Moins médiatique que le Superclásico argentin, le choc opposant Nacional et Peñarol, le plus vieux du monde, n’en demeure pas moins l’un des plus grands clásicos. Et la rivalité dépasse le simple cadre du terrain.

banutip

15 juillet 1900, le Central Uruguay Railway Cricket Club (CURCC) affronte le Nacional et s’impose 2-0 (deux buts signés Aniceto Camacho). Le clásico uruguayen vient de naître et si cette jeune rivalité entre Carboneros et Bolsos n’est pas encore aussi passionnée qu’elle le sera par la suite, ce premier affrontement fait du clásico uruguayo le plus ancien du monde (hors continent européen). Au fil des années, des succès des uns et des autres, une rivalité se construit et va dépasser le simple cadre de la rivalité sportive pour devenir totale.

Une rivalité sociale entre héritage et identité

S’il est de coutume d’associer lutte des classes à l’opposition à deux équipes d’une même ville, la rivalité entre Nacional et Peñarol pose avant tout la question de l’identité uruguayenne et de l’héritage des colons.

Le 28 septembre 1891 : 118 membres, employés de la compagnie centrale des chemins de fers, compagnie anglaise basée à Montevideo, décident de fonder une section Cricket et football : le Central Uruguay Railway Cricket Club était créé. Dès le début, il aura deux surnoms : les Carboneros, surnom officiel et, plus en coulisse, Peñarol, quartier dans lequel siège la compagnie. Le choix des couleurs ? Lié à l’industrie ferroviaire et la Rocket, locomotive charbon et jaune créée pour la ligne Manchester – Liverpool par George et Robert Stephenson, et qui envahit ensuite le monde, l’Uruguay compris. Le Club Atlético Peñarol prend ses origines sur le CURCC suite à des tensions entre les administrateurs du Central Uruguay Railway et la section football, tensions qui entraînent la scission des deux sections et donc la naissance du Club Atlético Peñarol (nom définitif pris quelques mois plus tard, en 1914 - nous allons y revenir). Le CURCC est, à l’image de nombreux clubs fondés par la suite en Uruguay (et en Argentine), un club formé essentiellement d’immigrants, le football étant à l’époque avant tout une affaire de britanniques. Devenu Peñarol, le club Carbonero sera ensuite celui des immigrants italiens issus des classes les plus pauvres. Parmi eux, José Scarone, voit son fils Carlos quitter son Peñarol, émigrer en Argentine et revenir au pays au Nacional. Cette histoire familiale sera à l’origine du surnom « Manya » du club aurinegro, Carlos répondant aux invectives de son père par un « ¿A qué me iba a quedar? ¿A mangiare mierda? », mangiare devenant manya par la suite (l’histoire de la famille Scarone voudra que l’autre fils, Héctor deviendra une idole absolue….du Bolso).

Alors que la plupart des clubs fondés en Uruguay sont issus de britanniques, plusieurs groupes d’étudiants uruguayens décident de réagir en créant leurs propres clubs de foot à l’identité uruguayenne, suite logique du mouvement de nationalisation et d’appropriation par les locaux qui anime l’Uruguay de la fin du XIXe. Le 14 mai 1899, de la fusion des deux clubs (Uruguay Athletic Club et Montevideo Football Club), nait le Club Nacional de Futbol, le premier club criollo du continent qui adopte alors les couleurs de la Bandera de Artigas, le symbole de la nouvelle patrie uruguayenne. D’abord exclu de la nouvelle Uruguay Association League fondée par les « étrangers » (parmi lesquels le CURCC), le Nacional, un temps invité à rejoindre le championnat argentin, se voit accorder le droit de rejoindre le championnat après d’impressionnantes performances. L’année suivante, le Nacional est sacré champion. Loin du football britannique des Albion FC et autres CURCC, le Nacional et sa colonnie d’uruguayens, comme le décrira Juan Antonio Magariños Pittaluga dans "Del fútbol heroico", « est composé de joueurs plus petits et plus rapides et a abandonné la confrontation physique pour préférer un jeu plus approprié à sa condition. Ils ont choisi un jeu fait de dribbles, de passes rapides et courtes, de courses et de mouvement. »  Le jeu du Nacional déteint sur la sélection par l’arrivée massive de ses joueurs. Le 13 septembre 1903, la Celeste composée de huit bolsos (dont les frères Céspedes) s’impose face à l’Argentine, c’est la première victoire de l’histoire de la sélection. Cette date, devenue symbolique pour le peuple bolso (chaque année, le club évolue en bleu céleste à cette date), marque aussi le début du processus de décolonisation de la sélection. Petit à petit, le football criollo va s’imposer à la Celeste qui va alors dominer le monde du football (voir Quand l'Uruguay apporte le football total en Europe)

C’est sur ces fonds de rivalité locaux/immigrants que la rivalité entre Peñarol et Nacional prend ses origines. Pas de lutte des classes mais une bataille pour l’indépendance qui envahit tous les pans de la société uruguayenne et donc le football. Les conflits entre « étrangers » et uruguayens alimenteront l’histoire de la jeune Celeste et de son football local. Nacional – Peñarol devient immédiatement son épicentre. Quelques années plus tard, en 1908, elle sera décrite comme l’affrontement de deux « ennemis à jamais irréconciliables. »

Jusqu’aux livres d’histoire

Irréconciliables au point que la rivalité entre Bolsos et Carboneros va ensuite sortir du cadre social et sportif pour venir empiéter sur l’histoire du football uruguayen. Dans un pays où le football régit tout, la filiation CURCC – Peñarol est l’objet d’un débat si intense qu’il déchire nombre d’historiens et oppose les partisans des deux camps. C’est la polémique du Decanato.

Independemment de l’existence du Albion FC, fondé le 1er juin 1891 ou de celle des Montevideo Rowing Club et Montevideo Cricket Club, encore antérieurs, Nacional et Peñarol s’affronte sur le plan de l’histoire pour savoir qui sera reconnu comme le doyen du foot uruguayen. Une bataille qui divise les historiens de tous bords. Ce débat pourrait prêter à sourire, mais il suffit de le replacer dans le contexte de la lutte sociale présentée ci-dessus pour en mesurer son importance.

L’élément central du débat est la filiation entre CURCC et Peñarol. Comme évoqué, le CURCC est né en septembre 1891, domine les premières années du football local et devien(drai)t Peñarol en 1913. Au début des années 1910, la Central Uruguay Railway Company envisage de mettre fin à la section football. En 1913, il est alors décidé soit de mettre en place un club indépendant, héritier du CURCC mais qui utiliserait un nouveau nom (Peñarol), soit de créer une nouvelle entité au nom et aux couleurs différente. L’année suivante, l’AUF (fédération uruguayenne) est informée du changement de nom du CURCC pour Peñarol. Le 13 avril de la même année, le ministère de l’intérieur accorde au Peñarol son statut juridique dans un texte qui autorise la continuité institutionnelle avec le CURCC. Pendant de nombreuses années, la question de la continuité entre les deux clubs ne fait pas débat.

Au début des années 40, alors que Peñarol fête son cinquantenaire, les premières opinions divergentes se font entendre. A huit reprises entre 1914 et 1958, le gouvernement enterinera la continuité entre les deux clubs mais le débat refait surface encore plus fort au début des années 90. 1991, le Peñarol célèbre son centenaire. C’est le moment choisi par le Nacional pour publier un rapport nommé « el Decanato » auquel participent de nombreux avocats et historiens reconnus au pays dont l’ancien vice-président de la république, Enrique Tarigo. Plusieurs points sont relevés pour démonter que CURCC et Peñarol forment deux entités différentes parmi lesquels une lettre de l’AUF datée de 1924 et qui donne au Nacional le statut de doyen du football uruguayen. A cette lettre, les sympatisants et officiels du Peñarol répondront par la production de divers documents dont un du ministère entérinant le changement de nom de CURCC à Peñarol ou, plus amusant, un courrier officiel du Nacional daté de 1916 saluant les 25 ans du club.

Deux documents produits par Peñarol pour confirmer sa continuité directe avec le CURCC

En 2013, des sympatisants du Bolso créent un site web nommé CAP1913 qui reprend la typographie et les couleurs du site officiel de Peñarol mais qui démontre point par point, reprenant certains éléments du rapport, en quoi la continuité entre CURCC et Peñarol n’existe pas. Ce qui pourrait passer pour une guéguerre entre hinchas déborde rapidement aux clubs (n’oubliez pas que le rapport « el Decanato » est publié par les instances officielles du Nacional). Chacun y va de sa position officielle. Le 13 décembre 2013, jour selon lequel le rapport indique la naissance du CA Peñarol par 30 personnes, le site officiel du Bolso publie, non sans une certaine ironie, ses félicitations pour les 100 ans du rival. La bataille historique existe encore et n’est donc pas prête de trouver une conclusion.

Le 13 décembre 2013, le site officiel du Nacional félicite son rival pour ses 100 ans

Les deux géants

Reste que sur le terrain, Nacional et Peñarol sont les deux monstres du football uruguayen, écrasant l’ensemble du football local. Du haut d’un Clásico uruguayo, ce sont en effet 94 titres de champion (sur 113) et 18 titres internationaux qui s’affrontent sur un rectangle vert. À la table historique de la Copa Libertadores, Nacional et Peñarol occupent respectivement la première et deuxième place, alors qu'au palmarès de la compétition le Bolso a décroché 3 trophées, les Carboneros 5.

Nacional et Peñarol se sont affrontés à 529 reprises dans l'histoire. Sur le strict plan des statistiques, Peñarol mène au score avec 184 victoires contre 176 pour le Nacional. Au fil des années, les anecdotes et autres évènements ont rempli les pages des livres d’histoire du football uruguayen. Aussi peut-on citer le Clásico de la Valija (Clásico de la valise) de 1934 au cours duquel Peñarol inscrit un but après avoir profité d’un ballon sorti du terrain mais qui a rebondit sur la malette du soigneur du Nacional. Si deux versions de l’histoire existent encore (une indiquant que le but a été accordé, l’autre qu’il a été refusé), la conséquence fut identique : une confusion générale dont l’issue sera l’exclusion de trois joueurs du Bolso (dont le célèbre José Nasazzi). L’arbitre ira ensuite se réfugier dans les vestiaires, refusant de reprendre le jeu avant finalement de poursuivre avant qu’une coupure de lumière ne vienne mettre fin prématurément à la rencontre. La fin du match sera joué le 25 août à huis clos et reste celle du clásico de los 9 contra 11, le Nacional disputant 80 minutes (les 20 restantes + deux prolongations de 30 minutes) à 9 contre 11 et arrachant un 0-0 synonyme de match à rejouer (que le Bolso finira par remporter 3-2 le 18 novembre). Le meilleur souvenir des hinchas du Nacional reste « el dia del 10 - 0 », celui du Clásico de 1941 remporté 6-0 par le Nacional quelques heures après que la réserve en a vaincu celle du Peñarol 4-0.

Dans les tribunes, un Nacional – Peñarol oppose deux des plus impressionnantes barras du pays, les deux offrant des spectacles uniques sur le continent en tribunes, beaucoup se souviennent par exemple de la lutte à distance entre les 14 000m² de la banderole des hinchas du Peñarol auxquels ceux du Nacional ont répondu par une de 30 000m².

Duel d'hinchas en janvier 2013 pour la Copa Bimbo

Le Clásico uruguayo n'est ainsi pas un Clásico comme les autres. Car le duel entre Nacional et Peñarol n’oppose pas seulement les deux plus grands clubs du pays, il va bien au-delà. Lutte sociale et identitaire symbole de la construction de l’Uruguay moderne au début du XXème siècle, guerre entre historiens, opposition de géants du continent et une des luttes les plus folles en tribunes, le Clásico uruguayo est non seulement le premier mais avant tout le seul et unique Clásico total du continent sud-américain. Un Clásico qui fête ses 120 ans aujourd'hui.