Bien avant la naissance des futures géantes que seront la Coupe des Clubs Champions (aujourd’hui UEFA Champions League) et la Copa Libertadores, rares étaient les compétitions internationales de club. Alors que l’Europe voit ses latins croiser le fer, de l’autre côté de l’océan, le Venezuela va créer la première compétition mondiale de clubs.

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« Jouant un bon football toujours vers l’avant, La Salle a offert une grande opposition au Real Madrid. Pepino Delfino a été le héros de la soirée avec Candal, Cabillón et Hely Olivares comme autres grands. Tout La Salle a livré un match extraordinaire et bien qu’ils ont montré une grande qualité, il a été nécessaire pour le Real Madrid de réagir pour sauver le match ». Nous sommes le 13 juillet 1952 et le quotidien El Nacional rapporte le premier match d’un nouveau tournoi organisé sur les terres vénézuéliennes : la Copa Coronel Marcos Pérez Jiménez. Ce tournoi international, qui rassemble Amérique du Sud et Europe changera rapidement de nom pour devenir la Pequeña Copa del Mundo, l’ancêtre de la future Coupe Intercontinentale aujourd’hui Coupe du Monde des Clubs.

Installer le football au Venezuela

Une légende partagée veut que le premier match de football disputé au Venezuela est daté du 16 juillet 1876. Ce lundi-là, un Gallois nommé A.W. Simpson aurait ainsi organisé un match de football du côté d’el Caratal, à proximité de la mine Perú d’El Callao que les compagnies étrangères exploitaient alors pour extraire l’or. Des Français, des Anglais, des Allemands, et des Italiens auraient ainsi pris part à ce match. Si le conditionnel est de rigueur, c’est uniquement parce qu’aucun document ne vient alimenter cette histoire orale, bien qu’il fut un temps indiqué qu’un journal local nommé El Correo del Yuruari, hebdomadaire de l’état de Bolívar, avait rapporté ce fameux match (plusieurs enquêtes montreront ensuite que ledit journal n’existait alors pas encore à cette date). Les premières traces écrites parlant de football au Venezuela remontent à 1902 avec, du côté de Caracas, la mise en place d’un championnat notamment par les migrants venus d’Espagne, d’Italie et du Portugal. Il faut attendre les années vingt pour que plusieurs autres équipes, issues des vagues migratoires suivant la fin de la première guerre, s’associent et créent l’Alto Tribunal de Football qui va précéder l’arrivée de la Federación Nacional de Fútbol (1925) qui va organiser le football vénézuélien avant de laisser la place à la Liga Venezolana de Fútbol (1932), à la Asociación Nacional de Fútbol (1939) puis enfin à la Federación Venezolana de Fútbol reconnue par la FIFA en 1951. Des championnats s'organisent auquel participent des clubs tels que La Salle, le Deportivo Español, Catalonia ou encore Deportivo Vasco. gaubekaLa seconde guerre mondiale apporte un nouvel afflux de migrants venus d’Europe, ils vont aider au développement du football local, l’ère du Fútbol Colonial débute, elle conduira à la véritable entrée dans le football professionnel au pays, le premier championnat officiel professionnel étant lancé en 1957. C’est donc dans ce paysage d’un football qui ne commence finalement qu’à véritablement s’organiser que le Venezuela va se muer en pionnier.

En décembre 1951, l’Estadio Olímpico de la UCV de Caracas est inauguré à l’occasion des Jeux Bolivariens. Il sera l’hôte d’une nouvelle compétition qui doit permettre au Venezuela de faire véritablement son entrée dans le concert footballistique mondial : la Pequeña Copa del Mundo. Parrainée par la revue Venezuela Deportiva, qui donne un temps son nom à l’épreuve avant que celle-ci ne devienne Copa Coronel Marcos Pérez Jiménez, elle permet au champion local de rencontrer d’autres géants du continent et d’Europe. Elle est surtout l’œuvre d’un homme : Damián Gaubeka.

Né au pays basque, à Larrauri, Gaubeka fut condamné à mort lors de la Guerre Civile espagnole avant de fuir et de se réfugier au Venezuela dans les années quarante. Il arrive à La Guaira puis migre vers Caracas dans un Venezuela alors en plein développement, terrain propice à tout entrepreneur. Après avoir été jardinier et même joueur de La Salle, il participe à la rénovation et au développement urbain de Caracas, est un temps déporté en France par la junte militaire alors au pouvoir mais revient et va alors réaliser son rêve de football en attirant les meilleures équipes, grâce à un bolívar puissant (qui s’échange alors à 3,35$), à un bassin de population riche en migrants venus d’Europe, et à quelques relations. Le Basque est un ami proche de Santiago Bernabéu, l’emblématique président du Real Madrid. C’est ainsi avec lui qu’il assistera à la finale de la Coupe du Monde 1958 en Suède avant de prendre immédiatement l’avion pour assister à la finale de la Copa del Generalísimo de fútbol (aujourd’hui Copa del Rey) opposant Real Madrid et Athletic Bilbao le même jour, manquant ainsi le couronnement du Roi Pelé. L’amitié est telle que Bernabéu en avait fait socio d’honneur du Real, le président du Real n’hésitant pas à venir le chercher à l’aéroport lorsqu’il posait pied en Espagne avec son passeport vénézuélien, lui qui était condamné à mort sur ses terres. Gaubeka se liera également d’amitié avec Di Stéfano, qu’il poussera à entrer sur le terrain lors de l’édition 1963 alors que la star (alors du Real) venait d’être tout juste libérée d’un kidnapping par un groupe rebelle à Caracas, ou encore avec l’idole de l’Atlético, Luis Aragonés, avec qui il partage parties de cartes et de dominos.

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Vitrine mondiale à Caracas

C’est donc assez naturellement que le Real Madrid est du premier rendez-vous de cette Pequeña Copa del Mundo de 1952. Mais les Merengues ne seront pas les seuls grands à venir. À leurs côtés lors de cette première édition – et grâce à la compagnie aérienne TACA qui prend en charge le transport, Botafogo et surtout le géant Millonarios et ses stars Adolfo Pedernera et… Alfredo Di Stéfano. Les Colombiens sortent de la période El Dorado qui a vu leurs clubs attirer les grands joueurs en même temps que la sélection est ostracisée (lire Marcos Coll : un Olímpico mondial), ils font office de favoris aux côtés du Real qui joue le match d’ouverture de l’épreuve face à La Salle, champion de Primera División de Venezuela, après avoir été accueilli par une foule de migrants venus d’Espagne avec les plus grands honneurs (et un cortège de plus de 300 voitures). Toutes les rencontres se disputent à l’Olímpico de la UCV, les quatre équipes s’affrontant aux deux reprises afin d’établir un classement. Si le Tournoi de Rio avait déjà vu Sud-Américains et Européens s’affronter, la version vénézuélienne a véritablement des airs de Coupe du Monde. Aucune rencontre ne sera télévisée mais toutes seront couvertes en intégralité à la radio, deux trophées, donnés pour l’un par la Junte militaire au pouvoir, pour l’autre par le président de Colombie, seront remis au vainqueur.

Sur le terrain, La Salle ne résistera véritablement qu’un temps donc au Real Madrid, arrache un point à Botafogo dans les derniers instants, point qui coûtera la victoire finale aux Brésiliens. Accrochés à deux reprises par le Real (2-2 « à domicile », 0-0 « à l’extérieur »), le Fogão termine à égalité de points avec les Espagnols mais est devancé à la règle du but marqué « à l’extérieur » par les Madrilènes. Le Real Madrid remporte ainsi la première édition de la Pequeña Copa del Mundo, Botafogo termine deuxième, Millonarios, qui a également accroché la maison blanche à deux reprises, termine troisième. La compétition va alors se tenir jusqu’en 1957, accueillir des géants tels que River Plate, le FC Barcelone, le Corinthians, l’AS Roma, Benfica, Porto, ou encore São Paolo avant de marquer une pause, le temps que Coupe d’Europe des Clubs Champions et Copa Libertadores voient le jour. C’en est alors terminé de la Pequeña Copa del Mundo, le tournoi revient un temps à Caracas sous un autre nom mais en 1960, la première Coupe Intercontinentale se déroule à Montevideo, opposant Peñarol et Real Madrid. La Coupe du Monde des Clubs est née, son histoire, que nous vous avons déjà contée, commence.

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