En marge de la Copa América, Faustino Asprilla a été interrogé sur une radio colombienne et notamment sur le geste de Jara face à l’Uruguay. Et s’est livré à une incroyable confession.

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L’affaire Gonzalo Jara fait beaucoup parler dans la plupart des pays sud-américains. Le défenseur chilien, auteur d’un tacle appuyé sur un supporter ayant envahi le terrain lors de Chili-Uruguay, s’est ainsi défendu en expliquant que c’était un réflexe d’auto-défense, qu’il « avait eu peur ». Appelé à réagir aux propos du Chilien, Faustino Asprilla s’est livré à une longue confession, remontant le temps pour raconter l’histoire de la Colombie 1994, le moment où il a rencontré la peur. « La seule fois où j’ai eu peur sur un terrain, ce fut lors de la Coupe du Monde 1994 après notre défaite en ouverture face à la Roumanie. On devait avoir une discussion technique avant le match face aux États-Unis et j’ai vu Maturana pleurer, nous disant qu’il fallait discuter avec nos familles parce que si nous ne gagnions pas, ils allaient nous tuer. C’est cela avoir peur », a-t-il ainsi déclaré. Avant de poursuivre le récit.

« Lors de cette discussion, Maturana est entré en pleurant, nous n’avions jamais vu Maturana pleurer…On était là, dans le salon, nerveux, pensant que nous allions devoir battre les États-Unis. [Maturana] est arrivé détruit, on était là, on attendait le discours habituel du coach. La seule chose que Maturana a dit fut : « 'Barrabás', tu ne peux pas jouer. Si tu joues, ils tuent ma famille, celle de Bolillo, et ils te tueront. Tu ne peux pas jouer ». L’équipe est restée la même à l’exception de Carepa Gaviria qui est entré dans le onze et nous sommes partis parler à nos familles pour leur dire de se protéger parce que nous avions reçu des menaces si nous ne gagnions pas.

On est entrés dans le bus, personne ne parlait, nous sommes arrivés au stade dans un silence total. Il n’y avait aucune blague, rien, aucun sourire. Lorsque nous sommes entrés sur le terrain, j’ai vu ce stade avec 50 000 Colombiens, je ne sais pas combien ils étaient. Je les ai regardés et je me suis demandé : « quel est celui qui me tient en joue. D’où vont-ils me tirer dessus ? ». J’y ai pensé durant l’hymne.

Tout s’est mal passé. Il y avait tant de nervosité, qu’après, lorsque la partie a commencé, il y a eu ce but contre notre camp d’Andrés, le seul de sa carrière. Une chose étrange. Un ballon que le gars a envoyé vers le but, si vous regardez les images, ce ballon aurait fini dans les panneaux et Óscar Córdoba, je ne sais pas où il allait, je n’ai pas compris. Andrés s’est jeté et le csc est arrivé. Nous gagnions toujours conte les États-Unis… Jusqu’à ce jour nous les avions toujours surpassés, mais nous avons perdu le match qui comptait.

Les menaces ne concernaient que Barrabás, Bolillo et Maturana…Nous avons pleuré sur le chemin en nous demandant comment nous allions nous en sortir, nombre d’entre-nous avaient emmené la moitié de leur famille, mais l’autre était restée à la maison. Je dis une chose : s’ils ne nous avaient pas menacé, si Maturana avait pu faire son discours d’avant-match, ou Bolillo, si nous avions été isolés de cela, nous aurions fait match nul et en s’imposant face à la Suisse, nous aurions été qualifiés.

Le calvaire a débuté à la fin du match : nous ne savions que faire, nous sommes rentrés aux vestiaires, nous nous sommes regardés en silence, certains pleuraient. Je n’ai pas pleuré, j’étais l’un des plus jeunes, je jouais mon premier Mundial, cela ne faisait qu’un an que j’étais en sélection. MAturana nous a dit : « on va faire en sorte que tout soit tranquille, que nous puissions terminer de la meilleure des manières, avec tous les honneurs en s’imposant face à la Suisse. Après, il faudra rentrer en Colombie. Le match face à la Suisse s’est terminé, la plupart des joueurs voulait rester aux États-Unis, Maturana et Bolillo ont dit qu’il fallait faire face au pays.

Andrés Escobar ou la mort du rêve d’une nouvelle Colombie

Dans l’avion, Andrés est venu me dire qu’il ne fallait pas que je sorte en discothèque une fois au pays. Il m’a dit « ne sors pas, nous avons reçu des menaces, promets-le moi ». Je lui ai dit que je ne sortirai pas. C’est lui qui est sorti, c’est incroyable… Quelqu’un est venu me voir à 4 heures du matin pour me dire qu’ils avaient tué Andrés. Je l’ai traité de menteur. Mais j’ai allumé la radio et ils n’en partaient pas. Quand je suis rentré à Medellín, j’ai pleuré comme jamais. Je crois que j’ai pleuré pendant tout un mois. Andrés était un ami, c’est lui qui m’a aidé lorsque je suis arrivé au Nacional. J’étais avec Higuita, on est restés assis toute la nuit, je ne sais pas qui de nous deux a le plus pleuré. J’ai eu encore plus peur lorsque j’ai vu les véhicules motorisés qui nous protégeaient. C’était comme pour une guerre. Quand une voiture passait à proximité, les policiers tiraient en l’air et lui disait de ne plus bouger. Je suis resté deux jours, l’un avec la famille d’Andrés et quand je suis revenu à mon appartement, les policiers m’ont demandé de ne plus en sortir. C’était une période noire.

Quand je vois Zapata avec son numéro 2 dans le dos, je pense à Andrés. Cela a tout changé. Au point qu’après ce Mundial, arrivait la Copa América et j’ai demandé à Bolillo de ne pas m’appeler à défendre le maillot de la sélection. À quoi bon venir, sacrifier tant de choses pour défendre un pays qui allait nous menacer un à un. On était plusieurs à penser ainsi, plus de la moitié ne voulait plus revenir en sélection. Mais Bolillo a initié un travail psychologique, nous a appelés les uns après les autres, nous expliquant que nous ne pouvions pas abandonner par la faute de deux ou trois personnes. Nous n’avons jamais pu gagner le moindre titre mais au moins, nous avons ramené l’illusion ».

Nicolas Cougot
Nicolas Cougot
Créateur et rédacteur en chef de Lucarne Opposée.