
Après avoir évoqué l'histoire de la sélection nationale, fidèle à nos habitudes, place désormais aux paroles de supporters. La deuxième partie de notre dossier spécial Pérou leur est consacrée. Ensemble nous évoquons le football local et les tourments de la sélection nationale.
Comme souvent, je me suis rendu sur le forum de Bigsoccer pour y rencontrer quelques supporters péruviens mais aussi sur le Foro Peru qui m'aura malgré tout laissé un peu de temps pour obtenir quelques réponses. Voici donc notre entretien spécial Pérou.
- Malgré le grand nombre de grands joueurs (il suffit de regarder la composition de l’actuelle Blanquirroja pour s’en rendre compte), le Pérou ne parvient à se qualifier pour une Coupe du Monde depuis 1982 et ne brille guère. Comment l’expliquez-vous ? Cela a-t-il des répercussions sur le plan local ?
Dominican Lou : La presse et les fans essaient de trouver des explications depuis une trentaine d’année. C’est très complexe et je pense qu’il n’y a pas de consensus. Ensuite, je ne pense pas que cela impacte la passion qui entoure la sélection nationale. A chaque période de qualification pour une Coupe du Monde, le stade est plein et emplis d’espoirs. En revanche, je pense que cela a un impact sur les clubs : les gens sont déçus du faible niveau de la ligue et les affluences sont faibles. Les piêtres résultats des clubs péruviens sur le plan international n’aide pas mais les échecs de la sélection nationale ont je pense un effet sur les clubs.
{xtypo_quote_right}En poursuivant dans cette optique et avec le vivier de talent dont nous disposons, on devrait faire notre retard sur les autres d’ici 5-10 ans.{/xtypo_quote_right}
AL#7 : Les raisons sont nombreuses : l’une des pires presse du continent, toujours négative, le manque de discipline, la façon de jouer basée sur l’individualisme plutôt que le collectif, l’absence de club sérieux capable d’investir et d’attendre avant d’avoir des résultats, l’inorganisation et le manque de tête dirigeante à la fédé, le physique des joueurs, la capacité à préférer se concentrer sur « bien jouer » plutôt que de se plier aux contraintes du football moderne basé sur le fait que les joueurs sont avant tout des athlètes (critère subjectif je le reconnais), etc. La principale raison est pour moi le manque de support continu et de structures de développement pour les jeunes. Nous avons un nombre important de jeunes talents au Pérou, il suffit de regarder la taille de notre pays par rapport aux autres du continent pour imaginer qu’on devrait avoir un réservoir de talent supérieur au Paraguay par exemple. Les autorités ont jusqu’ici préféré s’occuper de jeunes déjà formés qui n’avaient aucune préparation en amont et étaient donc destinés à échouer ou à n’avoir qu’une petite carrière. C’est un peu comme si on envoyait les jeunes directement à l’université sans passer par le collège ou le lycée. La prise en charge dès l’enfance est essentielle. Regarde nos résultats chez les jeunes ces dernières années : à l’exception des moins de 17 qui ont fini dans le top 8 mondial il y a quelques années, on n’a rien obtenu de bon. Depuis 2000, on tente cependant de travailler sur ce plan – c’est peut-être ce qui explique en partie des bons résultats des moins de 17. Les clubs sérieux prennent de plus en plus en charge le développement des jeunes et la fédération a tenté de se concentrer sur cet aspect. Les autres nations sud-américaines n’ont pas cessé de progresser : le Venezuela est le parfait exemple de ce travail à long terme. Ils n’ont cessé de s’améliorer ces dernières années parce qu’ils ont axé leur travail sur cet aspect-là. Il reste encore du travail mais nous avons progressé dans ce domaine et je pense qu’en poursuivant dans cette optique et avec le vivier de talent dont nous disposons, on devrait faire notre retard sur les autres d’ici 5-10 ans.
- Le meilleur exemple de politique de développement à grande échelle reste celui de la Corée du Sud avec son plan et les liens entre lycées et clubs professionnels. Comment le Pérou met en place sa politique d’aide aux jeunes ? Les clubs professionnels font-ils parti de ce plan ?
AL#7 : Comme la plupart des autres pays sud-américains, le développement des jeunes talents s’appuie sur les clubs. La fédération ne les prend en charge que pendant quelques périodes avant de les faire revenir dans leurs clubs respectifs. Donc leur épanouissement dépend des clubs.
Sans pour autant partir trop loin dans l’histoire, avant 2005, il n’y avait que deux clubs qui avaient une vraie politique envers les jeunes et d’où ont émergé des joueurs de 15-18 ans talentueux : Alianza Lima et Universitario. Depuis, d’autres s’y sont mis et nous avons vu une amélioration des compétences techniques de l’encadrement mais aussi du pool de jeunes talents. Ces clubs sont Esther Grande de Bentin, Universidad San Martin, Universidad Cesar Vallejo, Regatas, Cantolao, Sporting Cristal. Ils ont investi dans le personnel, les infrastructures et se sont organisés (ce qui manquait réellement jusqu’ici). Je pense qu’on tirera les bénéfices de cela d’ici quelques années. La Sportive Association of Professional Football (ADFP) a aussi commencé à travailler en ce sens en obligeant les clubs professionnels à intégrer et donner du temps de jeu aux joueurs de moins de 20 ans. Ils ont aussi créé un championnat des réserves professionnelles dans laquelle les équipes doivent aligner au moins 90% de joueurs de moins de 20 ans (et je crois même que 10% doivent avoir moins de 18 ans). Ce championnat a déjà révélé des talents avec une bonne quantité de joueurs sortant de celui-ci en moins de 2 ans. Le meilleur exemple : Andre Carrillo qui a déjà signé un contrat au Sporting Club du Portugal pour un peu plus d’un million d’euros. Il n’a joué que 6 matchs avec son club pro. Malgré ces progrès, notre football reste encore trop centralisé. La fédération travaille à corriger cela mais il faut encore aller plus loin.
- L’illustration de l’impact des clubs professionnels sur la progression de l’équipe nationale nous est donnée par Maello, supporter de l’Alianza Lima. Si son discours reste partisan (encore heureux), il traduit parfaitement ce qu’explique AL#7.
De nombreux grands joueurs sont issus de l’Alianza Lima, le club le plus populaire et le plus ancien : citons Alejandro Villanueva, Teofilo Cubillas, Conejo Benitez, César Cueto, Claudio Pizarro ou encore Jefferson Farfan. Aussi peut-on voir l’Alianza Lima comme batissant le squelette de la sélection nationale. L’illustration de cela est donnée par la catastrophe de 1987. Alianza dominait le championnat et devait se rendre à Pucallpa où elle s’imposa. Seulement, le trajet retour a tourné à la catastrophe : l’avion s’est écrasé en mer au moment où il allait atterrir à l’aéroport. Tous les occupants sont alors décédés à l’exception du pilote. Pour moi, cette tragédie marque un tournant dans l’histoire récente du foot péruvien. La plupart de ces joueurs constituaient la sélection furent perdus et aucun autre club ne put prendre le relais pour fournir la sélection nationale. Cela a pris du temps à l’Alianza Lima pour se remettre de cette tragédie connue sous le nom de « Tragédie de Ventanilla ». Il en fut de même pour la sélection nationale. En 87, Alianza Lima semblait s’envoler vers le titre. Le club a mis 10 ans avant de retrouver le sommet. De manière intéressante, l’équipe nationale était à deux doigts de se qualifier pour le mondial 86 face à l’Argentine. Il lui faudra 10 ans pour se retrouver dans pareille situation.
{xtypo_quote_left}Je pense que nous pouvons de nouveau espérer voir le Pérou en Coupe du Monde. Pas au Brésil mais après oui.{/xtypo_quote_left}
- Revenons à l’équipe nationale : le Pérou a connu deux époques dorées (voir notre rappel historique). Vous pensez qu’une nouvelle ère est possible avec ces jeunes ?
Jorge H. : Je suis très impatient avec les nouveaux talents qui commencent à briller : Carrillo, Bazan, « Pulga » Diaz, Irvin Avilla, etc. Je pense que nous pouvons de nouveau espérer voir le Pérou en Coupe du Monde. Pas au Brésil mais après oui.
AL#7 : Nous devons poursuivre notre travail avec les jeunes. Certains commencent à émerger mais il faut continuer.
Dominican Lou : Je pense aussi que la plupart des fans de foot péruvien te diront qu’il y a eu une autre période dorée : la fin des années 50 début des années 60. A cette époque, nous avons connu énormément de joueur très talentueux, Juan Joya, Victor Benitez, Juan Seminario, Miguel Loayza, Valeriano Lopez, Julio Melendez, Alberto Terry, Oscar Gomez Sanchez, mais qui, pour différentes raisons, n’ont pas pu faire briller la sélection nationale de manière aussi régulière.
Msioux75 : Oui je suis d’accord avec ce troisième âge d’or dans les années 50. Cette génération avait de grands joueurs. Peut-être pas des Cubillas, Chumpitaz ou des Lolo Fernandez mais des joueurs de classe mondiale comme Terry ou Valeriano. Nous avions des joueurs reconnus dans le monde comme Guillermo Delgado, Rafael Asca, Cornelio Heredia, Tito Drago, Felix Castillo, Oscar Gomez Sanchez qui faisaient partie du top 3 sud-américains à leurs postes respectifs. Ils avaient une bonne réputation mais restaient irrégulier. Malgré cela, avec eux, le Pérou a terminé 3 fois à la troisième place de la Copa America (1949, 1953 et 1957), a décroché sa première victoire face au Brésil et à l’Argentine, a battu l’Angleterre 4-1 et surtout écrasé l’Uruguay 5-0.
- On le voit par la presse mais aussi dans certains discours, il semble que le plus grand ennemi de la sélection reste la sélection elle-même et surtout son manque de discipline. Le rival chilien a résolu ce problème avec Bielsa. Pensez-vous que Sergio Markarián puisse être votre Bielsa ?
Carina04 : Quelques joueurs très connus peuvent être bons à l'étranger, mais quand ils sont au Pérou, c'est toujours la même histoire. Soit ils en ont marre de la discipline qui est appliquée dans les pays où ils jouent (raison pour laquelle ils pensent qu'au Pérou ils peuvent se lâcher et faire n'importe quoi), soit ils se sont vraiment habitués à une autre technique, et c'est pour ça qu'entre eux et le reste de l'équipe ça ne colle plus. A mon avis, c'est les deux.
AL#7 : Oui, la discipline est un problème chez nous. Tu vois, la plupart de nos joueurs ont été pauvres pendant leur jeunesse et, même s’il est dangereux de généraliser, ces joueurs ont tendance à perdre tout contrôle lorsqu’ils deviennent riches et célèbres. Nous avons perdu un grand nombre sur super joueurs à cause de ce type de comportements. Reimond Manco, le meilleur joueur du Sudamericano des moins de 17 ans 2007 en est le dernier exemple.
Pendant la dernière campagne de qualification à la Coupe du Monde, après seulement quelques matchs 4 de nos stars, Pizarro (Werder Brême), Farfan (Schalke 04), Acasiete (UD Almeria) et Mendoza (Morelia) ont été suspendus après avoir participé à des orgies. Conséquence, ils n’ont pas pris part aux qualifications et nous sommes rapidement retrouvés à la dernière place. Récemment, après un match contre Panama, Farfan, Manco et un autre bon joueur local (Galliquio) ont été suspendu pour avoir désobéi au coach. Farfan vient juste de faire son retour après avoir excusé par le coach.
Alors c’est sûr qu’un Bielsa serait parfait pour nous. Markarián est plutôt bon aussi et c’est un progrès. Car notre autre problème est que jusqu’ici nous avons eu de mauvais entraîneurs. Markarián lui est bon et dispose d’une bonne réputation locale. On espère beaucoup de lui.
- Justement, qu’attendez-vous de cette Copa America ?
AL#7 : que nous franchissions au moins le premier tour même si je reconnais que ce serait perçu comme une sacré surprise.
Jorge H. : Personnellement je n’en attends rien principalement car ce groupe débute avec un nouveau coach. Les bonnes choses viendront avec un bon projet. Mais cela demande du temps.
- J’aimerais conclure cet entretien en évoquant la façon dont le football se vit au Pérou. Sommes-nous dans l’image que l’on se fait de la passion sud-américaine ou est-ce tout autre ?
AL#7 : Oui on y est même si on n’atteint pas le niveau de l’Argentine.
Jorge H. : Oui, ce n’est pas comme en Argentine ou au Brésil. Ici, aller au stade n’est pas aussi ancré dans la culture et les gens vont au stade probablement que 3 fois par an alors qu’en Argentine, c’est une activité familiale.
Ghino : A titre d’exemple lorsque Cienciano a remporté la Sudamericana 2003, tous les péruviens ont célébré ce succès malgré leur appartenance à un autre club. Cela, tu ne le verras nulle part ailleurs en Amérique Latine comme en Argentine ou au Brésil où les rivalités entre club sont plus fortes et plus violentes. Cienciano est la seule équipe péruvienne à avoir remporté une compétition internationale mais n’a jamais remporté le moindre championnat. Malgré cela, le club a la quatrième plus importante colonie de supporters.
Cienciano, c’est précisément le sujet de notre prochain article. J’en profite pour remercier tous les intervenants de cette passionnante discussion.


