Ce 3 février, le prolifique buteur Irakien fête ses trente-sept ans et coule des jours paisibles depuis sa retraite il y a quatre ans. Retour sur le parcours d’un vrai battant qui a emmené son pays à son firmament.

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Né dans une famille turcomane (des Turcs d’Anatolie installés durant le règne de l’Empire ottoman) dans la très cosmopolite Kirkouk, carrefour de cultures arabes, kurdes, turques ou chaldéennes, le jeune Younis est d’abord fan du ballon orange, lui qui évolue en tant qu’arrière au sein d’une équipe de basket locale. Mais un entraineur lui fait changer d’avis, subjugué par sa hargne et sa dépense d’énergie, arguant de meilleurs émoluments dans le football. Bien lui en pris puisque Mahmoud va très vite crever l’écran. Révélé à Kirkouk en deuxième division, il obtient la promotion et un transfert chez Al-Talaba, l’un des quatre géants de la scène irakienne, chez qui il va scorer une trentaine de goals en deux saisons et commencer sa moisson de trophées (un championnat, deux FA Cup et une supercoupe, ainsi que le statut de meilleur buteur en 2001).

Mais 2003 restera comme le début des années noires pour l’Irak, l’invasion américaine venant définitivement mettre le feu à un baril de poudre ne demandant qu’à s’enflammer. Comme beaucoup de joueurs, Mahmoud va plier les gaules et rejoindre les lucratifs et sécurisés championnats de la Péninsule arabique. Il s’engage d’abord avec le club émirati d’Al Wahda mais, suite à une brouille avec l’entraineur Rinus Israël, il passe à Al Khor, au Qatar. Le début de la consécration. Dix saisons durant, il va martyriser les défenses de l’émirat, d’abord sous les couleurs d’Al Khor (49 matchs, 39 buts) puis d’Al Gharafa (95 matchs, 72 buts), Al Arabi (6 matchs, 2 buts), Al Wakrah (33 matchs, 16 buts) et Al Sadd (sept matchs, deux buts). Empilant les breloques dorées comme les buts, il termine son aventure qatarie avec un palmarès gargantuesque : quatre championnats du Qatar, deux Sheikh Jassim Cup, trois Qatar Crown Prince Cup, trois Qatari Stars Cup et une Emir of Qatar Cup (oui, il y a beaucoup de coupes au Qatar). À cela s’ajoute trois trophées de meilleur buteur et Mahmoud peut s’en aller du Qatar comme une légende. La suite de sa carrière sera plus calme: un contrat de quatre mois à Al Ahli (Arabie saoudite, six matchs, trois buts), avant un retour en Irak à Erbil, où il ne dispute que les matchs d’AFC Cup pour ne pas devoir affronter son amour d’Al Talaba en championnat, et finalement Al Talaba où il finira sa très glorieuse carrière en 2016 à 33 ans.

Roi d'Asie et Ballon d'Or

Mais c’est surtout ses performances en équipe nationale qui forcent le respect et qui construisent sa légende. Déjà en 2004, alors qu’un Irak déchiré par la brutale invasion américaine était présent aux Jeux Olympiques d’Athènes, les jeunes Lions de la Mésopotamie infligeait un retentissant 4-2 au Portugal de Cristiano Ronaldo, Bosingwa, Meireles et Bruno Alves. Mahmoud est bien sûr de la partie et inscrit le troisième but à la 56e après un une-deux astucieux avec Emad Mohammed. S’il ne marquera pas lors des autres matchs, il est partie intégrante du formidable parcours de l’Irak jusqu’en demi-finale, poussé par toute la Grèce et les sympathisants des causes impossibles. Ce tournoi n’était qu’un aperçu du talent du joueur.

La Coupe d’Asie 2007 sera le théâtre du plus beau des sacres, celui d’un Irak surmotivé, puisant sa motivation d’une situation interne cauchemardesque et réussissant à fédérer autour d’un même but l’ensemble des joueurs et, surtout, l’ensemble de la population. Lors du premier match, il permet aux Irakiens de tenir le match nul face aux hôtes thaïlandais en lobant le gardien de la tête à la réception d’un coup-franc de Salih Sadir. Muet contre l’Australie, il permet par son abatage de harceler la défense et gratte le coup-franc du troisième but. Il ne marque pas non plus contre Oman mais l’Irak obtient la première place du groupe, ce qui lui permet d’éviter le Japon et de tomber contre le Vietnam. Le bomber est en forme puisqu’il ne lui faut que deux minutes pour donner l’avantage à son équipe, encore une fois d’une tête sur coup-franc. Il doublera la mise à la 65e d’un autre coup-franc, tiré par lui-même cette fois-ci et qu’il loge malicieusement dans le petit filet. Le tour suivant les voit affronter le géant sud-coréen mais aucun vainqueur ne se décantera à la fin du temps additionnel. Étouffants, les penalties donneront raison aux Mésopotamiens sans que Mahmoud n’ai à tirer le sien, envoyant l’Irak en finale de la Coupe d’Asie pour la toute première fois. En finale, c’est le voisin et ogre saoudien qui se dresse sur la route. Vainqueur à trois reprises et finaliste tout autant de fois, l’Arabie saoudite entend poser sa patte définitivement sur l’Asie après s’être fait dérober le trophée lors des deux dernières compétitions. Emmenée par un Al-Qahtani bouillant et déjà auteur de quatre buts dans le tournoi, l’Arabie se heurte malgré tout à la défense de fer des Irakiens qui n’ont concédé que deux buts. La partie est stérile, jusqu’à la 72e minute et un corner de Hawar Mohammed. Le centre est lointain, le gardien Al-Mosailem se foire complètement dans sa sortie et Mahmoud surgit au deuxième poteau pour placer une énième tête puissante. Il faut le voir, courir en transe comme un dératé le long des tribunes et son banc exploser de joie pour comprendre la puissance de ce but. Les images de la télé irakienne montreront des tentes immenses remplies de gens à Baghdad, Kerbala, Falloujah, Najaf ou Basra, s’embrassant, chantant, dansant, fêtant, oubliant pour un mois qu’ils étaient sunnites, chiites, Kurdes, Turcs, Assyriens, Arabes.

Le héros Younis Mahmoud est élu meilleur buteur et MVP du tournoi, offrant ainsi sa première médaille d’or à un Irak encore sonné de cet exploit qui a choqué le monde entier. En cet an de grâce 2007, Younis Mahmoud se classe 29e au classement final du Ballon d’Or, première et unique fois qu’un Irakien y figurera. Également deuxième au classement du meilleur joueur asiatique, il sera nommé meilleur joueur arabe par quatre journaux différents (Al-Hadath, Al-Watan, Zaman et Al-Ahram) et recevra aussi le titre de joueur de l’année par La Gazzetta dello Sport’s.

Fer de lance de l’attaque mésopotamienne, il est de nouveau buteur quatre ans plus tard en poule contre l’Iran. Si l’Irak sortira du groupe, il sera éliminé par l’Australie dans l’anonymat le plus complet. Rebelote en 2015 pour ce qui sera sa dernière compétition sous le maillot irakien, il inscrit un but contre la Palestine (encore une fois de la tête) et surtout un but lors du huitième de finale dantesque face à l’Iran (un 3-3 rocambolesque confinant à la dramaturgie la plus extrême propre au foot), reprenant, bien sûr, de la tête un tir contré et redonnant l’avantage à l’Irak en prolongation. Aux tirs au but, Mahmoud ne rate pas sa tentative et voit Amiri échouer pour rejoindre les demi-finales où les Sud-coréens mettront un terme à une autre potentielle épopée. Troisième meilleur scoreur de la sélection avec 57 buts, il est surtout le recordman de sélections avec le chiffre affolant de 148 capes...

Younis Mahmoud n’était pas le plus élégant, loin d’un Bassil Jirjis, d’un Ahmed Radhi ou d’un Emmanuel Dawud, mais peut-être le plus féroce, le plus hargneux, se battant sans relâche pour arracher un ballon, une faute, un corner, comme celui sur lequel il s’éleva pour offrir à l’Irak la plus belle de ses médailles.