Si Francescoli est une légende à River Plate, son parcours européen laisse un souvenir doux-amer pour l’un des plus élégants n°10 de l’histoire du football. À l'occasion de ses soixante ans, retour sur sa carrière sur le Vieux Continent.

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Sa carrière débute sous les couleurs du Montevideo Wanderers, où il suit un camarade d'école avant de terminer en parallèle ses études. Rapidement, le jeune homme est suivi par plusieurs clubs sud-américains et rejoint River Plate contre 310 000 $ après avoir remporté la Copa América 1983 avec l’Uruguay. À Buenos Aires, son adaptation n’est pas aisée. D’abord installé comme n°8, l’Uruguayen déçoit mais rapidement son entraîneur le repositionne en attaque. C’est une vraie réussite. Les prestations s’améliorent, son rendement offensif également. Avec vingt-quatre buts, il est le meilleur buteur du club et du championnat Metropolitano 1984. Élu meilleur footballeur d’Amérique du Sud en 1984, il attise les convoitises des sulfureux Colombiens de l’América de Cali, connectés au narcotrafiquant du cartel éponyme Miguel Rodríguez Orejuela. L’offre est refusée par Francescoli qui souhaite gagner des titres avec les Millionarios. Élu meilleur joueur d’Argentine, une première pour un étranger, en dépit de l’absence de trophées, Enzo ne tarde pas à combler ce déficit et remporte le championnat à poule unique lors de la saison 1985/86. Et son implication dans ce succès se caractérise par un nouveau titre de meilleur buteur (vingt-cinq buts) dont un triplé lors de la victoire 5-4, décisive pour le championnat, contre Argentinos Juniors le tenant du titre de la Libertadores et qui qualifie River pour la compétition continentale. D’ailleurs, si son club remporte l’édition 1986 pour la première fois, il ne prend pas part à cette victoire puisque son destin l’envoie en Europe à l’issue de la Coupe du Monde 1986.

La France comme première expérience

À vingt-cinq ans, Enzo décide de franchir l’Atlantique pour découvrir le Vieux Continent. Il s’engage avec le promu francilien le Racing Club Paris. Soutenu financièrement par l’industriel français Jean-Luc Lagardère, le club parisien est très ambitieux. L’objectif est de redorer le blason de cette équipe fondée en 1882 et dans le creux de la vague depuis les années cinquante, mais également de concurrencer le voisin du Paris Saint-Germain, créé en 1970 et tout juste auréolé du titre de champion de France 1986. Pour parvenir à ses fins, Lagardère investit massivement de l’argent pour monter une équipe compétitive. Depuis 1982, l’homme d’affaires recrute Victor Zvunka et Rabah Madjer pour atteindre la première division. Chose faite au terme de la saison 1983/84. Malgré l’arrivée du défenseur international Philippe Mahut, le Racing rechute à l’étage inférieur un an plus tard. À nouveau, Jean-Luc Lagardère sort le chéquier pour convaincre les internationaux français et congolais Maxime Bossis et Eugène Kabongo de rejoindre le club parisien. La remontée est alors immédiate. En plus du recrutement de Francescoli, Lagardère signe l’international allemand Pierre Littbarski, Thierry Tusseau et surtout l’emblématique capitaine du PSG : Luis Fernandez. Bien que les sommes investies soient importantes, surtout à l’époque, les résultats sportifs ne sont pas ceux attendus. L’équipe est plus une addition de talent qu’un vrai collectif même si l’Uruguayen tire son épingle du jeu et permet à son équipe (treizième) d’éviter la descente grâce à ses quatorze buts inscrits en D1. Meilleur buteur du Racing, il voit débarquer le Portugais Arthur Jorge tout juste auréolé de son titre de champion d’Europe avec le FC Porto pour diriger cette armada hétéroclite renforcée par Pascal Olmeta, Sonny Silooy ou Gérard Buscher. Avant la reprise du championnat, l’Uruguayen en profite pour conserver sa couronne continentale avec la Celeste aux dépens du Chili dans une finale heurtée où le jeu dur de la Roja est montré du doigt. C’est la deuxième Copa América pour Enzo qui est expulsé à la 27e minute pour avoir mal réagi à une agression envers l’un de ses coéquipiers et avoir un coup tête asséné à Astengo.

Cette même année 1987, le Racing change de nom et devient le Matra Racing après l’engagement de la marque automobile comme sponsor, entreprise dont Jean-Luc Lagardère est actionnaire. Et peu importe si le règlement interdit d’ajouter une marque commerciale à un nom de club, les instances fédérales l’autorisent finalement dans la foulée. Et les résultats et le public semblent enfin arriver avec une première moitié de saison 1987/88 ponctuée par une présence sur le podium. Le courant passe bien entre la star uruguayenne et le coach portugais. D’ailleurs, Enzo confesse plus tard que le lusitanien est le meilleur entraîneur de sa carrière. Pourtant, tout se dérègle après la trêve hivernale. En raison de problèmes familiaux, Jorge n’arrive pas à retrouver le chemin de la victoire. Son équipe patine et cale même dans le money time avec une victoire lors des douze dernières rencontres de championnat. L’affluence au Parc des Princes chute fortement, le public préfère le PSG avec qui le Matra partage l’enceinte du XVIe arrondissement. Ainsi, moins de sept mille spectateurs assistent aux matchs des Racingmen qui accrochent quand même la septième place au classement. La déception de ne pas être européen est là mais Lagardère s’entête et continue de dépenser sans compter avec les arrivées de Casoni, Dogon, Guérin, Bouderbala, Anziani ou encore Ginola. Encore une fois, la même recette. Encore une fois, le même résultat. L’équipe n’y arrive pas. En novembre 1988, Artur Jorge quitte même son poste, affecté par des problèmes personnels. La débandade est évitée de justesse. Le Matra Racing (17e) conserve sa place en D1 à la différence de buts et condamne Strasbourg à la D2. Seule éclaircie au milieu de ce marasme, Enzo Francescoli est l’auteur de dix buts salutaires dans l’obtention du maintien. Lassé de ces échecs, critiqué par la presse et déçu du manque de soutien populaire autour du projet Matra Racing, Jean-Luc Lagardère stoppe son soutien. Un soutien estimé à trois cents millions de francs. Une fortune pour un résultat plus que mitigé. Le club change de nom, redevient le Racing Paris 1 et, privé de son mécène, doit vendre ses principaux joueurs pour équilibrer ses comptes.

Champion de France 1989 pour la première fois depuis l’arrivée de Bernard Tapie au club trois ans auparavant, Marseille ambitionne de décrocher le Graal européen qui fuit la France depuis sa création en 1955. Après avoir raté de peu Maradona au mercato estival, Tapie jette son dévolu sur Francescoli mais également Amoros, Mozer, Roche, Tigana et Waddle. Son nouvel entraîneur, Gérard Gili détaille les raisons de la venue de l’Uruguayen sur la Canebière : « On décide de le prendre au Racing car on laisse Klaus Allofs partir (NDLR : à Bordeaux). Ce dernier avait un souci à son genou et on savait qu'il ne pourrait pas tenir la cadence entre le championnat et la C1. En l'observant avec le Matra, on estime que Francescoli est le joueur idéal pour alimenter Jean-Pierre (Papin), et je voulais les aligner tous les deux devant. Il a la capacité de marquer des buts, mais surtout de donner des passes décisives à Jean-Pierre, et pas de se mettre en opposition avec lui ». Très vite, El Principe séduit le public du Vélodrome grâce à son élégance, sa maîtrise technique et son apport offensif. Le jeune Zinédine Zidane tombe alors sous le charme et fait de ce Sud-américain son idole absolue. Bien que déjà au centre de formation de l’AS Cannes, le Marseillais essaie de revenir autant que possible dans sa ville natale pour assister aux matchs et aux entraînements de Francescoli et s'imprègne de sa façon de jouer. Néanmoins, la concurrence à l’OM est assez rude et l’éclosion de l’ailier anglais met à mal le temps de jeu de l’Uruguayen qui s’en ressent avec seulement vingt-huit titularisations en championnat. Pourtant, Gérard Gili se montre dithyrambique quand il parle de son joueur : « ce qui m'a frappé, c'était sa grande qualité technique qui lui permettait de désarçonner n'importe quel défenseur. Il faisait ça avec une forme de douceur, ce qui lui a donné cette image de légende. Il n'a pas marqué beaucoup de buts, mais cette manière de conduire le ballon permettait de créer des occasions dans n'importe quelles circonstances. On parlait d'un artiste et c'était vraiment ça, à l'image d'un Zidane. Leur toucher de balle et leur jeu de corps allaient au-delà du sport. Enzo était un poète du jeu, un altruiste, et s'il avait été plus égoïste, il aurait inscrit beaucoup plus de buts ».

Il enchaîne : « humainement, je me souviens d'un seigneur, comme j'en ai rarement vu dans ma carrière de coach. Il avait beaucoup d'humour et savait fédérer le groupe. D'ailleurs, il acceptait volontiers d'être chambré par les autres sur son accent très prononcé lorsqu'il parlait en français. Mais il était très respecté par l'ensemble du groupe, parce qu'il mettait son immense talent au service des autres, il transmettait sa joie de jouer au foot ». Vainqueur du titre de champion de France 1990, la saison aurait pu être différente sans cette terrible désillusion en Coupe d’Europe. Auteur d’une masterclass en demi-finale aller contre Benfica, Enzo tombe sur un Silvino Louro en état de grâce qui repousse ses multiples tentatives. Totalement surclassés, les Portugais partent du Vél’ avec une courte défaite 2-1 qui ne symbolise pas la domination olympienne. Vous connaissez la suite, l’OM ne parvient pas à conserver son avance à Lisbonne et s’arrête aux portes de la finale à cause de la main de Vata. Un épilogue dont Enzo Francescoli se souvient amèrement : « Marseille a été la meilleure équipe dans laquelle j'ai joué. Notre trio d'attaque avec Papin et Waddle était exceptionnel. Malheureusement, on a été volé par un arbitre qui n'a pas vu une main que tout le stade Da Luz de Lisbonne a vu ».

L’Italie avant de revenir à River

Certainement déçu par cet épisode, le Boss décide d’engager le Ghanéen Abedi Pelé en provenance de Lille à l’intersaison 1990. Une place d'extra communautaire doit se libérer pour conclure le deal et l’Uruguayen est sommé de trouver un point de chute. L’aventure marseillaise ne dure qu’un an et le chapitre français s’interrompt après trois saisons contrastées collectivement mais globalement réussies sur le plan personnel. La récente Coupe du Monde disputée en Italie par l’Uruguay a sûrement donné des idées aux dirigeants de Cagliari. Ce choix interpelle car les Rossoblú n’évoluent pas dans les hautes sphères du calcio. En effet, même si le club a remporté le Scudetto 1970 avec le puissant Gigi Riva, c’est l’unique fait de gloire depuis sa création en 1920. De plus, ils viennent de retrouver l’élite après pratiquement une décennie à naviguer en Serie B et Serie C. Néanmoins, il retrouve en Sardaigne ses compatriotes José Herrera et Daniel Fonseca et commence son adaptation dans le très tactique football italien. Repositionné comme milieu offensif par Claudio Ranieri, Enzo met du temps à trouver la bonne carburation. À l’image de l’équipe qui réalise une phase aller catastrophique avec une place de lanterne rouge de la J7 à la J15 et seulement dix points au compteur. La phase retour est plus aboutie avec dix-neuf points et un maintien acquis lors de l’avant-dernière journée sur la pelouse de Bologne (14e). Si Francescoli ne marque que quatre buts, les tifosi sardes sont enchantés par ses prestations, son style de jeu spectaculaire et par sa garra sur le terrain. Au début de la saison 1991/92, Giacomini succède à Ranieri à la tête de l’équipe. Son passage sur le banc du Sant’Elia est furtif et Carlo Mazzone le remplace dès octobre 1991. Sous les ordres du technicien romain, Cagliari remonte au classement et évite facilement la relégation (13e). Comme la saison précédente, les stats individuelles de Francescoli ne sont pas aussi brillantes qu'à River Plate ou Marseille mais s’améliorent un peu avec six unités au compteur. Sans Daniel Fonseca, parti au Napoli, Cagliari produit une excellente saison 1992/93. El Principe réalise sa meilleure année depuis son arrivée dans la Péninsule. Associé à Luís Oliveira, il marque sept buts en Serie A et démontre toute sa panoplie du buteur : de la tête, sur coups de pieds arrêtés, frappe de loin, duel avec le gardien. Le club atteint une qualification européenne historique à la suite de sa sixième position au classement. Il participe également à la belle campagne en Coupe d’Italie mais les Sardes sont éliminés en quarts de finale par l’AC Milan, futur vainqueur du Scudetto 93.

À l’issue de la saison, l’Uruguayen quitte l’île pour s’engager en faveur du Torino. En l’espace de trois ans, il a marqué de son empreinte l’histoire du club sarde. Considéré comme l’un des meilleurs joueurs à avoir porté la tunique Rossoblú, il figure dans le XI type et le Hall of Fame du club. Dans le Piémont, le Torino recherche sa gloire passée et avance dans l’ombre de la Juventus. Récent vainqueurs de la Coppa, les Granata débutent leur saison par une défaite en Supercoupe d’Italie face au Milan de Baresi, Maldini, Boban et Savićević. Il n’a jamais été aussi proche d’inaugurer son palmarès italien. En championnat, l’équipe turinoise débute mal mais se ressaisit pour s’approcher de la zone de qualification européenne avant d’échouer de peu. En coupe nationale, les joueurs de Mondonico défendent leur titre jusqu’en demi-finale mais tombent face à Ancône. En Europe, l’aventure s’achève dès les quarts de finale de la Coupe des vainqueurs de coupe après la défaite contre le futur vainqueur, Arsenal. Si le Torino effectue une saison honnête, les prestations de l’Uruguayen déçoivent avec seulement trois buts marqués, soit son plus faible total depuis son arrivée en Italie. Sept ans après avoir quitté River Plate, et comme promis avant son départ, « un jour, c'est sûr, je reviendrai jouer au Monumental avec River Plate », Francescoli décide de revêtir le célèbre maillot à la Banda Roja avec un défi personnel en tête.

Malgré ses trente-trois ans, il veut prouver qu’il est encore au top de sa forme et surtout il cherche à conquérir la Libertadores. Lui qui n’a pas été au bout de la campagne glorieuse de 1986. Reboosté, il encadre une jeune génération dorée composée de Ariel Ortega, Matías Almeyda, Juan Pablo Sorín, Hernán Crespo et Marcelo Gallardo. Il accumule les titres nationaux (Apertura 1994, 1996 et 1997 et Clausura 1997), continentaux avec cette victoire acquise en Libertadores contre l’América de Cali puis la Supercopa Sudamericana face à São Paulo et même internationaux avec une troisième Copa América 1995 sous les couleurs de la sélection nationale. Il manque de peu la Coupe Intercontinentale 1996 mais fait le bonheur de Zidane qui peut enfin jouer contre son idole de jeunesse. D’ailleurs, les deux n°10 échangent leur maillot à la fin du match. Le début d’une belle amitié. En décembre 1997, il dispute son dernier match de sa carrière pro face à Argentinos Juniors et annonce publiquement sa retraite en février 1998 à l’âge de trente-sept ans. Meilleur buteur étranger de River Plate, il totalise cent trente-sept buts en deux cent-trente-sept apparitions. Son ultime tour de piste, il l’effectue lors d’un match de gala disputé contre Peñarol, le club de cœur de son enfance face à qui il inscrit un doublé, son fils Bruno scellant la victoire des Millonarios.

 

Photo : Michel Barrault / Icon Sport