Le 3 juin 1962, Marcos Coll lance l’opération remontada de sa Colombie face à l’ogre soviétique. Voici l’histoire d’un milieu de terrain d’une sélection novice en Coupe du Monde qui va entrer sans le savoir au panthéon du football mondial.

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Un long rêve de Coupe du Monde

L’histoire mondiale de la Colombie débute en 1957. 12 ans après avoir débuté sur l’échelle continentale lors d’une Copa América devenue épopée de légende (lire Copa América Centenario : 1945, l’odyssée colombienne), la Colombie a dû patienter en raison de sa dispute avec la FIFA provoquée par les débuts du football professionnel au pays. En 1948, le premier championnat professionnel est organisé en Colombie, il est remporté par l’Independiente Santa Fe. Mais les conflits internes éclatent au pays entre la DIMAYOR, l’organe chargé de l’organisation de ce championnat, et la fédération colombienne de football. Conséquence, la FIFA décide alors de suspendre clubs et sélection de toute compétition jusqu’à la signature du Pacte de Lima. Ce n’est donc qu’à partir de 1954 que la sélection nationale colombienne peut de nouveau espérer. Elle doit alors patienter jusqu’en 1957 pour participer à ses premiers éliminatoires pour une Coupe du Monde. Tombant alors dans le même groupe que le Paraguay et l’Uruguay, sa campagne de qualification tourne court, son seul fait d’arme restant un nul en ouverture face à la Celeste. Elle va s’appuyer sur l’une des grandes stars de l’époque El Dorado pour franchir en palier.

Recruté par Millonarios au début des années 50, Adolfo Pedernera était une véritable star en Argentine. Membre éminent de la Máquina de River, qui écrase l’Argentine des années 40, il arrive en Colombie suite à la grève du football argentin pour jouer à Millonarios, devant l'une des stars de l'époque du Dorado, et va y revenir à la fin des années 50, notamment pour prendre en main la sélection. Sous ses ordres, les Cafeteros parviennent, non sans mal, à se défaire du Pérou en match aller-retour, ils valident ainsi leur premier ticket pour une Coupe du Monde alors organisée sur le continent, au Chili. El Maestro organise alors l’opération Coupe du Monde. Il présélectionne alors 35 joueurs qui sont réunis pour un stage commando à l’Escuela de Caballería de Usaquén. De ces 35, il en retient alors 22 qui seront du voyage au Chili, comptant notamment sur plusieurs joueurs de Santa Fe, demi-finaliste de la Libertadores 1961. Au pays, l’engouement d’une Coupe du Monde n’a pas encore atteint la dimension actuelle, le championnat ne s’arrête même pas durant la grande épreuve mondiale. Après être partie de Bogotá et après deux escales à Lima et à Tacna, la sélection arrive alors à Arica, ancienne terre péruvienne perdue après la Guerre du Pacifique (lire L'autre bataille du Pacifique), ville hôte de son groupe. Placée dans le groupe 1 avec l’Uruguay, vainqueur de la Copa América 1959, la Yougoslavie, vice-championne d’Europe 1960 et l’URSS, championne olympique 1956, championne d’Europe 1960, ses chances sont minimes, elle doit surtout se focaliser à faire honneur à sa présence. Après une courte défaite en ouverture face à la Celeste, la Colombie va attendre le deuxième match pour entrer dans l’histoire de la compétition.

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Marcos Coll, à jamais le premier

Marcos Tulio Coll Tesillo est né à Barranquilla en 1935. Il est le fils d’Emelina Tesillo et Elías Coll Tara, premier arbitre colombien FIFA de l’histoire, l’homme qui a dirigé le premier match de l’histoire du football colombien professionnel le 15 août 1948. Sa première équipe professionnelle sera le Deportes Tolima dans lequel il évolue pendant entre 1956 et 1959, se considérant comme l’un des membres fondateurs de l’époque professionnelle d'un club dans lequel il y reviendra à la fin des années 60. Entre temps, en 1960, il débarque à l’América de Cali, alors dirigé par Adolfo Pedernera. L’histoire entre les deux hommes est forte. Lorsqu’il était enfant, Marcos Coll avait été assister à un match du grand Millonarios à Barranquilla, emmené par son père qui l'avait invité à venir voir les stars argentines. Ce jour-là, du haut de ses 14 ans, il avait réussi à obtenir un autographe de Pedernera, son seul rêve d'alors. 13 ans plus tard, la veille d’un amical préparatoire à la Coupe du Monde 1962, Marcos Coll quitte l’hôtel de la sélection en douce pour passer chez ses parents et ramener la vieille page du Grafico, sur laquelle le Maestro apparaissait vêtu de son maillot de River, signée par celui qui est alors devenu son entraîneur. Il devient alors pour tous les autres joueurs « le fils de Pedernera ». Sur le terrain, Marcos Coll est milieu, un excellent milieu, Harold Mayne Nicholls, alors journaliste (avant d’être président de la fédération chilienne de football), en fera l’un des plus grands qu’il a vu jouer dans son livre Historias sudamericanas en la Copa del Mundo). Il est l’un des hommes clés de l’entraîneur Pedernera. Le 3 juin 1962, il entre dans l’histoire du football.

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Ce dimanche de juin à Arica, l’Estadio Carlos Dittborn est rempli de plus de 8000 spectateurs venus assister au match opposant l’URSS de l’Araignée Noire Lev Yashin, à la Colombie pour le compte de la deuxième journée du groupe 1. A 15h47, l’arbitre brésilien de la rencontre lance le match. A 15h58, le score est déjà de 3-0 en faveur des Soviétiques, l’affaire semble en voie de tourner au carnage. Il n’en est rien. Germán Aceros réduit l’écart en milieu de premier acte, à la pause, Pedernera bouge ses troupes, leur remet la tête dans le bon sens, les convainquant de ne rien lâcher. Pourtant, tout semble contraire aux Cafeteros. Ponedelnik inscrit le 4e peu avant l’heure de jeu, l’affaire est pliée. C’est alors que Marcos Coll intervient. Il raconte : « El Maestro Pedernera avait décidé de qui tirerait les corners, les coups francs, les penalties. Les corners côté gauche étaient pour moi. J’ai pris mon élan et j’ai tiré comme d’habitude, le ballon a pris alors un effet spécial. La première chose à laquelle j’avais pensé était de ne pas tirer trop haut car ils étaient meilleurs que nous dans le jeu aérien. Le joueur qui était au premier poteau s’est sorti et le ballon est passé, entrant dans les buts de Lev Yashin, le meilleur gardien du monde. »

Marcos Coll ne le sait alors pas, il vient d’inscrire le premier corner direct de l’histoire des Coupes du Monde. Son but change tout. La Colombie est revitalisée, elle prend alors le jeu à son compte, se libère, déroule et bouge l’URSS comme peu d’équipes parviendront à le faire. Au cours de ces 20 minutes de pression, elle inscrit deux nouveaux buts et réussi un miracle, décroche le nul 4-4, prend son premier point d’une phase finale de Coupe du Monde. S’il est sans lendemains, la Colombie sera ensuite balayée par la Yougoslavie et terminera à la dernière place du groupe, l’exploit est immense. El Espectador titre son édition du 4 juin d’un « Horas de ‘Locura Colectiva’ Vivió Colombia por el Triunfo en Arica ». En Colombie, la folie mondiale s’est emparée des rues. La fête est immense, oui, ce nul est bien une victoire pour la Colombie, le cœur et le jeu de ses Cafeteros a marqué spectateurs, journalistes et techniciens présents à Arica. A leur retour, les hommes du Maestro seront célébrés en héros, les premiers de l’histoire mondiale du football colombien. Mais ce 3 juin 1962, au-delà du seul point pris par la Colombie dans cette Coupe du Monde, la première de l’histoire pour le pays, le but de Coll entre dans la légende.

En trompant Lev Yashin depuis le coin gauche du terrain, le « fils de Pedernera » devient Marcos Coll el Olímpico, l’homme qui à ce jour est encore le seul à avoir marqué sur corner direct dans une phase finale de Coupe du Monde. Âgé aujourd"hui de 81 ans, il attend encore son successeur.