Le 15 décembre 1995, la Cour de justice des Communautés européennes prononçait l’arrêt Bosman, une décision qui allait changer la face du football mondial. De l’autre côté de l’océan, la décision va permettre à des spéculateurs d’acquérir les plus grands des pouvoirs.

Triangulation et TPO : qui veut gagner des millions ?

Pour bien comprendre l’histoire qui va suivre, il faut commencer par rappeler deux concepts importants qui régulent le football sud-américain et mondial depuis des décennies.

Le premier est appelé triangulation. Pour dessiner un triangle, il faut trois points. Pour placer votre premier point, prenez un club A qui possède un joueur à transférer. Celui-ci va alors le vendre brièvement à un club B (votre deuxième point) qui va alors en faire de même dans le club C (le troisième). Au centre du triangle se trouve le joueur. Avec ces quatre acteurs, vous venez dessiner ce qu’on appelle la triangulation, mécanisme clé pour toute tentative d’évasion fiscale. Trop abstrait ? Alors prenons un exemple : imaginons que le club A est argentin, le club C européen. Lorsque A transfère son joueur, il doit s’acquitter de taxes sur le transfert à hauteur de 24.5% qui se décomposent en 15% pour le joueur, 2% pour l’AFA (la fédération argentine), 0.5% pour l’Union des Footballeurs et 7% à l’AFIP (Administración Federal de Ingresos Públicos, la direction des finances publiques argentine). Le joueur touche donc 15% du montant du transfert sur lesquels il va bien évidemment être taxé aux taux ayant cours en Argentine. Mais si maintenant le club B est, exemple loin d’être pris au hasard, uruguayen, tout change. Il suffit alors de faire transiter le joueur de A vers B pour peanuts puis d’appliquer le plus gros du transferts en faisant passer le joueur de B vers C. C’est ce montant qui sera alors sera soumis aux taxes du pays du club B et donc, dans notre exemple, uruguayennes. En Uruguay, les taxes sur le transfert sont de 2% et le joueur n’est pas imposable sur les pourcentages qu’il touche du transfert. Voilà ainsi le système du gagnant – gagnant mis en place en Amérique du Sud par les agents pour leurs joueurs afin de leur permettre d’échapper au fisc. Si le club A n’est pas toujours gagnant par rapport à un transfert direct, il peut en revanche faire quelques gains en matière de taxes, mais n’a de toute façon pas vraiment le choix puisque seul ce système lui permet d’avoir rapidement des liquidités.

Mais ceux qui profitent au maximum d’un tel système sont les intermédiaires. Car le deuxième grand concept à garder en tête lorsqu’on évoque les mouvements de joueurs sud-américains est le TPO ou Third Party Ownership, tierce-propriété en français. Un système qui, sur le papier, permet aux clubs, en découpant les joueurs entre plusieurs « propriétaires » de s’offrir des footballeurs qui auraient été hors de portée s’ils avaient dû être acquis à 100%. Un bien donc, sauf qu’il n’est pas sans conséquences. Car on comprend ainsi que si les joueurs appartiennent à qui en veut (personne morale, physique), un tel système, rappelons-le légal, est une aubaine pour tout spéculateur, surtout si on le couple à la triangulation. Car si d’un côté vous possédez des morceaux de joueurs et que de l’autre vous détenez un club situé dans un paradis fiscal, vous êtes le grand gagnant. Ainsi, depuis plusieurs décennies, l’Argentine a vu un nouveau type de représentants arriver et s’immiscer dans son football, certains vont ainsi acquérir les plus grands pouvoirs en utilisant ce système. À l’image des protagonistes de l’histoire qui suit.

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De Mascardi à Macri, plus de deux décennies de fraude

L’histoire qui suit n’est certainement pas la seule qui a eue lieu en Argentine. Elle est cependant celle qui implique probablement des hommes qui ont depuis acquis la plus grande influence, non seulement sur le football argentin et mondial, mais aussi sur la politique du pays.

Au milieu des années 90, Carlos Gustavo Mascardi est l’un des hommes incontournables du paysage footballistique argentin. Fort de ses réseaux sur le continent et de ses contacts bien placés au sein des grands clubs, ses plus importants restant ses liens avec Daniel Passarella et River, il a patiemment acquis une place centrale dans le paysage footballistique argentin depuis la fin des années 80. C’est grâce à Mascardi et son réseau que Marcelo Salas signera à Nuñez après avoir été refusé par le Boca de Bilardo, c’est aussi à cause de lui que José Luis Chilavert ne signera pas à River en 1995, le Paraguayen refusant qu’il prenne un pourcentage. Ses accointances avec Passarella iront jusqu’à faire dire qu’être « un joueur de Mascardi » permettait alors d’être international argentin (Passarella sera même accusé par certains de sélectionner quelques joueurs pour augmenter la commission qu’il prenait sur leurs futurs transferts, mais ne nous éloignons pas….). Son importance est telle qu’au milieu des années 90, entre juillet 95 et février 97, l'AFIP enquêtera sur 19 mouvements de joueurs impliquant Mascardi pour un montant total de 44M de pesos. Il sera notamment ensuite impliqué dans les transferts de Salas et Asprilla vers l’Italie, il sera surtout celui qui gèrera les carrières des plus grands joueurs argentins de l’époque. La liste donne le tournis : Roberto Ayala, Hernán Crespo, Pablo Aimar, Juan Pablo Sorín, Roberto Sensini, Claudio López, Iván Córdoba, les frères Barros Schelotto, Juan Pablo Ángel (la liste est disponible sur son site). Durant cette période, Mascardi créé plusieurs sociétés de gestion sportive, Deportes Siglo XXI S.A ou encore Gerenciar Sociedad de Fútbol S.A. qui vont ainsi posséder plus d’une centaine de joueurs argentins ou évoluant en Argentine et négocier leurs transferts vers l’Europe. Souvent avec réussite, comme le transfert de Juan Pablo Ángel pour plus de 15 M€ vers Aston Villa, un record à l’époque pour le club Millonario qui sera notamment permis par l’intervention d’un autre protagoniste dont l’identité vous sera dévoilée d’ici quelques lignes. Gustavo Mascardi gère aussi les destinées Juan Sebastián Verón et Martín Palermo, deux cas qui nous permettent de faire entrer en scène Fernando Hidalgo et Gustavo Arribas.

hidalgo

Fernando Hidalgo apprend le métier aux côtés de Mascardi et est impliqué dans plusieurs négociations de grands transferts, citons par exemple celui qui battra le record de Juan Pablo Ángel, Pablo Aimar et ses 24M€ pour quitter River Plate direction Valencia. Mais Hildago ne va pas rester bien longtemps avec son chef. En 2002, il prend en main le destin de Juan Sebastián Verón et va surtout prendre son envol aux côtés d’un autre Gustavo, Arribas. Le nom de Gustavo Arribas apparait lorsque, le 4 septembre 1997, le club de Boca Juniors, alors dirigé par Mauricio Macri, crée le Fondo Común de Inversión Xeneize, un fond destiné à financer notamment l’achat de joueurs permettant au club de disposer de ressources qui ne mettraient alors pas en danger le capital, le passage de Bilardo ayant notamment coûté 24M de pesos en achat qui n’ont jamais été générateurs de titres. La nomination d’Arribas est logique, ce dernier ayant étudié le droit à l’Université de Buenos Aires où il a partagé les bancs avec Macri. Ce fond sera dissous six ans plus tard. A l’époque, les opposants au président du club dénoncent le fait qu’Arribas se retrouve détenteur de 30% des droits de Martín Palermo (souvenez-vous, celui qui a été signé grâce au duo Mascardi – Hidalgo…), Boca se retrouvant avec moins de la moitié du joueur. Roberto Digón, vice-président de Boca à cette époque, explique la montée en puissance du trio dans le système « Au début, Mauricio Macri était admiratif de Mascardi, il voyageait avec lui en Europe, apprenait à ses côtés. Ensuite il s’est dit “pourquoi utiliser des Mascardi, des Franchi [NDLR : agent de Riquelme entre autres] si on peut faire de même avec des amis". » Hidalgo, bras droit de Mascardi a donc pris les joueurs principaux et a rejoint le cercle d’amis. Avec Arribas, il va s’associer à un troisième larron, troisième point de notre triangle.

Pini Zahavi, le dénominateur commun

Ancien journaliste, Pinhas "Pini" Zahavi a effectué ses premiers transferts de joueurs dès la fin des années 70. En 2001, c’est lui qui vient à la rescousse de Mascardi pour boucler le transfert de Juan Pablo Ángel à Aston Villa tout comme il est à ses côtés lorsque Verón arrive à Manchester. Depuis longtemps, il avait vite compris que l’Amérique du Sud et son modèle basé sur la triangulation était une aubaine pour spéculer. Zahavi avait ainsi été envoyé par Ferguson pour ramener Salas d’Argentine au milieu des années 90 mais son « manque de réseau » l’avait alors empêché de réaliser le coup. Quelques années plus tard, les choses ont changé.

zahavi

Il va s’associer avec le duo Arribas – Hidalgo et fonde la HAZ Sports Agency S.A (HAZ pour Hidalgo – Arribas – Zahavi). À eux trois, ils vont réguler l’ensemble des grands transferts Argentine – Europe. Tous les clubs y passent, pas uniquement le Boca d’Arribas. Quelques exemples ? En 2005, Roberto Digón déclare à Olé que « Gustavo Arribas et Fernando Hidalgo sont les hommes de Macri. Un jour, on saura qui sont les responsables du transfert de Cavenaghi et d’el Malevo Ferreya. » Avec HAZ, le trio s’offre le FC Locarno et va ainsi ajouter la triangulation au TPO en utilisant son propre club. Face à des clubs argentins exsangues, la recette fonctionne à merveille. José María Aguilar, président de River et qui peine à trouver de quoi clôturer ses comptes à l’équilibre, tombe dans leur filet. « Zahavi est venu au club avec Fernando Hidalgo et Gustavo Arribas, » déclare-t-il alors. Le trio s’offre des pourcentages divers de plusieurs joueurs, Fernando Belluschi, Augusto Fernández, Mateo Musacchio et, sans doute le cas le plus connu, Gonzalo Higuaín. Pipita est alors acquis pour 6M€ par le petit club suisse de deuxième division, avant de transiter pour trois fois plus au Real Madrid. River dispose ainsi de liquidités immédiates, le trio de HAZ remporte le gros du lot. Les relations étroites entre Arribas et Fernando Marín, autre ami de Macri que ce dernier nommera à la tête de Fútbol Para Todos (FPT) en 2015, permettra à HAZ de s’occuper également de la destinée de quelques joueurs du Racing d’alors (Marín sera gérant du Racing de 2000 à 2006). Les exemples sont nombreux : certains réussis comme Diego Forlán d’Independiente à Manchester, Lucho González et Lisandro López à Porto (dont le directeur sportif est alors un certain Antero Henrique), ces deux étant en partie propriété de Rio Football Services, une société appartenant à Zahavi, d’autres manqués comme la tentative de Chelsea pour Agüero en 2009 pilotée par Zahavi. Derrière tout transfert démesuré de l’Argentine vers l’Europe, l’ombre du trio plane. Mais pas que vers l’Europe.

En s’associant avec Kia Joorabchian au sein de MSI, il prend indirectement le contrôle du Corinthians en 2004 et va y faire transiter certains de ses joueurs, ceux incluant ses associés Arribas et Hidalgo, les exemples Tevez et Mascherano étant les plus médiatiquement connus, mais aussi ceux appartenant à ses sociétés, comme Rio Football Services. Certains esprits farceurs rappelleront que Daniel Passarella – souvenez-vous, l’ami de Mascardi et Hidalgo à l’heure des premiers transferts vers l’Europe – passera sur le banc du Timão à cette époque. La liste est interminable, elle pourrait rapidement devenir indigeste si on devait l’établir, si tant est que l’on puisse le faire. Tout transfert partant d’Argentine semble impacté par ce trio. Le dernier à avoir défrayé la chronique reste sans aucun doute celui de Jonathan Calleri. Acquis par Boca en provenance d’All Boys, il est alors représenté par… Fernando Hidalgo. Après deux belles saisons, la jeune promesse Xeneize attire évidemment les regards européens. L’Inter sera par exemple intéressé. Alors, le duo Hidalgo – Arribas veut utiliser les mêmes recettes. Calleri sera vendu au Deportivo Maldonado, club paradis fiscal basé en Uruguay et propriété d’un groupe anglais, Stellar Group dont Arribas est « l’opérateur » en Amérique du Sud. Malheureusement pour la petite bande, le TPO et l’évasion fiscale trop évidente font reculer l’Inter. Qu’importe. Calleri est alors officiellement acquis par « un groupe d’investisseurs », fait ses adieux à Boca et va attendre quelques semaines avant d’être prêté à São Paulo. Il n’y restera que six mois, le temps de claquer 16 buts en 31 apparitions et d’être meilleur buteur de la Libertadores 2016. Pour régler l’affaire, on appelle une fois encore Mister Fixit, Pini Zahavi. Ce dernier intervient avec son ami Kia Joorabchian, Jonathan Calleri débarque alors à West Ham pour une saison. Un dernier exemple qui montre que les années passent, le commerce prospère, le trio continue de régner sur le football argentin et mondial.

En 2015, une étude publiée par Euromericas Sport Marketing dévoilait qu’au cours de l’année, l’Argentine avait vendu à l’étranger plus de 6300 joueurs de football pour un montant global de 3.4 milliards de dollars (soit un demi-million d’euros environ par transfert). Pour la septième année consécutive, l’Argentine était ainsi le premier pays sud-américain en termes d’exportation de joueurs. La même année, Euromericas Sport Marketing révèle qu’entre juin 2014 et juin 2015, le football argentin a généré près de 3 milliards d’euros de revenus. Sur cette somme, seuls 17.5% sont revenus aux clubs…

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Epilogue : chef des RG et président de la république

Ce qui fait le sel de l’histoire décrite ici, c’est qu’elle se déroule encore sous nos yeux, que ses acteurs sont non seulement des incontournables dans le paysage footballistique mondial, sinon des hommes de pouvoir.

En 2004, Fernando Hidalgo avait tenté d’écarter Gustavo Mascardi du milieu. L’année suivante, la DGI enquête sur lui, en 2012, 146 représentants de joueurs sont sous le coup d’une enquête pour non déclaration de revenus. Parmi eux, Gustavo Mascardi et Fernando Hidalgo. Mais Mascardi ne tombe pas. Gérant de Ferro, il a beau être ensuite poursuivi par la justice italienne pour des affaires de commissions dans les transferts de Juan Sebastián Verón et Hernán Crespo vers l’Italie, l’homme est toujours présent. Il gère aujourd’hui les carrières de joueurs comme Paulo Dybala ou Juan Manuel Iturbe. En 2015, la fédération argentine est mise est tutelle par la FIFA suite au scandale des élections truquées. Parmi les membres alors nommés pour former la Comisión Normalizadora se trouve Carolina Cristinziano. Avocate, femme de l’ancien footballeur Gonzalo Belloso, celle qui rêve un jour de devenir présidente de son Rosario Central est bien connue du milieu : elle était aux côtés de Gustavo Mascardi lors des négociations pour le retour de Palermo à Boca et le transfert de D’Alessandro à San Lorenzo. Le monde est petit…

Il l’est encore plus pour le clan Xeneize. Mauricio Macri est devenu en 2015 le premier Président de la République Argentine issu du monde du football. Après son élection, il nomme Gustavo Arribas Director General de la Agencia Federal de Inteligencia, les services de renseignements argentins. Pendant ce temps, Daniel Angelici assure la direction de Boca, club où l’un des principaux pourvoyeurs de joueur n’est autre que…Fernando Hidalgo (Jonathan Calleri de All Boys, Esteban Burgos de Talleres, Azarías Molina, Alex Jara d’Instituto, César Meli de Colón, Cristian Pavón de la “T” et Andrés Chávez de Banfield., autant de négociations menées par Hildago). Après la crise générale provoquée par la fin de FPT, une nouvelle équipe de direction est nommée à la têe la fédération argentine. Aux comamndes, Claudio Tapia, ancien employé du Groupe Macri, son beau-père Hugo Moyano et Daniel Angelici. De l’autre côté de l’océan, Pini Zahavi (ré)apparait aux yeux de la presse française comme homme clé des négociations entourant le possible transfert de Neymar au Paris Saint-Germain. En s’appuyant sur le football et surfant sur l’ouverture au monde du marché, les trois points de HAZ ont, en 20 ans, non seulement dicté le destin de l’Argentine et de ses joueurs, ils ont aussi détourné l’argent des clubs argentins et ont depuis accédé aux plus grands postes politiques du pays. Ils ont surtout mis la planète football au centre du triangle qu’ils ont eux-mêmes dessiné.