîneurs à faire de même et jouer plus offensif.

D’ailleurs sachez qu’ici au Chili nous suivons tous les résultats de l’Olympique de Marseille et quand il perd le débat pro et anti Bielsa éclate rapidement. Comme contre le PSG et quelques matches ensuite. Quand il perd ses détracteurs sortent et quand il gagne c’est l’inverse…

C’est incroyable le sentiment que génère Bielsa partout où il passe, un sentiment très fort que ce soit d’un côté ou de l’autre. C’est très difficile de l’expliquer, c’est quelque chose de très fort.

C’est fou oui. D’ailleurs lorsque le livre sort, le journal La Nación en parle. Personne ne parle du livre, mais 500 personnes attaquent Bielsa et 500 autres le défendent. Cela fut incroyable pour moi car cela m’a fait beaucoup de pub, même si je pense que personne n’avait lu le livre. Ce fut cependant bon pour la maison d’édition qui m’a dit qu’il s’est très bien vendu en Argentine et il figure toujours parmi les livres les plus vendus là-bas d’ailleurs. Ici au Chili nous ne sommes pas habitués à la littérature propre du football, l’année dernière 22 livres sont sortis et cette année à peu près autant mais je pense que l’intérêt d’écrire des livres sur le football grandit.

Si tu parles de Bielsa, tu parles de valeurs.

Oui c’est pourquoi on peut penser qu’il est de plus en plus compliqué d’écrire sur Bielsa, en France un livre est sorti sur son passage au Mexique notamment donc il est très difficile d’innover sur ce sujet. Le fait de l’avoir côtoyer change la donne pour le livre ?

Oui, mais aussi le fait qu’il parle à la première personne dans ce livre. J’ai fait mon possible pour garder jusqu’à son intonation. Beaucoup lisent le livre et s’identifient avec ce qu’il y a à l’intérieur. C’est pour cela qu’il a plu en Argentine. Autre chose importante qui pourrait vous faire rire mais Bielsa a laissé derrière lui beaucoup de femmes tristes, des veuves de Bielsa comme on les surnomme et qui ne l’oublient pas. Même la Présidente avait parlé de lui comme quelqu’un de si intelligent et mystérieux et qu’elle le trouvait beau.

Certaines anecdotes sont assez incroyables comme celle d’Harold Mayne-Nicholls qui reçut une liste de 100 joueurs et que le Président lui a parlé d’un joueur que Bielsa lui ne connaissait pas mais en moins de quelques heures il savait tout sur lui.

Personnellement, j’ai rencontré Bielsa à plusieurs reprises. La première fois fut lors de son époque à l’Atlas et cela n’a pas vraiment bien commencé. Quand il est arrivé dans le club mexicain il se devait de jouer un amical aux États Unis peu après car c’était dans un contrat signé. Bielsa avait refusé car il ne connaissait encore aucun joueur. Bonini avait dû faire le voyage. Mais après on s’est rencontré avec la sélection car je travaillais là-bas aussi. Malgré avoir commencé du mauvais pied, on avait ensuite discuté pour qu’il puisse donner des conférences pendant 1 mois aux 32 équipes officielles sous la Fédération chilienne. Seulement 8 ont accepté. Je sais que ce n’avait rien à voir contre Bielsa mais plutôt contre la Fédération. C’est aussi pourquoi je me suis dit que cet héritage ne pouvait pas se perdre.

C’est justement les valeurs qu’il prône dans le travail et dans son éthique… Bielsa paraît beaucoup plus qu’un entraîneur…

Si tu parles de Bielsa, tu parles de valeurs beaucoup plus que d’un entraîneur. Quand je vois le scandale de la FIFA, je pense Bielsa, quand je vois le cas Vidal, je pense Bielsa, la corruption des dirigeants de la CONMEBOL, Bielsa. Oui pour moi, Bielsa représente le mot valeur. Aujourd’hui encore, un collègue a twitté une photo disant « Bielsa no te olvidamos » (ndlr : Bielsa nous ne t’oublions pas). L’autre jour à l’Estadio Nacional, nous avons pu apercevoir un drapeau chilien avec l’inscription « El tiempo te dio la razon » (ndlr : Le temps t’as donné raison). Encore une fois, c’est beaucoup plus qu’un simple entraîneur.

Un entraîneur comme Bielsa possède ses méthodes si particulières, pour qui le résultat n’importe que très peu au final. Quels sont les objectifs qu’on lui fixe quand il prend une sélection ou un club ?

Je vais te parler de son passage avec la sélection chilienne. Quand il est arrivé au Chili, il s’est réuni avec tout le staff et a dit aux joueurs que ce qu’il voulait avant tout était que le joueur chilien s’identifie à ce maillot de la Roja. Cela était son premier objectif. Son deuxième ? Que le peuple chilien s’identifie à sa sélection et qu’il soit fier de cette dernière. Et le troisième, que ses joueurs restent humbles. Il n’a jamais fixé comme objectif la qualification au Mondial 2010 en Afrique du Sud, mais les valeurs qu’il a apportées ont elles-mêmes fixé cet objectif et cela s’est fait naturellement. D’ailleurs la sélection a par la suite haussé son niveau de jeu et a battu l’Argentine après un très grand nombre d’années de disette. Mais pendant ces qualifications, une chose m’a marqué et surpris, le jour où le Chili l’a emporté 4-0 contre la Colombie. Bielsa a fêté ce quatrième but comme jamais et a déclaré que c’était le match le plus abouti avec la sélection chilienne. Mais après un match face à l’Uruguay, il déclare que ses joueurs sont assez mûrs et n’ont plus besoin de lui. Mais vraiment le voir fêter ce quatrième but fut quelque chose de très fort surtout car ce but a été marqué par Matias Fernandez qui pour moi fut le joueur le plus important de son mandat. Pour moi Bielsa est le responsable de la progression de tous ces joueurs qui au début s’étaient rebellés contre lui, contre son autorité mais qui sont revenus pour assurer quelques années plus tard qu’il est l’entraîneur les ayant le plus marqués.

Comme pratiquement partout où il est passé, à l’OM ce fut aussi le cas. Certains joueurs ont eu beaucoup de mal à accepter ses méthodes…

Il est vrai que Marcelo Bielsa soumet ses joueurs et son staff à une énorme pression et à des exigences maximales. Je le sais car j’ai beaucoup discuté avec des gens qui ont travaillé avec lui. Certains ne supportent pas cette pression comme par exemple travailler 18 heures par jour pendant de nombreux mois. Cependant, il ne demande jamais de faire plus que ce qu’il effectue lui-même.

Aujourd’hui il y a énormément d’entraîneurs qui se disent ou s’autoproclament « Bielsista ». L’exemple le plus flagrant est peut-être l’actuel sélectionneur du Chili, Jorge Sampaoli. Que penses-tu de cela ?

Sampaoli est un admirateur et un suiveur de la méthode Bielsa. Il y a encore peu de temps il a posté une photo avec le cadre de Marcelo dans les mains. Il s’est approprié la même méthodologie à Juan Pinto Durán, il a aussi avoué qu’il avait regardé jusqu’à 200 heures les entraînements de Bielsa. Jorge Sampaoli donne aussi énormément d’importance à la formation des jeunes joueurs, une chose que Bielsa considère fondamentale, comme nous avons pu le voir cette année avec le don qu’il a fait aux Newell’s Old Boys de Rosario. Je peux même affirmer une chose, Bielsa a créé plus de 1.000 vidéos et schémas traitant sur ce sujet. Pour moi cela n’est pas un problème, espérons même que beaucoup suivent cet exemple…

Je vais finir sur une anecdote qui démontre toutes les valeurs de Marcelo Bielsa dont je vous parle depuis le début de cette interview. Un jour à un homme a suivi Bielsa de La Serena jusqu’à Coquimbo, ce qui représente un peu plus de 20 kilomètres. Au moment où Marcelo s’est aperçu de cela, il est descendu de sa voiture pour demander à l’individu ce qu’il avait à la suivre comme ça. L’homme lui a répondu qu’il voulait juste parler avec lui. Bielsa s’en est allé mais l’homme a continué à le suivre sur plus de 40 kilomètres. En redescendant de sa voiture, Bielsa s’énerve un peu et lui demande une nouvelle fois ce qu’il lui veut. Le type lui répond qu’en vérité, il voulait juste l’inviter à son mariage le week-end suivant. Bielsa lui a alors demandé son nom, son prénom et le lieu du mariage sans rien lui promettre mais a tout noté. Ils ont ensuite parlé du football, de la vie etc. Le jour du mariage, Bielsa n’est jamais arrivé mais à un moment est apparu un homme avec une grande télévision accompagné d’une carte qu’il a lu devant tout le monde. Cette carte était de Marcelo Bielsa qui s’excusait de ne pas pouvoir être venu un jour si important en lui disant qu’il ne l’oublierait jamais, le jeune marié s’est effondré en larmes… Ce sont des gestes qui peuvent paraître fou, peut être comme l’est Bielsa…

Propos recueillis par Nicolas Cougot, Nicolas Faure et Bastien Poupat à Santiago. Traduction, Nicolas Faure 

Lucarne Opposée

Derrière Lucarne Opposée – Chili 2015, Nicolas Cougot, Nicolas Faure et Bastien Poupat, trois journalistes freelance partis aux quatre coins du Chili pour offrir une immersion totale, en temps réel, dans la plus grande compétition du continent et faire découvrir l’histoire du Chili et de son football à travers photos, vidéos et récits.