Il est assez courant en nos contrées de parler de l’inutilité des rencontres amicales. Pourtant, outre l’importance de celles-ci dans la préparation de compétitions à venir, il est des régions du monde où ces rencontres, marquées par l’histoire, prennent une dimension particulière. C’est le cas des duels opposant Chili, Pérou, et Bolivie, l’autre bataille du Pacifique.

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C’est l’histoire d’une rivalité politique qui n’a jamais cessé de transpirer dans tous les pans de la société. Depuis plus d’un siècle, sur les rives du Pacifique, la guerre qui oppose Chili, Pérou et Bolivie n’a cessé de faire rage et s’est naturellement étendue au football.

Une histoire commune

C’est au cours du XIXème siècle que la plupart des pays sud-américains acquièrent l’indépendance. Parmi les trois pays qui nous intéressent aujourd’hui, le Chili est le premier à y accéder. L’invasion de l’Espagne par les armées napoléoniennes et de l’annonce de la captivité du roi d’Espagne déclenche les opérations d’indépendance. La junte s’empare du pouvoir et crée la Patria Vieja (la Vieille Patrie). Les premières lois sont dictées, la guerre d’indépendance débute avec la tentative de reconquête espagnole, appuyée par les troupes envoyées par le vice-roi du Pérou, José Fernando de Abascal y Souza. Battus à Rancagua en 1814, les « patriotes » se réfugient alors en Argentine et vont former l’Armée des Andes, dirigée par José de San Martín et dans laquelle se trouve Bernardo O’Higgins, futur père fondateur de la République Chilienne après la victoire de Chacabuco en 1817 face aux loyalistes. Le Chili est indépendant un an plus tard. C’est depuis le Chili que San Martín coordonne son offensive vers le Pérou avec Simón Bolívar qui arrive depuis l’Equateur. En 1821, San Martín s’empare de Lima et proclame d’indépendance du Pérou qui deviendra effective trois an plus tard. Les troupes de Bolívar libèrent ensuite le Haut-Pérou qui devient Bolivie l’année suivante, en 1825. Chili, Bolivie et Pérou ont ainsi acquis leur indépendance ensemble, englobés dans le projet de Bolívar de créer une vaste confédération sud-américaine qui aurait un poids considérable sur l’échiquier mondial. Mais avec de l’indépendance de chacun va naître les divisions, chaque pays cherchant alors à prospérer de son côté.

Territoires du nord et accès à la mer : la bataille du Pacifique

La jeune Bolivie indépendante se rend rapidement compte que l’accès à la mer sera sa planche de salut et le désert d’Atacama devient rapidement un objet de tension. Dès 1825, la Bolivie s’appuie sur le tracé de l’ancienne colonie espagnole pour revendiquer une zone de 560 km à travers le désert d’Atacama. Cette bande sera l’objet principal de la Guerre du Pacifique près de 60 ans plus tard. Lorsque Simón Bolívar défini la Bolivie, il désigne Cobija comme le grand port bolivien situé sur le Pacifique. Jugeant Cobija inadéquat car trop isolé, le gouvernement bolivien entreprend alors d’annexer le port d’Arica, propriété péruvienne. Un premier accord semble voir le jour mais meurt avant même d’être entériné. Quelques années plus tard, sous l’impulsion d’Andrés de Santa Cruz, la Confédération péruvio-bolivienne voit le jour. Voyant en cette confédération une menace politique mais aussi économique, le Chili, aidé d’opposants péruviens, va alors mener une guerre pour mettre fin à celle-ci. Nous sommes en 1836, la Guerre de la Confédération éclate entre Pérou/Bolivie d’un côté et de l’autre, le Chili rejoint par l’Argentine, un Chili qui, comme la plupart des états voisins, n’avait de cesse de chercher à étendre son territoire et en profite alors repousser ses frontières vers le nord.

À gauche : la Bolivie de la première moitié du XIXe siècle. À droite : la poussée territoriale chilienne après la Guerre du Pacifique.

Entre temps, le désert d’Atacama, épicentre des luttes politiques, prend une importance économique capitale après la découverte d’un gisement de guano puis de salpêtre. Cette découverte est à l’origine de la Guerre du Pacifique. En 1875, le Pérou exproprie les compagnies minières étrangères, tandis que le gouvernement bolivien impose une taxe de 10 % sur tout ce qui est exploité par les entreprises chiliennes, menaçant de liquider les entreprises chiliennes qui ne paieraient pas l’impôt créé. La réponse chilienne est violente : le 1er mars 1879, le Chili entre en guerre avec la Bolivie en envahissant Antofagasta. Allié de la Bolivie, le Pérou entre dans le conflit qui durera cinq ans et débouchera sur la victoire chilienne. Les conséquences sont terribles pour la Bolivie et le Pérou.

Le désert d’Atacama devient chilien, le port d’Arica, porte ouverte sur le monde aussi, la Bolivie perd son seul accès à la mer. Cette cicatrice ne sera jamais refermée. Chili et Bolivie n’ont plus aucune relation diplomatique et le conflit est toujours vivace. Les déclarations d’Herlado Muñoz, ministre des affaires étrangères chilienne en avril 2014 suite à la demande de la Bolivie au Tribunal de La Haye, et la récente décision de ce même tribunal (après cinq année de lutte côté Bolivie) de ne pas forcer le Chili à négocier ses frontières, illustrent encore parfaitement à quel point la plaie reste ouverte. Enfin, tous les ans le 23 mars, la Bolivie célèbre le jour de la mer, el Dia del Mar, l’occasion pour les journaux, les écoles et les institutions publiques de rappeler la perte de l’accès à l’océan et surtout de rappeler l’importance de ne jamais perdre le désir de le récupérer. La polémique touche aussi le football, en témoigne la célébration de Carlos Saucedo, double buteur bolivien lors du choc opposant Chili et Bolivie à Antofagasta en octobre 2014, mimant un nageur et expliquant ensuite son geste par une revendication du droit d’accès à la mer pour son pays. Chili et Bolivie étaient alors restés dos à dos mais cet évènement avait montré qu’une fois encore sur le terrain, la grande histoire revient régulièrement faire quelques rappels.

Rivalité et guerre des mots

C’est donc sur ces braises qu’un siècle de rivalités politiques jonché de guerres que le football souffle régulièrement entre ces trois pays. Ce sport étant étroitement lié à l’histoire de l’indépendance de chacun des pays du continent (voir notre article L'origine d'une passion), il ne pouvait bien évidemment en être autrement. Si les tensions sont réelles entre Bolivie et Chili, la grande rivalité oppose surtout Pérou et Chili dont les rencontres sont connues sous le nom de Clásico del Pacífico. Les rencontres entre les deux voisins de la côte Ouest ont également souvent donné lieu à des duels âpres et des débats passionnés, alimenté par la résurgence assez régulière de cette page d’histoire du XIXème siècle. L’épisode le plus incroyable reste évidemment celui de l’espionnage par Pinochet du Pérou de Francisco Morales Bermúdez, épisode relaté par l’historien Luis Urrutia O’Nell lorsque nous l’avions rencontré au Chili : « Tout commence plusieurs jours avant le match. La télévision couleur s’est répandue au Pérou au cours de l’année 1978. Lors de la deuxième quinzaine de mars 1977, l’armée chilienne va disséminer une dizaine de télévisions couleurs à travers les couvents des sœurs présents à Lima. Les monastères vont alors distribuer ces téléviseurs dans des lieux publics et diffuser l’information. Tout est fait pour que les péruviens puissent se focaliser sur le match. Le soir de la victoire péruvienne, pendant que le pays et ses dirigeants célèbrent, des Hawker Hunter chiliens équipés d’appareils photo et de caméras décollent de la base de Cerro Moreno située à Antofagasta. Ils prennent la direction près de 1100 kilomètres au nord, vers la base péruvienne de La Joya, à Arequipa, pour prendre le maximum d’informations sur les forces péruviennes présentes. L’opération est un succès, en profitant de la liesse péruvienne, le Chili réussit à espionner son voisin ». Moins politique et plus sportif, régulièrement, de nouveaux faits viennent alimenter cette rivalité, la qualification du Pérou au détriment du Chili pour la dernière Coupe du Monde étant un épisode de plus.

Cependant, l’une des luttes les plus farouches entre Chiliens et Péruviens ne se situe pas sur le terrain mais plus dans les livres et l’utilisation des termes propres au football. Tout amateur de football sud-américain a déjà entendu parler de la « chilena », terme employé pour décrire un retourné acrobatique (Youtube est rempli d’exemples). C’est justement ce terme qui est l’origine de disputes entre les deux pays. Car au Pérou, la « chilena » n’existe pas, on parle de « chalaca ». Le débat peut prêter à sourire mais il est réellement passionné, allant jusqu’aux plus hautes instances des deux pays. Alors faut-il dire « chilena » ou « chalaca » ? L’objet de la discorde porte sur l’origine du geste. Côté Pérou, les historiens du football font remonter l’origine du geste au XIXème siècle lorsque les marins anglais organisèrent des rencontres de football du côté de Callao. Le journaliste argentin Jorge Barraza, au prix d’une longue investigation démontra qu’au cours d’une partie entre anglais et « chalacos » (les habitants de Callao), un joueur d’origine africaine réalisa un retourné acrobatique qui surprit tout le monde. Ce tir fut alors décrit comme « Tiro de Chalaca » avant de devenir « chalaca ». La légende veut alors qu’au cours de rencontres opposant Péruviens et Chiliens, ces derniers se mirent alors à reproduire ce geste qui devint, dans les années vingt, la « chilena » par presse argentine interposée suite à un but inscrit de la sorte par Ramón Unzuaga, avant d’être popularisée par un autre chilien, David Arellano, lors de la tournée de Colo-Colo en Espagne.

Le football comme arme diplomatique

Mais dans un sport où les rivalités nationales sont souvent exacerbées, il est deux exemples notables d’utilisation du football comme tentative d’apaisement diplomatique entre les deux pays.

Le Combinado del Pacifico

En 1933, cinquante ans après la fin de la Guerre du Pacifique, Waldo Sanhueza, président de Colo-Colo et Jack Gubbins, homme d’affaire péruvien, ont l’idée d’unir péruviens et chiliens dans une seule et même équipe. Le Combinado del Pacífico est ainsi né. Formée de l’association de joueurs de Colo-Colo (4) et 13 Péruviens venus d’Universitario, rejoints ensuite par des joueurs de l’Alianza Lima et de l’Atlético Chalaco, cette équipe unifiée, qui porte les deux drapeaux sur son maillot, va effectuer une tournée européenne entre octobre 1933 (premier match face aux Bohemians de Dublin) et 1934, passant par le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne. Elle précède d’une année le premier duel officiel entre Pérou et Chili et laisse pourtant un lien étroit entre Colo-Colo et ses voisins du Nord. Ainsi, en 1987, lors de la tragédie aérienne qui touche l’Alianza Lima (lire L’histoire d’un nom (14) : Alianza Lima), le club chilien prêtera quatre de ses joueurs pour reconstruire une équipe décimée. Vingt ans plus tard, les deux clubs organiseront un match amical dont les bénéfices seront reversés aux victimes du tremblement de terre qui toucha le Pérou cette année-là.

Plus récemment, une nouvelle initiative menée au Chili vise à réconcilier les peuples. Sous l’impulsion du Consul Général du Pérou à Santiago, Alejandro Riveros, le Club Deportivo Incas del Sur est créé à Independienca. L’objectif affiché est résumé en une phrase « promouvoir le sport à travers la jeunesse unie des deux pays ». Ce club, qui reprend les couleurs de la sélection péruvienne, rejoint la colonie des clubs « ethniques » du pays : les Italiens d’Audax Italiano, les Espagnols de l’Unión Española et les Palestiniens de Palestino et vise à faire jouer sous de mêmes couleurs de jeunes péruviens installés au Chili, des Chiliens et des binationaux. Le club, qui a reçu la visite et la bénédiction de Michelle Bachelet, débute sa première saison en quatrième division (vous pouvez retrouver notre entretien avec Alejandro Riveros). Malheureusement, après deux belles premières saisons en Tercera B (la quatrième division donc), plombé par des soucis économiques, le club se met en pause à l’échelon national. Ses rêves de Primera s’envolent.

C’est ainsi qu’un match opposant le Chili à l’un de ses deux voisins n’est jamais un match comme les autres, sa dimension historico-sportivo-politique en fait un rendez-vous incontournable de l’histoire de ces trois pays. Bien loin des conflits militaires désormais passés, la rivalité sportive demeure. Elle est aussi la preuve que le football n’est pas qu’un sport.