En 1977, le Corinthians met fin à vingt-trois ans de disette, avec aucun titre majeur remporté sur la période. Retour sur l'une des plus belles pages de l'histoire du Timão.

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Syndrôme post-coupe du monde au Brésil. Après la désillusion de la Coupe du monde 1950 disputée à domicile, le Brésil, auparavant sûr de sa force, perd confiance en son football. Des clubs brésiliens vont permettre au pays de retrouver le sourire en remportant les premiers tournois internationaux qui mélangent équipes européennes et sud-américaines. Palmeiras bat notamment Nice et la Juventus pour s'adjuger la Copa Rio 1951, imité par Fluminense l'année suivante, qui bat en finale le Corinthians. Malgré cet échec, le Corinthians est une équipe redoutable, qui s'appuie sur un trio exceptionnel : Luizinho, Cláudio et Baltazar. Ces trois joueurs font partie des six joueurs de l'histoire du Corinthians à avoir leur buste au Parque São Jorge (les trois autres sont Neco, idole du football amateur, ainsi que Rivelino et Sócrates). Luizinho, au club depuis l'âge de douze ans, est pour certains, le plus grand joueur de l'histoire du Timão. Avec six cent trois matchs (le dernier en 1996, où il joue cinq minutes lors de l'arrivée au club d'Edmundo), il est le deuxième joueur le plus capé de l'histoire du Corinthians, derrière Wladimir. Luizinho, surnommé O Pequeno Polegar pour sa petite taille (1,64m), ajoute 175 buts pour son club de toujours. Cláudio est encore plus petit que Luizinho : seulement 1,62m. O Gerente démontre ses qualités de leader et de buteur, puisqu'il est le meilleur artilheiro de l'histoire du Timão (trois cent cinq buts en cinq cent cinquante matchs), en plus d'être un formidable passeur pour Baltazar et son jeu de tête redoutable. Cabecinha de Ouro marque pour le Corinthians deux ent soixante-six buts, dont soixante-et-onze de la tête. Lors d'un discours pour la gouvernance de São Paulo, l'homme politique Hugo Borghi précise que São Paulo a besoin d'une « tête » pour diriger l’État. La foule corintiane reprend alors en cœur le nom de Baltazar. Car ces joueurs sont incroyablement aimés, tout comme la muraille Gilmar dans les buts. Peu après son arrivée, il encaisse sept buts lors d'un même match et est hué par les supporters. Certains dirigeants l'accusent de s'être vendu, et Gilmar est banni du Corinthians. Il lui est interdit de fréquenter les installations et il ne rejoue que six mois plus tard, avant de devenir le plus grand gardien brésilien de l'histoire.

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Si ces joueurs sont adorés par la fiel du Corinthians, c'est aussi parce qu'ils remportent de nombreux titres. Le championnat paulista en 1951, 1952 et 1954 et le tournoi Rio-São Paulo en 1950, 1953 et 1954. Le Timão s'exporte aussi dans le reste du monde et remporte au Venezuela la Pequena Taça do Mundo 1953, avec six victoires en six matchs face à la Roma (d'un certain Alcides Ghiggia), au Barça et à Caracas. Un an plus tôt, l'équipe effectue la première tournée européenne du club. S'ils s'inclinent lors du premier match, face au Besiktas, le Corinthians ne perd ensuite plus un seul des quinze matchs restants. Lors du Paulista 1951, le Corinthians devient la deuxième équipe après Santos en 1927 à marquer 100 buts dans le championnat paulista. En 1954, la ville de São Paulo fête son quatrième centenaire et le championnat est particulièrement important pour cette occasion. En finale, face au grand rival Palmeiras, Luizinho, O Pequeno Polegar, marque de la tête et permet au club de remporter un nouveau titre. Les supporters ne le savent pas encore, mais ils devront attendre vingt-trois ans pour connaître de nouveau pareille joie.

De désillusions en désillusions

Après le départ des joueurs majeurs,  le Corinthians va en effet se heurter à un mur de 1,70m : Pelé. Santos rafle la plupart des championnats de São Paulo et lorsqu'ils échouent, c'est l'Academia du Palmeiras, emmenée par Julinho puis Ademir, qui est titrée, comme en 1959, 1963 et 1966. Pire, le Corinthians ne bat pas Santos dans le championnat paulista pendant onze ans, soit vingt-deux matchs sans la moindre victoire. Après la domination de Santos et Palmeiras, c'est au tour du São Paulo de Gérson et Toninho Guerreiro de remporter deux championnats consécutifs. Le Timão a pourtant son idole : Rivelino. Fils d'Italiens et supporter du Palmeiras dans son enfance, il est refusé par le club et rejoint finalement le Corinthians à 16 ans. Comme pour Luizinho en son temps, les supporters mosqueteiros se pressent au stade bien avant le début du match, afin de voir les jeunes jouer et surtout Rivelino, jusqu'à ses débuts en équipe première en 1965. Malgré le talent de son numéro 10, le Corinthians ne parvient pas à remporter de titres, si ce n'est le Rio-São Paulo 1966, avec un Garrincha en fin de carrière et méconnaissable. Cette année-là, le Corinthians termine premier à égalité avec Santos, Botafogo et Vasco. Une nouvelle phase est prévue pour départager tout ce petit monde, mais la longue préparation à la Coupe du monde empêche finalement la poursuite du tournoi et les quatre équipes sont déclarées co-championnes. Peu réjouissant pour les supporters, tout comme les tournois mineurs remportés au début des années soixante-dix comme le Torneio do Povo ou le tournoi Laudo Natel. Rivelino est décisif à chaque fois mais pour les supporters et la presse, le Corinthians n'a toujours rien gagné depuis le Paulista 1954.

La plus grande chance du Corinthians intervient en 1974. À São Paulo, les rivalités sont nombreuses, mais aucune ne dépasse celle entre le Corinthians et Palmeiras. Les deux équipes se retrouvent en finale pour le championnat paulista 1974, vingt ans après le but de la tête de Luizinho. Les deux clubs sont aussi les plus titrés dans la compétition : quinze trophées pour le Corinthians, et seize pour Palmeiras. Rivelino, qui a marqué un but du milieu de terrain dès le coup d'envoi de la seconde période contre América, aurait pu être suspendu pour ce match après une agression sur un arbitre de touche. La presse et les supporters se pressent devant les bureaux de la fédération pauliste afin de mettre la pression sur les juges. Riva est finalement suspendu cinq matchs et peut donc jouer la finale, tout comme Wladimir, 20 ans. Recordman de matchs joués pour le Timão (805 rencontres), Wladimir a pour mentor Rivelino qui fait un détour pour emmener le jeune joueur à l'entraînement. Trois jours avant Noël, 120 522 suppporters sont présentes au Morumbi, dont 90% de Corintianos. La pression est cependant bien du côté du Corinthians. Palmeiras a remporté deux championnats du Brésil (1972 et 1973) alors que le Corinthians entre dans sa vingtième année de jejum. Sur les bancs d'entraîneurs, Oswaldo Brandão côté Palmeiras, et Sílvio Pirilo, côté Corinthians. Les deux ont été coéquipiers et formaient le duo « Corda e Caçamba » à l'Internacional à la fin des années 1930. Oswaldo Brandão connaît bien le Corinthians et est le dernier entraîneur à avoir remporté le championnat paulista avec le Timão. Sur le terrain, le Corinthians est nerveux et Luís Pereira éteint Rivelino, surpassé par la classe et la tranquillité d'Ademir. Palmeiras ouvre le score par l'intermédiaire de Ronaldo en milieu de seconde période. Le Verdão gère ensuite la fin de match et remporte un nouveau trophée, laissant une nouvelle fois les fans du Timão vivre une énorme frustration, sous les chants des supporters adverses : « zum, zum, zum, é vinte e um », en référence aux désormais 21 ans sans titre. C'est l'échec de trop pour le Corinthians de Rivelino.

La fin d'une époque

Rivelino, après onze ans passés au club, est accusé par les supporters d'être un Palmeirense, et d'avoir favorisé le rival. L'inventeur du flip-flap (lire La folle histoire de l’elástico)  et idole de Maradona aura beau dire qu'il échangerait volontiers sa médaille de champion du monde 1970 contre un seul championnat paulista avec le Timão, la colère ne passe pas. D'autant plus que Rivelino n'est pas protégé par son président, l'omnipotent Vicente Matheus. Avec plusieurs autres joueurs, Riva est interdit de s'entraîner. O Reizinho do Parque dispute son 474e et dernier match pour le Corinthians (cent quarante-quatre buts) lors de cette finale et est vendu au Fluminense. Dans l'accord, deux matchs amicaux sont prévus entre les deux équipes. Lors du premier match, au Maracanã, Rivelino plante pour son premier match avec Flu un triplé dans la victoire 4-1 et fait regretter son départ aux supporters. Pas tout à fait, puisqu'un mois plus tard, les équipes se retrouvent au Pacaembu pour le second match. Le Corinthians ouvre le score mais Fluminense s'impose 2-1 avec un but de Rivelino alors que les supporters dévoilent cette banderole terrible : « La Fiel a déjà oublié l'incapable du Parque », jeu de mot entre reizinho et ruinzinho. Huit mois après son arrivée au Fluminense, Rivelino remporte le championnat carioca au sein de la « máquina tricolor », qui conserve son titre l'année suivante. Fluminense et Corinthians vont se retrouver en 1976, pour la demi-finale du championnat brésilien. Fluminense est archi-favori pour ce match et 146 000 personnes sont présentes au Maracanã, dont 40 000 à 70 000 supporters du Corinthians, qui font le voyage depuis São Paulo pour soutenir l'équipe. Dans un vacarme assourdissant et sous une pluie battante, le Corinthians s'impose au terme d'une séance de tirs au but, et se qualifie pour la finale, face à l'Inter de Falcão. À Beira-Rio, le Corinthians s'incline sur le score de 2-0 mais les supporters ont retrouvé leur fierté et l'équipe son ambition. 1977 s'annonce encore meilleur.

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En 1977, le Corinthians dispute la Copa Libertadores pour la première fois de son histoire et recrute à prix d'or l'ancienne vedette du Cruzeiro, Palhinha. Oswaldo Brandão effectue son quatrième passage au club comme entraîneur. Dernier entraîneur à avoir remporté le Paulista avec le Corinthians, Oswaldo Brandão en ajoute quatre avec le rival Palmeiras et un avec le São Paulo FC. Pourtant, le Corinthians est éliminé de la Copa Libertadores dès le premier tour et débute mal le championnat paulista, ne parvenant pas à se qualifier pour les demi-finales du premier tour. Le Corinthians se reprend et bat Palmeiras en finale du deuxième tour. Pas encore suffisant pour se qualifier pour la grande finale du Paulista. La troisième phase comprend deux groupes de quatre équipes, où seul le vainqueur du groupe se qualifie pour la finale. Une nouvelle fois, le Corinthians démarre mal avec deux défaites sur les quatre premiers matchs. Mais Oswaldo Brandão n'a pas dit son dernier mot. Au terme de la défaite face à Guarani, alors que le Corinthians compte cinq points de retard, Brandão annonce simplement dans le vestiaire : « Demain, entraînement pour tout le monde. Titulaires et remplaçants. Celui qui pense qu'on ne peut plus se qualifier n'a pas besoin de venir. » Oswaldo Brandão, qui pensait diriger la sélection brésilienne lors de la Coupe du monde 1978 avant d'être viré  suite à une campagne de la presse carioca, parvient à unir son groupe, notamment autour de la maladie de son fils, à qui on diagnostique un cancer au cerveau. Le Corinthians remporte ses trois derniers matchs et se qualifie in extremis pour la finale, face à la Ponte Preta. La Ponte est favorite, avec trois joueurs qui participeront à la Coupe du monde moins d'un an plus tard, ainsi que Dicá, le maître à jouer de l'équipe, et Rui Rei, redoutable buteur. Lors des trois rencontres entre les deux équipes au cours du championnat, la Ponte Preta s'est imposée à chaque fois, dont un 4-0 lors du premier match. La finale a même son duel fratricide avec Tuta, ailier gauche de la Ponte Preta, face à son frère Zé Maria, arrière droit du Corinthians. À l'exception de Palhinha, le Corinthians compte sur des joueurs sans génie mais appliqués tactiquement, dans la pure tradition de la raça corintiane. Basílio arrive au club peu après le départ de Rivelino et prend même le numéro 10 de l'ancienne star du Corinthians. Lors de son arrivé au club, il promet un titre au Corinthians comme il l'a fait avec la Portuguesa, qui après trente-sept ans d'attente, est déclarée co-championne du Paulista 1973, en compagnie de Santos (lire Paulista 1973 : la dernière de Pelé avec Santos). Même s'il peine à convaincre les supporters, Basílio est titulaire pour la finale aller du Paulista 1977.

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Basílio, à jamais dans l'histoire du club

Avant la finale, Oswaldo Brandão montre à ses joueurs des images de grands succès dans différents sports. Lors du premier match, Palhinha marque le seul but du match et le Corinthians se rapproche du titre. Le dimanche 9 octobre 1977, pour le match retour, 146 082 personnes se rendent au Morumbi pour voir le Corinthians enfin sacré. C'est un record toujours d'actualité pour un match de l’État de São Paulo. Le Corinthians perd Palhinha sur blessure, remplacé par Vaguinho, qui ouvre le score pour le délire des supporters mosqueteiros. Cependant, en seconde période, la Ponte Preta parvient à renverser la tendance avec des buts de Dicá et Rui Rei et repousse la décision. Le 13 octobre, douze jours après la retraite de Pelé, qui avait juré que le Corinthians ne serait jamais champion tant qu'il jouerait, les deux équipes se retrouvent au Morumbi. Le Corinthians a besoin d'un match nul pour être champion et le matin du match, lors de la mise au vert, Oswaldo Brandão va voir Basílio dans sa chambre et le trouve allongé sur le sol. Le technicien lui dit simplement : « Lève-toi, car aujourd'hui tu vas marquer le but du titre. » Les supporters les plus pessimistes se rassurent quelque peu avec l'expulsion de Rui Rei dès le premier quart d'heure de jeu. À la 81e minute du match, alors que le score est toujours de 0-0, Zé Maria centre depuis le côté droit. Basílio dévie pour Vaguinho qui trouve la barre transversale. Dans la continuité de l'action, Wladimir touche le ballon de la tête mais Oscar sauve à bout portant. Mais Basílio a suivi et frappe en force. Les filets tremblent, la fiel peut commémorer, le Corinthians est enfin champion, vingt-deux ans, huit mois et six jours après son dernier titre.

Avec ce but, Basílio devient « Pé de anjo » et gagnera un nouveau championnat paulista avec le Corinthians, qui bat une nouvelle fois la Ponte Preta en finale, en 1979. Parfois surnommé « l'homme d'un seul but », il perd peu à peu sa place dans l'équipe, au profit d'un renfort de poids recruté en 1978 : Sócrates. Le Corinthians est de retour vers les sommets.