Il y a cent ans aujourd’hui naissait Obdulio Varela. Portrait d’une légende du football uruguayen dont l’esprit continue de porter la sélection.

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Ses amis l’appelaient Jacinto, pour les autres, il était « el Negro Jefe » (le chef noir). Obdulio Varela est né dans un milieu pauvre, élevé par sa mère Juana, blanchisseuse. Ses premiers ballons, il les pousse sur les potreros de son barrio, comme tout gamin du Rio de La Plata et rejoint le Deportivo Juventud avec qui il fait ses premiers pas sur les « vrais terrains. » En 1937, le jeune Varela, tout juste 20 ans, signe son premier contrat semi-professionnel avec les Montevideo Wanderers. Sa mère qui le voit revenir avec de la nourriture abondante, passe alors par la case commissariat pour s’assurer que son fils n’a rien volé. Mais Varela ne vole rien. Il s’impose avec les Wanderers et après un essai en Argentine du côté de Banfield (il jouera même une mi-temps avec River Plate), il rejoint ce qui sera son club de toujours, Peñarol. Nous sommes alors en 1943, l’histoire va durer jusqu’à sa retraite sportive.

Il débute avec les Carboneros lors d’une victoire 4-0 face à Sud América et devient rapidement le capitaine de l’institution aurinegra. Varela est un vrai cinco à la rioplatense : chef devant la défense, il en est le bouclier protecteur mais par sa vista et son intelligence, il est aussi celui qui dicte le match, le régulateur du jeu. Sa personnalité impressionne. Lors d’un Clásico, un joueur du Nacional agresse l’un de ses coéquipiers mais l’arbitre ne l’exclut pas. Varela s’approche alors du juge et lui dit « monsieur l’arbitre, si l’un de mes joueurs commet le même geste, je veux que vous l’expulsiez car aucun joueur de mon équipe ne mérite de rester sur le terrain s’il agit de la sorte. » Leader sur le terrain, il l’est aussi en dehors comme le démontre l’histoire des primes que les dirigeants veulent offrir après une victoire face à River Plate en 1945 (à l’époque, River est porté par sa Máquina, sa ligne d’attaque qui écrase l’Argentine et permettra au club de décrocher 8 titres entre 1941 et 1945). Les dirigeants décident alors de récompenser les joueurs en leur accordant une prime de 250 pesos mais veulent marquer davantage le coup avec leur capitaine en lui proposant le double. Celui-ci refuse alors : « je n’ai pas joué plus ou moins qu’un autre. Si vous estimez que je mérite d’avoir 500 pesos, alors toute l’équipe mérite 500 pesos. Si vous pensez que les autres méritent d’avoir 250 pesos, alors je ne mérite pas plus. » Les dirigeants offriront alors 500 pesos à tous les joueurs. Ce qui parait n’être qu’une anecdote illustre cependant le type d’influence qu’exerce Obdulio Varela sur son groupe. Intouchable en club, Varela va écrire les plus belles pages de l’histoire du football céleste en sélection.

Le Roi du Maracanã

Obdulio Varela fait ses débuts en sélection en 1939, en 1942, il est à la tête d’une Celeste qui écrase le Campeonato Sudamericano (6 victoires en 6 matchs, 21 buts inscrits, 2 encaissés) dont il est élu meilleur joueur. Huit ans plus tard, il est le Jefe de la sélection qui participe de nouveau à la Coupe du Monde, 20 ans après l’avoir remportée et qui se présente au Maracanã le 16 juillet pour ce qui représente la finale de l’épreuve.

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Ce 16 juillet, le monde s’écroule pour le Brésil, l’Uruguay est parvenu à retourner une situation comprise et le doit en grande partie à son cinco. Il est celui qui a harangué ses troupes avant le coup d’envoi, affichant la une d’O Mundo qui faisait du Brésil les futurs champions du monde, il est aussi celui qui sera décisif sur le terrain. Lorsque Friaça ouvre le score pour le Brésil, le Maracanã explose. Capitaine Varela prend alors le ballon et se dirige vers l’arbitre. Les Uruguayens ont vu l’assistant lever son drapeau, leur capitaine veut faire annuler le but par l’arbitre anglais, George Harris. Il demande alors un interprète, le temps file, l’effet est immédiat, la furia des tribunes et l’euphorie brésilienne retombent. Si le geste n’est pas prémédité, il permet à tout le groupe uruguayen de se remobiliser, de faire retomber la pression. Sur le terrain, Varela se transforme alors en sauveur, il sera au départ de l’action du but égalisateur, lançant Ghiggia qui trouvera Schiaffino. Stupeur au Maracanã avant le silence assourdissant qui suit le but de la victoire céleste. Ce silence pèse sur Varela qui viendra à la rencontre d’un Jules Rimet KO debout, lui qui n’avait pas préparé de discours pour les Uruguayens tant leur victoire semblait improbable, pour recevoir le trophée en toute discrétion. En cette soirée amère pour le Brésil, el Negro Jefe refusera de célébrer la victoire de son Uruguay avec ses coéquipiers. Il sera absent à l’hôtel des joueurs, partant consoler quelques supporters locaux du côté de Copacabana. « Ma patrie est celle des gens qui souffrent, » dira-t-il plus tard, signe de sa grandeur d’âme. Avec la prime de victoire, Varela s’offrira une vieille voiture de 1931 qui lui sera volée la semaine suivante.

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Obdulio Varela prendra sa retraite en 1955, l’ironie de l’histoire voudra que son dernier match sera disputé au Maracanã. Toute sa vie, il éprouvera bien des difficultés à parler du Maracanazo, à évoquer ce souvenir, refusant la majorité des interviews voulant évoquer ce 16 juillet, « la gloire n’existe pas, » dira-t-il. En février 1996, Doña Cata, son épouse, la seule femme de sa vie, s’éteint. Six mois plus tard, Obdulio Varela s’envole à son tour.

L’histoire du football est faite de légendes et de récits qui dépassent souvent le simple cadre du sport. L’influence d’Obdulio Varela s’étend au-delà durectangle vert. Si le capitaine de Peñarol et de la Celeste est le moteur de bien des succès, s’il restera à jamais invaincu en Coupe du Monde (blessé, il sera absent lors de la demi-finale de 1954 face à la Hongrie), son charisme en fait un personnage de légende. Mieux que cela, Obdulio Varela est un mythe en Uruguay. On ne compte plus les livres rendant hommage au Negro Jefe. En 1980, lors du Mundialito, lorsque Victorino offre le titre à l’Uruguay, les premiers mots de Victor Hugo Morales sont pour Obdulio. Oscar Washington Tabárez impose la lecture obligatoire d’un livre à son sujet à ses joueurs. En 2011, le capitaine de la sélection Diego Lugano ne se sépare pas de ce livre, Varela sera sa source d’inspiration. L’Uruguay remportera la Copa América, sans doute porté par l’esprit du Negro Jefe.