À la même époque que Garrincha, Canhoteiro se distingue par sa simplicité et ses nombreux dribbles, mais sa réputation ne dépassera pas les limites de São Paulo en raison d’une absence de participation à la Coupe du Monde.

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« Quand je parle de l’habileté de ce joueur aux gens de Rio, beaucoup sont surpris. Mais ce que Garrincha a fait en 1957 sur l’aile droite avec Botafogo, Canhoto l’a fait à gauche avec São Paulo. Il n’a pas été seulement le meilleur de la ville, mais le meilleur de tout l’État de São Paulo en 1957. Au Brésil, il y a ces injustices-là : Canhoteiro n’a jamais disputé une Coupe du Monde ». L’hommage est signé Zizinho, leader du Brésil lors de la Coupe du Monde 1950 et qui rejoint São Paulo en 1957 après avoir fait le bonheur de Flamengo et Bangu à Rio de Janeiro. L’honoré est Canhoteiro, un joueur qui rappelle Garrincha sur de nombreux aspects, au point d’être surnommé le Garrincha de l’aile gauche ou le Garrincha du Morumbi.

Du Maranhão à São Paulo

José Ribamar de Oliveira naît le 24 septembre 1932 à Coroatá dans le Maranhão, un État du Nordeste brésilien connu pour ses terres agricoles et ses magnifiques dunes de sable. Pour sa pauvreté aussi. Le Maranhão est l’État le plus pauvre du Brésil en termes de revenu par habitant et de pourcentage de personnes en situation de pauvreté ou d’extrême pauvreté. Dès son plus jeune âge, celui qui sera également surnommé Mandrake comme le nom d’un magicien fictif des États-Unis, joue au football, jonglant avec tous les objets possibles, cylindriques ou non, comme des oranges et des boîtes d’allumettes, mais aussi des capsules de bière et des pièces de monnaie. Son père veut qu’il se consacre aux études et l’attache à une table pour le forcer à étudier, sans succès : Canhoteiro déchire son cahier pour faire une boule de papier et jongler avec sous la table.

Canhoteiro joue à Paysandu, club de São Luís, la capitale du Maranhão, puis il rejoint le Ceará en 1953 où il joue à l’América, cinquième club de l’État en termes d’importance. Les performances et l’art du dribble de Canhoteiro l’emmène en sélection cearense, où il est repéré par le São Paulo FC. Pour son premier entraînement dans le club pauliste, il est demandé au robuste défenseur Turcão d’effectuer un marquage strict sur Canhoteiro. Mais comme Garrincha avait fait vivre un enfer à la légende Nilton Santos lors de son essai au Botafogo un an plus tôt, Canhoteiro dribble à de nombreuses reprises Turcão et réalise un entraînement exceptionnel, où comme pour Garrincha, ses futurs coéquipiers demandent son recrutement immédiat. Canhoteiro succède sur l’aile gauche à la légende Teixeirinha, titulaire au club depuis quinze ans et alors meilleur buteur de l’histoire du São Paulo FC. Mais, par sa personnalité et son style de jeu basé sur le dribble, Canhoteiro ne peut être comparé qu’à un seul joueur, Garrincha, comme l’écrit Arnaldo Ribeiro dans le livre Os dez mais do São Paulo FC : « Canhoteiro était détaché, comme Garrincha. Il ne savait pas et ne voulait pas savoir quel était l’adversaire qu’il allait affronter le dimanche. Quand il commençait sur le banc, c’était souvent qu’il n’avait pas sa tenue complète, il n’avait pas ses chaussettes par exemple. Quand il était appelé pour entrer en jeu, il perdait du temps en allant chercher ses affaires aux vestiaires. Son insouciance était également présente au moment de signer ses contrats. Il signait en blanc, il a reçu ses premières primes seulement quand il a quitté São Paulo ».

Canhoteiro se met rapidement les supporters de São Paulo dans la poche, en marquant notamment un golaço contre Fluminense en 1954. Sur un long dégagement du gardien Poy, Canhoteiro contrôle de la pointe du pied et dribble la « Santíssima Trindade Tricolor », Píndaro, Pinheiro et Castilho, pour marquer un but exceptionnel. Mais c’est surtout par ses dribbles que Canhoteiro conquiert les fans de São Paulo, au point d’être le premier joueur de football à avoir un « fan club » personnel au Brésil. Canhoteiro a même un dribble signature, le « solavanco », où à la manière d’un Garrincha mais sur le côté gauche, il commence par partir vers l’intérieur avant de dribbler brusquement le long de la ligne de touche. En 1955, São Paulo remporte le Troféu Jarrito de Mexico et la Pequena Taça do Mundo organisée au Venezuela, le Tricolor devançant notamment Valence et Benfica. Les performances de Canhoteiro lui permettent d’être convoqué en Seleção, avec laquelle il débute à la fin de l’année 1955 dans son stade du Pacaembu, marquant un but lors du 3-3 face au Paraguay. En 1956, Canhoteiro participe également au championnat sud-américain en Uruguay et à la tournée européenne, affrontant notamment l’Angleterre à Wembley.

Le paulista 1957

Canhoteiro continue de briller sous le maillot de São Paulo, même si ses nombreuses soirées alcoolisées l’empêchent parfois de jouer à son meilleur niveau. Canhoteiro reçoit de nombreuses amendes par le club en raison de ses escapades nocturnes et lorsque l’entraîneur Vicente Feola vient le chercher en boîte de nuit, Canhoteiro tente vainement de se faire passer pour un videur. L’arrivée sur le banc du Hongrois Béla Guttmann en 1957 transforme Canhoteiro qui, comme Garrincha, était un dribbleur formidable mais frappait rarement au but. Béla Guttmann lui donne des zones où frapper et Canhoteiro devient plus redoutable devant le but. Guttmann demande également le recrutement du vétéran Zizinho, trente-six ans, mais encore du football plein les jambes. Le défenseur Mauro présente à Zizinho l’équipe, lui disant : « Maurinho et Amauri, tu peux les lancer en profondeur. Canhoteiro est différent, tu lui donnes le ballon dans les pieds. Il va feinter l’accélération et revenir pour recevoir le ballon ». Zizinho lui demande alors si Canhoteiro est bon, ce à quoi Mauro répond simplement, sans ignorer le CV de Zizinho : « Zizinho, tu as rarement joué avec des ailiers comme lui ».

Pour le troisième match de Zizinho au club, Canhoteiro marque un doublé lors de la victoire 6-2 face au Santos d’un certain Pelé, alors âgé de dix-sept ans. Les deux joueurs restent évidemment dans la mémoire de Zizinho : « Lors de ce match, j’ai vu jouer un gamin appelé Pelé. Pour la première fois je le voyais et j’étais émerveillé. Il s’est battu comme un diable pendant quatre-vingt-dix minutes, il a donné des coups et a sorti Victor sur blessure avec un coup de tête à l’arcade. J’ai immédiatement aimé les qualités techniques et extra-sportives du gamin et j’ai senti qu’il irait très loin. Je ne me suis pas trompé ! Avec trois matchs en deux semaines et sans une préparation adéquate, puisque je m’étais entraîné seulement une semaine avant le voyage, j’étais un peu fatigué. J’ai demandé à Canhoteiro de garder un peu le ballon car j’étais fatigué et il m’a regardé surpris, on aurait dit qu’il n’avait pas bien compris ce que je voulais. Sur le premier ballon reçu, il l’a gardé tout seul jusqu’à ce que Santos fasse une faute. J’ai tiré le coup franc vers Canhoteiro et il a traversé le terrain ballon au pied pour revenir à nouveau à sa position, toujours avec le ballon au pied, jusqu’à une nouvelle faute. Et ça a été comme ça jusqu’à la fin du match. Ce jour-là, j’ai vu à quel point le “Canhoto” était bon ».

Béla Guttmann laisse Zizinho et Canhoteiro libres, disant : « Ces deux-là n’ont besoin de rien savoir. Qu’est-ce que je pourrais leur dire ? ». Le duo émerveille ceux qui ont la chance de les voir jouer, comme le jeune Rivelino qui prend comme modèle Canhoteiro, ou encore un autre futur champion du monde 1970, Gérson : « Cela a été facile pour ces deux-là de se comprendre, parce qu’ils savaient déjà tout. Canhoteiro mettait le latéral adverse sur les fesses et s’arrêtait pour rigoler. Sa façon de jouer était de s’amuser. Un jour, il a demandé à l’un de ses adversaires, Jadir : “C’est un match pour rigoler ou c’est sérieux ?”. Les joueurs se rencontraient avant les matchs, pour jouer sans violence, et Jadir lui avait donné un coup au début du match. Quand il a répondu que c’était sérieux, Canhoteiro est parti. Il a quitté le terrain ! ». Zizinho rend une nouvelle fois hommage à son nouveau coéquipier : « À São Paulo, j’ai joué avec une poignée de cracks. L’un d’eux, Canhoteiro, je n’oublierai jamais. Il a été le meilleur ailier gauche que j’ai vu dans ma vie. Sur un mètre carré, il dribblait trois joueurs, comme le beurre qui glisse des mains ».

São Paulo dispose d’une attaque exceptionnelle, avec également Amaury, Maurinho et Gino, et domine le championnat paulista 1957, ne concédant qu’une seule défaite. La concurrence de Santos et du Corinthians est féroce et São Paulo doit remporter le dernier match face au Corinthians pour être champion. À l’heure de jeu, Amaury ouvre le score, Canhoteiro double la mise et São Paulo l’emporte finalement dans un match qui sera connu sous le nom de la Tarde das Garrafadas. São Paulo remporte un titre qui lui échappait depuis 1953 et Canhoteiro est la star de la ville, dribblant son ami Idário quatorze fois au cours du match ! Dans le livre Seleção Brasileira de Histórias do Futebol, Marcelo Schwob écrit : « Lors de la finale du championnat paulista 1957, Canhoteiro avait dribblé Idário de toutes les manières, en utilisant son vaste répertoire de dribbles, dont le fameux “solavanco”. Ce n’était pas pour humilier, mais pour surprendre la défense adverse et attaquer de manière décisive. Alors que tous les joueurs são-paulinos célébraient la victoire, Canhoteiro s’est approché d’Idário et l’a invité à manger un sandwich et prendre une bière au Bar Ponto Chic, le traditionnel point de rencontre des joueurs dans le centre de São Paulo, le fameux bar où a été inventé le sandwich Bauru, avec du rosbeef, des tomates et de la mozzarella. C’était là que Canhoteiro rencontrait ses amis, Idário était l’un d’eux, tout comme Djalma Santos, qui suait aussi pour défendre sur lui ».

Sans Coupe du Monde

Avec ce titre, Canhoteiro est consacré comme le plus grand ailier gauche de l’histoire du football brésilien et est un nom attendu pour la Coupe du Monde 1958, d’autant plus que le sélectionneur Vicente Feola, passé par São Paulo, déclare : « Canhoteiro est le meilleur ailier gauche du monde. S’il était un peu plus sérieux, il n’y aurait pas de meilleur joueur que lui ». Canhoteiro est en concurrence avec Pepe, l’ailier de Santos, et Zagallo, pressenti pour être écarté. Dans le livre As melhores seleções brasileiras de todos os tempos de Milton Leite, Zagallo explique : « À cette époque, j’ai arrêté de lire les journaux, écouter les radios, parce qu’on parlait seulement de Pepe et Canhoteiro. Tout cela m’a servi de motivation pour travailler plus ». Canhoteiro a également le soutien du chef de la délégation et dirigeant de São Paulo, le Dr. Paulo Machado de Carvalho, qui explique au reste de la commission : « São Paulo a été champion parce que Canhoteiro a joué de manière exceptionnelle. Si le psychologue Carvalhaes arrive à lui faire prendre conscience de ses responsabilités, il fera un bien énorme à la Seleção ».

Canhoteiro participe à quelques matchs de la préparation, mais il se sent moins à l’aise avec la Seleção, où le jeu est trop sérieux pour qu’il s’amuse. Lors des entraînements, il épargne son ami et latéral droit De Sordi, qui joue également à São Paulo. Après le dernier match de préparation au Brésil, Canhoteiro est autorisé à sortir dans les rues de São Paulo à condition de revenir à une heure définie. Canhoteiro ne respecte pas son engagement et est écarté par Vicente Feola au profit de Zagallo, moins dribbleur, mais plus discipliné tactiquement. « Zagallo était la fourmi, Canhoteiro la cigalle », écrit Renato Pompeu dans sa biographie Canhoteiro, o homem que driblou a glória. Canhoteiro ne disputera jamais la Coupe du Monde et sa réputation ne dépasse pas les limites de São Paulo, la radio nationale se concentrant à l’époque sur le football de Rio de Janeiro. Dans sa chanson O Futebol, le célèbre musicien Chico Buarque écrit : « Canhoteiro, dont le maillot a été volé par Zagallo lors de la Coupe de 1958, privant la planète de voir ce que seulement moi ai vu ».

Autre témoin oculaire, le masseur de la Seleção, Mário Américo, qui explique dans ses mémoires : « Canhoteiro a été le meilleur ailier gauche que le Brésil ait eu. Il n’a pas fait une plus belle carrière seulement parce qu’il était naïf et faisait confiance aux autres. Il sortait beaucoup avec Maurinho et il arrivait toujours quelque chose. Canhoteiro en payait le prix. Les mauvaises compagnies, la fête et le manque d’amour-propre ont mis fin à son football avant l’heure. C’est malheureux ». Canhoteiro joue encore trois matchs avec la Seleção en 1959, dont le fameux match contre l’Angleterre, marqué par l’incroyable bronca du Maracanã lors de l’annonce de l’absence de Garrincha. Canhoteiro est régulièrement comparé à Garrincha, notamment par l’historien Agnello di Lorenzo et le joueur Zizinho, qui explique : « Il faisait à gauche ce que Garrincha faisait à droite. Je n’ai jamais vu un dribbleur comme Canhoteiro ». Dans son livre Os dez mais do São Paulo, Arnaldo Ribeiro écrit : « Quand São Paulo recrutait un joueur, c’était Canhoteiro qui lui présentait la ville, ou mieux : les meilleures boîtes de la ville. Par le style de jeu, l’insouciance, l’amour des supporters de tous les clubs, la relation avec les coéquipiers et adversaires, les sorties nocturnes, la chute dans l’alcool, Canhoteiro ne peut être comparé qu’à un seul autre mythe du football brésilien : Garrincha. L’un était droitier, l’autre gaucher. Garrincha partait toujours vers la droite et personne n’arrivait à le suivre. Canhoteiro dribblait vers les deux côtés, il avait cet avantage. Ils étaient contemporains. Mais il n’y avait pas de place pour les deux dans la même équipe, seulement dans une équipe de rêve… ».

Fin tragique

En 1960, Canhoteiro réalise un match exceptionnel face au Sporting CP pour l’inauguration du Morumbi, nouveau stade du São Paulo FC. Une semaine plus tard, afin d’affronter le Nacional uruguayen, le club tricolor est renforcé par quelques joueurs, Djalma Santos et Julinho Botelho de Palmeiras et Almir Pernambuquinho du Corinthians alors que Pelé devait participer à la rencontre mais déclare finalement forfait à cause d’une blessure. São Paulo s’impose 3-0 avec un but de Canhoteiro, presque un jubilé pour le « Garrincha de l’aile gauche ». Blessé ensuite par le corintiano Homero, Canhoteiro est opéré deux fois du genou, deux opérations qui se passent mal, le laissant même avec une jambe plus courte que l’autre, nouveau parallèle avec Garrincha. Canhoteiro dispute son dernier match avec São Paulo en 1963, une lourde défaite 3-0 contre le Corinthians, portant ses statistiques avec le SPFC à cent-trois buts en quatre-cent-quinze matchs. Canhoteiro passe encore par le Mexique où il abuse de la tequila, avant de revenir au Brésil, à Saad et Nacional, sans jamais retrouver son niveau.

Canhoteiro troque définitivement ses crampons pour une guitare, gagnant un peu d’argent comme musicien. Devant ses difficultés financières, il est employé par la banque de l’État de São Paulo pour servir le café, nouveau clin d’œil à Garrincha, qui faisait la promotion du café brésilien lors de son passage en Italie. Mais si Canhoteiro est souvent comparé à Garrincha, c’est aussi pour sa dépendance à l’alcool et sa fin tragique. Celui qui est redevenu simplement José Ribamar de Oliveira s’enfonce dans l’alcool et est victime d’un AVC le 13 août 1974. Transféré à l’hôpital, Canhoteiro meurt trois jours plus tard, à seulement quarante-et-un ans. Enterré au cimetière du Morumbi, non loin du stade dont il a écrit les premières lignes, Canhoteiro laisse dans le deuil une femme, une fille et des milliers de supporters, pas seulement du São Paulo FC, mais de simples fans de football, conquis par sa simplicité, son jeu spectaculaire et son art du dribble.

Marcelin Chamoin
Marcelin Chamoin
Passionné par le foot brésilien depuis mes six ans. Mon cœur est rouge et noir, ma raison est jaune et verte.