Un mois après le match aller, le tant attendu match retour de la finale de la Copa Libertadores 2018 a enfin eu lieu. Dans un Santiago Bernabéu animés par les deux hinchadas, River Plate a pris le dessus sur son plus grand rival et décroché sa quatrième couronne. Inside au cœur d’une finale historique.
Deux semaines d’attente, de souffrance, de désespoir, de honte. Depuis la tragique soirée du 24 novembre, celle du caillassage du car de Boca par des barras de River, plus rien n’était comme avant. Du rêve d’un recibimiento de légende au Monumental envolé, on se retrouvait donc à une finale vécue en exil, en terres espagnoles pour un retour programmé le jour anniversaire de la Bataille d’Ayacucho, la dernière entre indépendantistes sud-américains et Espagnols, celle qui va définitivement marquer l’indépendance du continent. Les symboles ne manquaient pas de cynisme.
Madrid, c’est (un tout petit peu) l’Argentine
Reste que pour bon nombre d’exilés ou d’amoureux du football argentin vivant en Europe, l’occasion était belle d’une part de vivre un événement historique mais surtout de pouvoir respirer quelques parfums d’une Argentine bien trop lointaine dans une ambiance des plus joyeuses. Dès la veille de la rencontre, les deux hinchadas vont en effet s’évertuer à ne proposer que les côtés positifs de la passion à l’argentine. Qu’elles soient composées d’Argentins et d’Européens, les hinchadas de River et de Boca ont proposé deux banderazos qui ont transformé la Puerta del Sol puis l’hôtel des joueurs côté millonarios ou l’hôtel des joueurs côté boquense en petit Buenos Aires.
Reste une grande différence qui rappelle que l’on n’est pas en Argentine, une différence qui marque dès l’arrivée à l’aéroport : que vous soyez de River ou de Boca, peu importe. Tout ce petit monde se côtoie sans le moindre souci, sans le moindre défi, la moindre tension. Ceci reste valable à toute heure de la journée, dans le métro, dans les rues de la ville où les deux peuples se croisent, ça l’est tout autant alors que le match approche. À trois heures du coup d’envoi, nous arrivons à Nuevos Ministerios, au milieu du peuple boquense qui chante à tue-tête dans la rue, on croise tout de même les deux hinchadas. Que ce soit la petite boutique à l’effigie de River, que ce soit certains supporters portant même les deux couleurs (sic), et donc des supporters de River également se promenant dans les parages. Le tout sans le moindre débordement, l’importante et impressionnante quantité de forces de police dans la rue n’y incitant sans doute pas. Les deux hinchadas séparées, nous devons alors rejoindre « la nôtre », nos places étant côté River.
Direction alors Cuzco, de l’autre côté du Bernabéu pour « descendre » le Paseo La Castellana qui y mène. Là aussi, un important déploiement policier, véhicules blindés, chevaux, fouille à l’entrée des rues, des rues totalement barrées pour faire en sorte que les supporters s’engouffrent dans le corridor qui leur est attribué. C’est alors que l’on croise la caravana qui se forme et veut se diriger vers le stade, à l’Argentine. Formée de plusieurs filiales, Bâle, Barcelone et Paris notamment, elle se retrouve alors bloquée, comme tout le monde, par les forces de police qui décident de filtrer l’approche du stade. Le temps de contourner le tout en se faufilant dans une qui échappait aux barrages, nous voilà au pied du stade, prêts à pénétrer dans l’enceinte. Là encore, deuxième « surprise ». La fouille, habituelle à l’entrée d’un stade en Europe, est d’une sévérité rare. On ne peut quasiment rien entrer, pas même les ballons gonflables. On apprendra ensuite que plusieurs supporters n’ont pu entrer avec leurs drapeaux, certains tambours non plus, ce qui expliquera bien des choses à posteriori. Des supporters de Boca nous expliqueront même qu’il leur a été refusé d’accrocher leurs drapeaux et autres banderas aux barrières dans les tribunes même si, dans le stade, on pourra tout de même en observer quelques-unes. Certes Madrid craignait les débordements, évidemment le risque zéro n’existe pas, encore moins après les événements de Buenos Aires quelques jours plus tôt, mais l’atmosphère qui régnait dans la ville la veille et le jour J, le fait que les deux « peuples » se côtoyaient sans la moindre anicroche, sans le moindre débordement, aurait aussi pu inciter à une certaine souplesse. D’autant que le mot « disfrutar » (profiter) était sur toutes les lèvres de ses fils d’Argentine composant en majorité les contingents de chaque équipe. Et évidemment, l’ambiance dans le stade n’en aurait pas été autant impactée.
Car sans les nombreux bombos pour donner le rythme, on n’aura pas de vraie ambiance à l’Argentine, on le sent dès l’avant match, même si Berbabéu est bruyant, il est flagrant au coup d’envoi, le recibimiento est privé de tout ce qui fait le charme de l’Argentine, des papelitos aux fumigènes. Reste que les deux hinchadas, pour qui il est compliqué de s’organiser, les groupes étant souvent éparpillés dans leurs tribunes respectives, vont chercher tout du long à faire trembler le Bernabéu et y parvenir par instants. Que ce soit du jeu des « el que no salta », le « se fue a la B » côté Boca répondant au « abandono » côté River et inversement. Que ce soit aussi dans les chants, parfois plus variés côté River. Alors oui, ce n’était pas la folie du Monumental (initialement prévue) ou d’une Bombonera (vécue à l’aller), mais pour un fan du Real, hôte de la soirée, un sacré coup de fouet, et tout de même une belle ambiance, qui parfois parvenait à couvrir la sono hurlante du stade. Pour résumer, on aura donc eu une ambiance aux saveurs d’Argentine mais qui restait tout de même très européenne, toujours dans cette capacité à voir deux « peuples » se mélanger dans les tribunes. On aura aussi eu un stade quasiment plein, seuls deux secteurs du dernier anneau (invisible à la télé donc) étant fermés, l’un côté River, l’autre côté Boca.
De la mano del Muñeco
Bien avant que les deux équipes entrent sur le terrain, dans les jours qui ont précédé la rencontre, il y avait cette étrange sensation de voir une finale de Libertadores à Madrid. Cette position ambivalente entre ce que générait cet exil en terres espagnoles, loin de ses racines, le jour où l’Amérique du Sud commémore la dernière bataille menée par ces libérateurs qui lui ont offert son indépendance et à qui le nom du trophée rendait hommage, et le fait qu’elle constituait une occasion unique pour nombreux fils et amoureux d’Argentine d’assister au plus grand de tous les matchs. Ce sentiment était commun à tous, qu’il soit au stade vêtu de son maillot rouge et blanc ou de son maillot azur y oro. Ce sentiment s’effaçait véritablement au moment du décompte, quand les vingt-deux acteurs pénétraient sur la pelouse du Bernabéu. Toutes ces considérations importaient alors peu. Le moment d’histoire allait s’écrire sous nos yeux. Car au final, oublié le « nos vemos en Santiago 2019 » annonçant qu’à partir de la saison prochaine la Copa Libertadores se jouerait sur un match sec sur terrain neutre, Boca et River en avaient décidé autrement, ils offraient déjà une finale sèche sur terrain neutre.
Peu de surprises dans les compositions de départ. River optait pour un 4-1-4-1 aux airs de 4-3-3 il est vrai contraint par quelques absences de poids, à commencer en attaque, Scocco blessé et Borré suspendu, quand Boca armait son classique 4-3-3 avec un trio de feu offensif composé de Pavón, Benedetto et Villa. Le match allait alors d’abord tourner à la guerre psychologique. Les deux formations semblaient plus nerveuses qu’à la Bombonera à l’aller, le jeu avait du mal à se lancer. River manquait de justesse, Nacho Fernández et Pity Martínez faisant preuve d’un déchet important, et peinait à venir véritablement presser Boca, Exequiel Palacios, habituel machine à déstabiliser les blocs adverses n’y parvenant pas véritablement. Alors Boca et son jeu direct pouvait s’exprimer et se montrait le plus dangereux, aidé en cela par une défense de River, et notamment l’axe Maidana – Pinola bien fébrile. River avait le ballon, Boca les occasions. Pablo Pérez à deux reprises, Darío Benedetto sur coup franc se cassaient les dents soit sur Armani, soit sur un défenseur adverse. Jusqu’au contre létal de la 45e minute, celui qui voyait Nández percer d’une passe la défense de River et Pipa s’échapper plein axe et aller ajuster Armani. Boca allait virer en tête à la pause sur une merveille de contre mais le résultat était finalement assez logique. L’ivresse était pour la Tribuna Sur durant la mi-temps, les doutes, pour son opposée.
Au retour des vestiaires, on sentait rapidement que River s’était mis en ordre de marche. Plus haut sur le terrain, les Millonarios pressaient un Boca qui se recroquevillait et semblait guetter le contre. Le match allait basculer notamment sur deux choix d’entraîneurs. La sortie de Benedetto d’un côté au moment où justement Boca aurait plus exploiter la capacité de Pipa à prendre la profondeur pour lui préférer un Wanchope plus pivot et donc moins utile pour jouer le contre, l’entrée de Quintero à la place de Ponzio côté River. Dès son premier ballon, on sentait que le Colombien n’avait qu’une envie, dynamiter la rencontre. River changeait de formation, Enzo Pérez seule sentinelle, Palacios et Nacho Fernández en machines à casser les lignes, Pity et JuanFer sur les côtés pour provoquer et déstabiliser le bloc de Boca. River gagnait en fluidité, en justesse. L’égalisation de Pratto le confirmait, l’ancien de Boca concluant une merveille de mouvement à une touche. Plus rien ne bougeait, Boca ne parvenant à jouer avec justesse les bons coups francs qu’il avait à disposition, il était dit que cette finale ne pouvait pas se priver d’une prolongation. Mais le match avait tourné, Boca allait devoir jouer ces trente minutes supplémentaires à dix, Wilmar Barrios voyant rouge d’entrée de prolongation. River dominait outrageusement, Barros Schelotto sacrifiait Villa pour faire entrer Jara au milieu (sic). Côté River, Matías Biscay continuait de jouer la carte offensive en lançant le pibe Julian Álvarez à la place de Palacios. La pression se poursuivait en seconde période, elle allait rapidement porter ses fruits lorsque Juan Fernando Quintero décidait d’illuminer Madrid de son pied gauche. Le virage River pouvait exploser, River virait en tête pour la première fois de cette finale, au meilleur des moments. Boca semblait K.O., il perdait ensuite Fernando Gago sur blessure (terrible pléonasme pour Pintita). La fin de match était épique avec un Andrada libéro (voire 6), des contres mal gérés par River, un énorme poteau de Jara à la 120e et sur le corner suivant, le dernier contre de River emmené par Quintero qui lançait el Pity Martínez pour le 3-1 final, celui qui offrait la quatrième Libertadores au peuple Millonario dont les cris de joie et les sauts faisaient trembler le stade. La douce folie s’emparait alors de la Tribuna Norte, les joueurs pouvaient célébrer, Marcelo Gallardo pénétrait sur le terrain pour aller chercher le trophée au son des « Muñeco, Muñeco » déjà scandés à maintes reprises dans la soirée, notamment lors de l’annonce des compositions des équipes à l’apparition de la photo de Biscay comme entraîneur principal de River sur les écrans. En quatre ans et demi, Marcelo Gallardo décroche ainsi sa deuxième Libertadores au club, il a offert à River plus de la moitié de ses titres continentaux acquis sur un centenaire d’histoire. Nombreux sont ceux qui rêvent à la Coupe du Monde des Clubs mais au moment célébrer, le peuple millonario, qui ne voulait pas quitter le Bernabéu, n’y pensait pas encore et allait ensuite pouvoir se diriger vers la Puerta del Sol, son autre QG.
Douce fête
Côté Millo, on aura d’abord pris le temps de savourer avec les joueurs dans un stade dont une grande partie se vide (le côté boquense et les amateurs de football espagnol sans camp réellement défini), ce qui donne une image très européenne de la célébration (stade vide) et évidemment laisse place aux regrets de ne pas assister au sacre devant ses supporters. On devrait cependant avoir ce type d’image à partir de la saison prochaine, le contraste des célébrations de la Sudamericana à l’Arena da Baixada quelques jours plus tard sera terrible. Le temps de quitter nos places et descendre la Torre C du stade, nous nous retrouvons avec les deux hinchadas dans la rue. Là encore, le retour se fera sans le moindre débordement. Dans le métro, supporters de Boca tristes, croisent supporters de River joyeux et même pas chambreurs, le temps de se promener dans la Gran Via de la ville et d’apercevoir les deux groupes de supporters qui peuplent les fast-food de celle-ci, nous pouvons ensuite nous diriger vers la Puerta del Sol, QG du peuple millonario. Et ainsi y retrouver ces douces saveurs d’Argentine où les chants variés se succèdent au rythme des bombos. Ce qui nous avait tant manqué dans le stade. Il est alors près de deux heures du matin, la fête ne fait que débuter pour le peuple rouge et blanc qui vient de soulever sa quatrième Libertadores, la deuxième en trois ans quand il avait fallu attendre près de vingt ans avant que Marcelo Gallardo ne prenne place sur le banc.
Ainsi était le Superclásico de Madrid, une parenthèse enchantée, une esquisse de ce que l’Argentine peut offrir de beau quand elle est faite de joie, comme un rappel envoyé vers l’autre côté de l’océan, là où l’autre fête a été encore plus folle mais gâchée par des incidents. Il restera bien évidemment toujours cette ambigüité que fut la tenue d’une Copa Libertadores sur les terres du Vieux Continent, avec toutes les polémiques et les débats qui s’en sont suivis (à juste titre). Mais pour tous les amoureux de football argentin et ses fils de l’exil, une occasion unique vécue intensément.



