Ô Brésil, sauve ton âme

2014

S’il continue d’alimenter les légendes et les fantasmes des amateurs de football, le Brésil traverse pourtant l’une des périodes les plus préoccupantes de son histoire. Au point que le traumatisme mondial n’est que la partie émergée de l’iceberg.

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Il a fallu un cataclysme mondial pour que la plupart des médias européens, qui avaient fait du Brésil le grand favori de sa Coupe du Monde, commencent finalement à se poser les véritables questions quant à l’état réel du football brésilien. Pour les suiveurs du football sud-américain, s’il était bien évidemment impossible de prédire une telle catastrophe, le lent déclin du football brésilien est tout sauf une surprise.

Nous avons donné au milieu défensif, celui qui détient 70% de la possession de balle de l’équipe, la mission de détruire quand il devrait être le premier à créer

Signes avant-coureurs

C’est toujours plus facile à écrire après coup, mais pourtant, les fidèles de LO vous le diront, il suffisait de suivre la plupart des compétitions continentales et autres épreuves chez les jeunes pour observer que la dynamique générale du football brésilien était mauvaise.

Au niveau des clubs, si les brésiliens avaient remporté les quatre précédentes éditions, pour la une première fois depuis 23 ans, ils étaient absent du dernier carré de la dernière édition, Cruzeiro, double champion local, étant le seul rescapé des huitièmes de finale. Santos vainqueur 2011 était le seul rescapé brésilien des huitièmes de finale quand ils ne furent que deux à échapper au premier tour à élimination directe en 2013 dont le futur vainqueur, l’Atlético Mineiro, titré au prix de plusieurs miracles. En Sudamericana, le constat est identique. São Paulo a été le seul rescapé des huitièmes cette saison quand ils n’étaient que deux en 2013 et en 2012, un seul en 2011.

Le constat est similaire lorsqu’on s’intéresse aux sélections nationales depuis 4-5 ans. La Seleção sortie en quart de la dernière Copa América par le Paraguay, les sélections de jeunes ne font guère mieux. Les u20 sont absents de l’hexagonal final du Sudamericano de la catégorie en 2013 et ne sont quasiment jamais en position de le remporter cette année. Chez les u17, les jeunes auriverdes terminent derrière Argentine et Venezuela en 2013 (deuxième fois de l’histoire que le Brésil n’occupe pas l’une des deux premières places), les u15 ne franchissant pas le premier tour du Sudamericano de la catégorie en 2013.

Même sur le plan local, le football brésilien vit des moments difficiles. S’ajoutant à la polémique des dépenses pharaoniques occasionnées par l’organisation de la Coupe du Monde, le football brésilien a surtout perdu l’essentiel : son âme.

Euro-dépendance et marketing

Au milieu des années 80, Zizinho écrira dans sa biographie « nous avons donné au milieu défensif, celui qui détient 70% de la possession de balle de l’équipe, la mission de détruire quand il devrait être le premier à créer ». On entend beaucoup parler ces derniers temps de la question de l’européanisation du jeu brésilien. Cette citation illustre qu’elle ne date pourtant pas d’aujourd’hui et peut même être datée à la défaite face à l’Italie en Coupe du Monde 1982, qui avait alors eu un impact assez important au pays et aboutira, après l’échec des JO de 84 et 88 et le drame de la Copa América 87 à l’arrivée de Sebastião Lazaroni. Il est l’homme qui va changer le jeu de la Seleção, la tournant davantage sur la solidité défensive (en son sein évolue un certain Dunga) et adaptant son jeu au fait que la quasi-totalité des joueurs de la sélection évolue en Europe, quand – notons-le – aucune autre sélection nationale du continent ne suivra ce chemin. Les racines du Brésil des années futures sont ainsi plantées, elles demeurent aujourd’hui quitte à se répercuter sur les clubs (le Corinthians de Tite est probablement l’équipe la plus européenne du continent). Mais que le football national voit son jeu s’adapter au fait que ses stars évoluent toutes en Europe peut éventuellement s’expliquer, l’européanisation du Brésil est allée pourtant bien plus loin, quittant les pelouses vertes pour en arriver à décider des orientations politiques générales, guide la formation.

Atlético Paranaense -  Chapecoense, mai 2014. 766 spectateurs, record de la saison
Atlético Paranaense – Chapecoense, mai 2014. 766 spectateurs, record de la saison

Dans « Looking for Rio », l’excellent documentaire d’Eric Cantona, le phénomène avait été mis en évidence aux yeux de tous. En même temps que la modernisation des enceintes, le football brésilien s’est coupé de sa base. Obnubilé par le profit et faisant du football un spectacle, collant ainsi au modèle européen, les instances brésiliennes se sont tournées vers un public de consommateurs, les classes plus huppées. S’en est suivie une flambée des prix qui va eu pour conséquence de vider les stades brésiliens de ce qui fait leur essence : le peuple. Sous prétexte d’éradiquer la violence, la stratégie de marché a pris le contrôle des décisions, les classes moyennes qui peuvent payer deviennent les cibles des entreprises commerciales que sont devenus ses clubs. Pire, le football ayant fait allégeance la toute-puissance des multinationales et des droits télés, le calendrier brésilien est pire qu’un calendrier de Ligue 1, allant placer des rencontres l’après-midi en milieu de semaine au moment où la plupart de sa cible travaille avec pour conséquence, des stades totalement vides, les taux de remplissage moyen tournant aux alentours des 36% (quand la Ligue 1 française est par exemple à 77%). Ainsi, il n’est plus rare de voir des matchs de première division nationale se dérouler devant moins de 800 spectateurs dans des enceintes de plus de 20 000 places.

Cette politique du tout marketing touche le football brésilien jusqu’à sa politique de formation. Premier exportateur de joueurs du continent vers le top 5 européen, le Brésil a fait de la production de futures stars européennes sa marque de fabrique. Si l’avantage pour les clubs venus d’Europe est d’avoir des joueurs qui s’adaptent plus rapidement à leur football que les autres joueurs sud-américains, la conséquence sur la formation est terrible. Il n’est plus question de produire pour les clubs du pays, les meilleures individualités sont destinées à l’export en suivant une approche marketing clairement définie. C’est aussi cette approche marketing qui est suivie par les clubs du pays pour attirer de vieilles gloires bankable en échange de futures stars rapidement vendues et ainsi satisfaire son public de spectateurs. C’est aussi cette approche marketing à laquelle Luis Álvaro de Oliveira Ribeiro obéira lorsqu’il décidera, pour conserver Neymar, assurer faire les unes des médias locaux et continentaux mais aussi conserver quelques les contrats publicitaires associés (tout en faisant monter les enchères), de fermer la section féminine (championne du monde en titre) et de futsal (championne du pays). Cette mesure est par ailleurs symbolique d’un autre grand mal du football brésilien : l’absence de politique sportive à long terme.

Stratégie du court terme

En Europe, tous les pays se sont organisés, ont investi dans la formation mais aussi dans le jeu, la stratégie, la connaissance de l’adversaire, la tactique. Nous, on est restés derrière avec une fédération qui n’a ni vision sportive ni vision administrative. Leonardo, l’Equipe 25 mars 2015

Si la fédération mérite bien des blâmes, et l’ancien parisien a raison de les pointer, les clubs ne sont cependant pas exempts de tous reproches, loin de là. Sacrifié sur l’autel de la rentabilité, la politique sportive des différents clubs brésiliens ne ne se répercute pas seulement sur la formation des joueurs mais aussi sur les techniciens. A l’heure où nombreux sont les médias à pointer du doigt l’absence de grand technicien brésilien en Europe, que nous pouvons étendre à l’ensemble du continent sud-américain, à leur décharge, être entraîneur au Brésil ne permet pas de pouvoir s’installer et mettre en place un véritable projet sportif.

Dado Cavalcanti, 33 ans. 8 ans sur un banc, 15 clubs différents
Dado Cavalcanti, 33 ans. 8 ans sur un banc, 15 clubs différents

En octobre dernier, les mexicains d’El Economista se sont intéressés à la durée de vie moyenne d’un entraîneur sur un banc de touche. De son étude à grande échelle, l’auteur Ivan Pérez met alors en évidence la machine à consommer du coach qu’est le Brésil (l’étude est à lire ici) dont la durée de vie sur le banc ne dépasse pas la mi-saison pour environ une quinzaine de matchs dirigés. Pire, sur les 12 dernières années, l’étude établi le classement des grands consommateurs de techniciens. Sur les 10 premiers, le Brésil occupe les six premières places (la palme pour Fluminense et ses 41 coaches différents !). Difficile dans ces conditions de prendre le temps d’imposer une philosophie de jeu, ni même d’en prendre le risque. Impossible pour les jeunes espoirs d’évoluer dans un contexte serein permettant leur éclosion, le progression. Le pool de technicien n’étant pas infini, on se retrouve alors avec un turn-over constant, les entraîneurs brésiliens allant de club en club. Obéissant à la loi du marché, les clubs tentent de rassurer les sponsors avec des noms. Les Braga, Scolari, Luxemburgo et autres Menezes passent ainsi de clubs en clubs. Impossible pour un jeune coach de trouver une place dans l’élite local, ni de pouvoir se montrer ambitieux, encore moins de tenter d’être révolutionnaire. Sur le terrain, la conséquence directe est une diminution continue du nombre moyen de buts marqué en championnat (voir ici et ici).

Cette absence de vision à long terme, cette stratégie de l’immédiateté se répercute à tous les niveaux. Du club à la sélection (rappeler Dunga après Scolari…). Pendant ce temps, autour du Brésil, les autres pays s’organisent. Lorsqu’Óscar Tabárez revient s’installer sur le banc de la sélection nationale uruguayenne, il amène avec lui un véritable projet à grande échelle pour la sélection nationale quand plusieurs clubs emboîtent le pas à l’image du Defensor Sporting (voir Defensor Sporting, l’école du nouvel Uruguay). L’accent est mis sur la formation, cette politique permet à l’Uruguay, qui compte moins d’habitants que l’Ile de France, de sortir chaque saison talents sur talents. Héritier de l’école Bielsa, Jorge Sampaoli redonne vie au Chili et se voit donné par la fédération les clés de la formation des nouveaux coaches locaux quand, au même moment, un autre entraîneur argentin, Pablo Guede, pousse la philosophie bielsiste à l’échelle supérieur, sans qu’on ne vienne l’en empêcher même lorsque les résultats ne suivent pas. Ces deux exemples chiliens ont des conséquences sur le jeu des équipes locales qui toutes s’inspirent de cette école. En Equateur, des politiques de développement sont mises en place à travers le football que ce soit à des fins sociales et politiques comme l’exemple de Mushuc Runa (voir Mushuc Runa, quand les indigènes utilisent le football pour gagner en reconnaissance) ou à des fins purement sportives comme l’exemple d’Independiente del Valle et son programme de formation de la nouvelle génération équatorienne avec une stratégie individuelle pour les joueurs allant du u15 à l’équipe A. C’est justement cet ancrage social que le Brésil a sacrifié sur l’autel du marketing et du court terme.  Et comme par hasard, les écarts diminuent, le Brésil n’est plus l’ogre qu’il était.

Avec une sélection nationale de plus en plus distante et coupée du pays par ses tournées sponsorisées (la Seleção n’a pas disputé le moindre match au pays depuis la finale pour la troisième place et n’y reviendra pas avant le 7 juin prochain pour son ultime match de préparation à la Copa América, en 2013, elle n’avait disputé que 4 de ses 14 matchs de l’année 2013 (hors Coupe des Confédération) au pays, dont 2 juste avant le début de la Coupe des Confédération), le football local ne peut désormais plus s’appuyer sur ce qui était autrefois son catalyseur, son repère. Au point qu’aujourd’hui, le football brésilien traverse l’une des périodes les plus inquiétantes de son histoire.

Mais plutôt que de jouer les Cassandre, le moment est venu de rappeler que le pays de Joga Bonito a toujours su se relever quels que furent les obstacles. Car le Brésil reste un grand pays de foot, c’est inscrit dans ses racines. A lui désormais de les retrouver.

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