Le grand jour est arrivé pour Independiente del Valle et Colón. À l’occasion de la première finale de Copa Sudamericana qui se dispute sur un seul match et sur terrain neutre, les deux clubs vont chercher à leur manière à entrer dans l’histoire de leur pays.

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Dans le coin gauche, un club équatorien à la politique unique qui ne cesse de changer le destin de son pays. Dans le coin droit, un club argentin qui n’a jamais autant connu la lumière que cette année, connu uniquement pour être un chasseur de géants dans son antre. Si Independiente del ValleColón n’est pas la finale la plus glamour pour le grand public, pour les amoureux de football sud-américain, cette première finale unique de l’histoire de la jeune Copa Sudamericana a forcément un parfum spécial.

La cantera du football équatorien

Juillet 2016, après avoir scalpé les deux géants d’Argentine (River en huitièmes, Boca en demie), la sensation Independiente del Valle se retrouve en finale de la Copa Libertadores. Un événement pour le club mais aussi pour tout l’Équateur, les Negriazules ne sont après tout que le troisième à y parvenir dans toute l’histoire de la compétition (Barcelona en a perdu deux, la LDU a remporté sa seule et unique). L’on pense alors à un coup d’un soir, une belle épopée sans lendemain. D’autant que des héros de cette folle aventure, un seul, Fernando León, est encore au club aujourd’hui. Mais IdV ne fonctionne pas ainsi, il ne se repose pas sur les succès, il s’appuie dessus. Il faut dire que la politique du club est unique au pays.

Il y a quinze ans, le club que l’on connaissait sous le nom d’Independiente José Terán est repris par un groupe d’investisseurs dans lesquels figure Michel Deller, entre autre propriétaire des franchises KFC en Équateur. Fondé en 1958, il évolue alors en troisième division et jamais connu l’élite équatorienne dans toute son histoire. L’ascension est fulgurante, elle repose sur une seule recette, donnée par Deller lui-même : « Nous savions ce que nous voulions mettre en place : une petite structure parfaitement organisée axée sur la formation et qui travail selon les normes européennes. Nous privilégiions la partie humaine et le talent, qui devait attirer la convoitise de l’ensemble des autres clubs sud-américains ». Alors la machine se met en route. En une décennie, le club a construit un centre de formation assez fou (sept terrains, des équipements de haut niveau), investit près de 30% de son budget annuel dans ce centre, plafonne les salaires des pros et surtout fait reposer son modèle économique uniquement sur la vente des joueurs (dix-huit ont été vendus sur les cinq dernières saisons). Pour cela, il impose un processus de formation drastique qui mise en grande partie sur l’éducation des jeunes, remplit donc aussi une mission sociale (il faut former des hommes avant de former des joueurs), et prend pour modèle direct ce qui se fait en Espagne mais aussi et surtout du côté de l’Aspire Academy au Qatar, source principale d’inspiration avec qui Deller reconnait « avoir une relation très proche, et qui nous a beaucoup aidés ». Cette approche, unique au pays, a tout changé en moins de dix ans.

Chez les jeunes, le club écrase totalement le pays depuis une décennie (depuis 2009, les U18 ont remporté huit des dix titres de champion de la catégorie, les U16 en ont remporté neuf), la réserve a remporté trois des quatre derniers championnats nationaux, enfin, l’équipe fanion accède à la première division en 2010 pour la première fois de l’histoire, est vice-championne en 2013, dispute cinq Copa Libertadores et deux Copa Sudamericana en neuf ans pour donc, au moins deux finales. Cette saison, la moitié de l’effectif est formée au club, plusieurs étaient dans la sélection U20 demi-finaliste de la Coupe du Monde et arrivent désormais en sélection A. La politique du club rejaillit sur l’ensemble du football équatorien. Il n’existe aujourd’hui plus aucune équipe de l’élite équatorienne qui ne compte pas au moins un joueur passé par le centre de formation d’Independiente del Valle. La sélection U17 qui vient d’être éliminée en huitièmes de finale de la Coupe du Monde de la catégorie par l’Italie, finaliste du dernier EURO, compte dans ses rangs neuf jeunes d’Independiente del Valle, neuf sur un total de vingt-et-un joueur ! L’histoire ne semble pas vouloir s’arrêter là.

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En 2017, en s’inspirant toujours du modèle espagnol, le club créé une équipe filiale, Independiente Juniors, qui évolue d’abord en troisième division, monte en Serie B (la deuxième division) cette saison et a remporté la première partie du tournoi national. Assurée de terminer dans le top 4 au classement annuel, elle jouera la montée en première division d’ici quelques semaines. Pendant ce temps, alors que le club poursuit sa filiation avec l’Aspire Academy en attirant sur le banc Miguel Ángel Ramírez, qui a passé six ans au Qatar à diriger des jeunes après avoir travaillé, toujours chez les jeunes, en Espagne, l’équipe fanion se hisse en quarts de finale du championnat 2019, qu’elle disputera à la fin du mois, et atteint donc une nouvelle finale continentale. Avec toujours cette tendance à scalper les géants. Lorsque l’Espagnol s’assoit sur le banc des Negriazules, se dresse face à lui l’Universidad Católica qui règne sans partage sur le Chili. Elle est balayée 5-0. Independiente poursuivra sa chasse aux grands : le roi des Copas argentin, vainqueur de l’épreuve en 2017, Independiente saute en quarts, le Corinthians en demies. Reste cette fois à ne pas rater la dernière marche. Une dernière marche qui représente tant pour l’adversaire du soir.

Pour l’Interior

Face à la jeunesse équatorienne va se dresser une équipe qui symbolise parfaitement ces histoires de football argentin, celles qui alimentent les légendes locales, loin du strass et des paillettes des géants de Buenos Aires, dans ces contrées que l’on nomme l’interior, là où bas le cœur du football albiceleste. L’histoire du Club Atlético Colón, c’est celle d’un club fondé par une bande de gamins de Santa Fe au début du XXe siècle. Un club qui choisit comme date de naissance l’anniversaire de la maman de l’un de ses fondateurs, Ricardo Cullen Funes, comme nom celui de Christophe Colomb (Cristóbal Colón en espagnol) car Anibal Rebechi et son cousin, deux autres membre de la bande, se souviennent alors de leur cours d’histoire du moment, et qui se retrouve avec les couleurs d’un bateau accosté à proximité de leur terrain de jeu, le rouge et le noir (deux couleurs qu’un tailleurs de Rosario inversera pas erreur sur le maillot, le rouge devait être à droite et non à gauche). Enfin, un club qui va rapidement être surnommé el Sabalero, pour des raisons encore incertaines : soit par le fait que ses premiers supporters étaient principalement des pêcheurs locaux de la rivière Salado située à proximité du premier stade du club et qui vivaient de la pêche des aloses (Sabalos), soit suite à l’inondation de 1905 qui recouvrît le terrain de nombreuses aloses. Colón est l’un des deux principaux clubs de Santa Fe avec son plus grand rival, Unión, les chocs entre les deux donnant lieux au clásico santafesino, l’un des matchs les plus féroces et spectaculaires du pays (rappelons qu’avec Rosario et La Plata, Santa Fe est la seule ville du pays où la popularité de ses deux grands clubs dépasse celle de River et Boca). Mais c’est aussi un club qui va surtout évoluer dans l’ombre, n’ayant pour seul palmarès qu’un titre de champion de deuxième division au milieu des années soixantes et pour période dorée celle de la fin des années quatre-vingt-dix / début des années deux mille qui voient le club se hisser en demi-finale de la Copa CONMEBOL, lutter jusqu’au bout avec River Plate pour le titre de champion et participer pour la première fois à la Libertadores. Reste donc les autres histoires, celle qui font la particularité de ces clubs de l’interior.

La plus célèbre concerne son stade, l’Estadio Brigadier General Estanislao López. Elle débute le 10 mai 1964 lorsque Colón, qui vient d’accéder à la Primera B, accueille le Santos du Roi Pelé. Double champion du monde en titre, le Peixe est en tournée en Argentine et gagne quel que soit l’adversaire qu’on lui présente. Sauf le Sabalero dans son antre. Si Pelé en personne ouvre le score d’entrée de partie, Colón réussit l’exploit de s’imposer 2-1 après avoir déjà fait tomber Peñarol et Millonarios quelques années plus tôt. Le stade devient alors une forteresse dans laquelle les géants argentins et continentaux tombent régulièrement, il devient le Cimetière des Eléphants, el Cementiero de los Elefantes en VO. Mais il y a aussi les histoires humaines, celles de ces parcours fous ou de ces drames vécus. Deux joueurs les illustrent cette saison, les deux qui, en larmes et en héros, sont tombés dans les bras l’un de l’autre un soir de qualification historique à Belo Horizonte.

Le premier est Leonardo Burián, le gardien uruguayen, l’homme qui a sorti deux tirs au but en demi-finale, celui qui, pour reprendre les mots de son père William, « est né pour être gardien » mais qui n’a finalement attendu que d’avoir quitté son pays pour trouver une place de numéro 1. Son histoire est celle d’une revanche, sur le destin, celui qui lui enlève son frère en plein mois d’août, victime d’un accident de la route, sur le football aussi, Leonardo Burián ayant décidé de quitter le club un soir de juin de passer quelques mois libres avant de revenir sur sa décision et de réintégrer le groupe, les dirigeants n’ayant pas alors trouvé son remplaçant. Le deuxième est une légende, un mythe pour tous ces amoureux du football del interior : Luis Miguel Rodríguez. El Pulga a grandi dans la plus grande pauvreté à Simoca, petite ville située dans la province de Tucumán, a passé son enfance à taper dans le ballon des potreros avant de faire ses preuves. Au point d’attirer des agents pas toujours très honnêtes. Luis Miguel ira faire un essai à l’Inter, sera courtisé par le Real Madrid, mais pris dans les griffes de cet agent est non seulement privé de cette chance mais surtout termine abandonné sur un quai de gare en Roumanie sans un sou. Poussé par sa famille et son père qui l’empêche de raccrocher les crampons, il va alors conquérir les terrains des divisions inférieures avec l’Atlético Tucumán. Sa légende nait au Decano qu’il conduit en une décennie de la D3 argentine à un quart de finale de Copa Libertadores et dont il est aujourd’hui le deuxième meilleur buteur de l’histoire avant de le quitter cette année à la surprise générale sans doute en raison de ses positions politiques locale. C’est lui qui du haut de son mètre 67, numéro 10 dans le dos, quelques jours après avoir perdu son père, emmène un club qui n’a jamais rien gagné en finale continentale. El Pulga, c’est tous ces footballeurs devenus légendes locales, mélange de génie balle au pied et de folie contrôlée, ce mélange qui lui fait exécuter un penalty comme Maradona, cette folie qui le fait célébrer comme Ronaldinho dans l’antre de l’un club dans lequel le Brésilien a brillé. C’est donc en eux que réside l’âme de cet autre football argentin, que le football de l’interior vibre d’un seul homme. Colón peut devenir le troisième club hors Buenos Aires à décrocher un titre continental, après Rosario Central (1995) et Talleres (1999) dans la défunte Copa CONMEBOL. Cela fait donc désormais vingt ans que tout le cœur de l’Argentine attend cela.