Il y a de cela soixante ans, dans la populeuse Calcutta, naquit celui qui allait enflammer les cœurs du Bengale et de l’Inde toute entière. Magiques étaient ses dribbles et létal son sens du but, au point où il fut surnommé le « Maradona indien », rien que ça. Retour sur une icône du bout du monde.

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En 1962, Calcutta étouffe sous son mois de février. Les Bengalis ne le savent pas encore mais le petit Krishanu y pousse ses premiers braillements, les mêmes que des supporters déchainés pousseront une vingtaine d’années plus tard devant ses exploits. Même si cette histoire d’amour n’a failli jamais se faire. Krishanu n’aime pas le football, qu’il considère comme trop violent et trop rigide d’esprit. Sacrilège qui n’en est pas un en Inde, le cricket s’accaparant tous les honneurs ainsi que l’intérêt de Krishanu. Il excelle même à ce sport, étant systématiquement parmi les meilleurs whicket-keeper des tournois auxquels il participe. Mais un jour, l’un des gardiens de l’équipe de foot du club se blesse et Krishanu est appelé à la rescousse, troquant les gants d’un sport à un autre. C’est alors que le coach Achyut Bandopaddhyay le repère lors d’un match et le fait sortir des cages pour l’installer au milieu de terrain. La roue de la gloire se met alors lentement en marche.

deyIl commence sa carrière en 1979 au Police FC, dans la Ligue de Calcutta, avant de passer au Calcutta Port Trust Team un an plus tard. Son talent de milieu offensif attire bien vite les regards, dont celui de l’ancien défenseur légendaire Shailen Manna, ancien de Mohun Bagan, et le voilà qui signe en 1982 pour l’un des plus prestigieux clubs indiens, fondé en 1889. Il y remplit enfin son armoire à trophées et surtout trouve en Bikash Panji le parfait complément au milieu de terrain et son meilleur ami en dehors. L’artiste inscrit vingt-huit buts en quarante rencontres en deux saisons, déchainant les supporters et les passions. Surtout les passions. Jiban Chakraborty, le recruteur du club rival de East Bengal, eut l’excellente idée de faire le ménage devant la maison de la mère de Krishanu Dey, qui était également son agent. Embarrassée, elle le fit rentrer chez elle. Il dégaina alors l’offre de East Bengal : une bien meilleure rétribution salariale ainsi qu’un emploi pour l’un de ses proches. De plus, son ami Bishak Panji était compris dans le deal. Et voilà Krishanu Dey qui franchit la ligne Maginot de la rivalité de Calcutta en signant pour le plus grand adversaire de Mohun Bagan.

C’est bien à East Bengal qu’il écrit définitivement écrire sa légende. Aux côtés de son pote Panji et de l’attaquant nigérian Cheema Okerie, ils écrasent leurs adversaires en remportant une moisson de titres locaux, de la Fed Cup à la League en passant par la Durand Cup et l’IFA Shield. Durant ses sept saisons du côté de East Bengal, il s’érige en joueur-star du pays (cent matchs, nonante-neuf buts), mais aussi en homme à abattre. C’est d’ailleurs sur un tacle mal maîtrisé de Amit Bhadra que le cartilage de Dey seresta sévèrement touché, lui faisant louper la majeure partie de la saison 1988. Son retour est en demi-teinte jusqu’à l’arrivée du coach Sayeed Nayeemuddin qui le retape physiquement et musculairement, faisant des saisons 1990, 1991 et 1992 les meilleures jouées par Krishanu. Son aura toujours intacte du côté de Mohun Bagan, son ancien club tente plusieurs fois de le ramener au bercail. Les tentatives pour le récupérer sont dignes des meilleurs films policiers, tant les intervenants rivalisent d’inventivité pour parvenir à leur fin, frisant avec des forces obscures peu recommandables.... Finalement, sentant le crépuscule scintiller doucement, Krishanu se décide à accepter l’offre de Mohun Bagan en compagnie de Panji, mais la grâce commence doucement à s’étioler (trente-cinq matchs, dix buts). Il s’offre un dernier come-back à son East Bengal adoré (cinquante matchs, vingt-cinq buts) et, trois saisons plus tard, il est forcé par son employeur, la Food Company of India (car oui, à l’époque, les joueurs sont amateurs et obligés de travailler), à jouer pour son équipe avec laquelle il met un terme définitif à sa carrière en 1997.

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Bien sûr, la sélection indienne a rapidement flairé le joyau et Dey a fait ses débuts avec les Blue Tigers en 1984. Bien qu’il ne pût remporter de médailles avec son pays, il s’offre malgré tout dix buts en trente-quatre sélections, dont un triplé contre la Thaïlande lors de la Merdeka Cup de 1986. Durant les qualifications pour la Coupe d’Asie 1984, il inscrit d’ailleurs son premier but lors de la victoire 4-0 contre le Yémen du Nord. Qualifié pour la compétition, il ne brille pas, à l’instar de toute l’équipe, défaite à trois reprises sans marquer. Il prend petit à petit de l’épaisseur au sein de l’équipe, contribuant aux victoires en 1985 et 1987 de la Coupe d’Asie du Sud et marque également lors des qualifications du Mondial 86 contre la Thaïlande et l’Indonésie, sans pour autant parvenir à emmener son équipe au tour suivant.

Krishanu Dey n’a pas eu le temps de profiter de sa retraite. Six ans après avoir raccroché les crampons, il est pris de violentes fièvres et son état commence à se dégrader sérieusement. Il s’avère qu’une ancienne blessure fut mal soignée et qu’un virus inséminé accidentellement lors de l’opération a fini par lui causer un caillot sanguin et une détérioration des organes internes. Le gotha du football calcuttien se précipite à son chevet et l’ensemble des supporters indiens prie pour un dernier dribble de leur Maradona. Rien n’y fait, Krishanu succombe le 20 mars 2003 à quarante-et-un ans d’une embolie pulmonaire. Avec lui s’en vont les pleurs de millions de supporters, éperdus des dribbles artistiques, des fulgurances supersoniques et des inspirations géniales de leur Krishanu Dey, injustement rappelé auprès des siens. Il laisse derrière lui son épouse Sharmila et son fils de douze ans, Soham, qui deviendra un journaliste sportif renommé à Calcutta.

Dans un pays écrasé sous la botte du cricket, Krishanu Dey est parvenu à amener le football dans les cœurs de millions d’Indiens, telle une amoureuse qui cède aux sirènes de son prétendants. Après tout, quoi de plus normal pour un artiste né le 14 février ?