En 1962, Garrincha, l’idole du peuple, vit la meilleure année de sa carrière, où il rencontre sa future femme Elza Soares, est le principal joueur de la Coupe du Monde puis remporte un nouveau championnat carioca, avant de connaître une brutale décadence.

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Manoel Francisco dos Santos, dit Garrincha, débute dans le monde professionnel en 1953, à dix-neuf ans. Il joue au Botafogo, à Rio de Janeiro, mais habite dans son village natal de Pau Grande, à environ deux heures de route de Rio. « Avant d’être l’idole du peuple, Garrincha était celui d’un petit peuple », écrit Armando Nogueira. Garrincha, surnommé ainsi par sa sœur en référence à un oiseau de Pau Grande qui préfère se laisser mourir que de vivre en captivité, est un homme de plaisirs simples : le football, les femmes, la chasse et la pêche, l’alcool aussi. Garrincha prend l’habitude de laisser des bouteilles de cachaça dans le lac où il va pêcher. « Vous avez déjà vu de la pêche sans de la gnôle ? Mêmes les poissons sont offensés », justifie Garrincha. À Pau Grande, il drague les femmes, célibataires ou mariées, jeunes ou moins jeunes, et joue au football, avec les enfants ou les amis, torse nu, pieds-nus.

Un joueur extraordinaire, une personnalité unique

Garrincha semble être destiné à rester toute sa vie à Pau Grande. Garrincha est handicapé : son genou droit part vers l’intérieur, le genou gauche vers l’extérieur, sa colonne est déformée, sa jambe droite est plus longue de six centimètres que la gauche. Mais sur le terrain, le boiteux se transforme, il devient un dribbleur, un magicien, un génie. Après des essais ratés dans plusieurs clubs de Rio, il arrive au Botafogo, dribblant plusieurs fois la légende Nilton Santos dès le premier entraînement. Rapidement, le Maracanã devient son terrain de jeu. Garrincha joue à droite, et dribble, toujours vers la droite. Garrincha est prévisible, tout le monde sait ce qu’il va faire, mais il est inarrêtable, personne ne peut le stopper. « Garrincha prend le ballon et s’arrête ; le défenseur sait qu’il va aller sur la droite ; Mané place son corps pour aller vers la droite ; tout le public sait qu’il va aller sur la droite ; à ce moment, la conviction du défenseur est granitique : il va partir vers la droite ; Garrincha accélère et part sur la droite. Un murmure d’admiration parcourt le stade : l’attendu est arrivé, l’antonyme du dribble est arrivé », écrit Armando Nogueira.

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Garrincha est le joueur le plus amateur du monde professionnel, sur le terrain et en dehors. « Garrincha n’avait pas de schéma. Sur le terrain, cela ne servait à rien de l’orienter, il fallait le laisser jouer au football de la façon dont il savait le faire. Tout ce qu’il faisait sur le terrain était inné. Personne ne lui a enseigné des choses, ceux qui essayaient, échouaient. La tactique était pour tous, sauf pour Mané », explique son entraîneur Zezé Moreira. Il reste dans son village de Pau Grande, jouant toujours avec les amis, préférant boire au bar plutôt que d’aller à l’entraînement de Botafogo. Même marié et père de famille, il continue d’enchaîner les conquêtes, d’un soir ou plus régulières. En 1956, Botafogo est en tournée en Europe et Garrincha quitte l’hôtel de Madrid. garrincha56L’autoritaire entraîneur Zezé Moreira prend alors un taxi et demande au chauffeur de l’emmener dans un lieu de prostitution, là où il a le plus de chance de trouver Garrincha. Zezé Moreira aperçoit effectivement Garrincha et descend du taxi, prêt à réprimander Garrincha. En le voyant, Garrincha est amusé : « Alors seu Zezé ! Vous aussi vous allez aux putes ? ». La simplicité de Garrincha est désarmante, les défenseurs eux n’arrivent pas à désarmer Garrincha sur le terrain. Garrincha dribble un joueur, attend son retour, le dribble à nouveau et le laisse au sol, attend qu’il se relève, le dribble encore. Garrincha ne dribble pas pour humilier, il dribble car c’est son moyen d’expression, se désintéressant complètement de la tactique, des adversaires ou même du score. « Beaucoup d’adversaires, après avoir été dribblés par Garrincha, se relevaient pour se battre. Mais ils étaient désarmés en voyant un Garrincha maladroit, humble, présentant presque ses excuses », écrit Mário Filho dans O Negro no futebol brasileiro.

L’idole de Botafogo, du Brésil, du peuple

Garrincha devient véritablement l’idole de Botafogo en 1957, lors du match du titre contre Fluminense au cours duquel il passe le match à martyriser Clóvis et Altair, Botafogo s’impose 6-2 et remporte le championnat carioca, titre qui lui échappait depuis 1948. Un an plus tard, Garrincha devient cette fois l’idole de tout le Brésil en remportant la Coupe du Monde. La Joie du peuple débute pourtant la compétition sur le banc, où le psychologue de la commission s’oppose à sa titularisation, ne le trouvant pas assez intelligent. Garrincha est finalement titularisé face à l’URSS et brille dès les premières secondes du match en faisant vivre un enfer à Kuznetsov. « Au Brésil, à partir de ce jour, même ceux qui n’étaient pas Botafogo devenaient Garrincha », écrit Filipe Mostaro dans son livre Garrincha x Pelé : a influência da mídia na carreira do jogador. « Même les plus ardents supporters de Flamengo étaient Garrincha dans le cœur », complète Ruy Castro. Le psychologue de la commission s’incline également, disant à Nilton Santos, le protecteur de Garrincha au Botafogo et en Seleção : « Nilton, tu avais raison, il est tout ce que tu as dit et encore plus que ça ».

En 1961, Botafogo remporte un nouveau championnat carioca et Garrincha est élu meilleur joueur. Pour Última Hora, le journaliste et ancien entraîneur de Garrincha, João Saldanha, annonce son équipe-type : « En ailier droit, Manoel Francisco dos Santos, de loin. En deuxième, “seu Mané” et en troisième… Garrincha ». À la fin de l’année 1961, le Jornal dos Sports organise un concours « Ídolo dos ídolos » où les lecteurs peuvent voter pour leur joueur préféré à l’aide d’un bulletin dans le journal. Le vainqueur doit recevoir une voiture Simca, ce qui aiderait Garrincha pour ses déplacements entre Pau Grande et Rio de Janeiro. Les supporters, mais aussi les clubs et les joueurs, s’investissent dans le concours, Garrincha rencontre par ce biais sa future femme, la chanteuse Elza Soares, qui doit l’aider à faire sa promotion.

Garrincha remporte finalement le concours et reçoit la voiture le 3 janvier 1962, lors d’un match au Maracanã entre les derniers champions de Rio et de São Paulo, Botafogo et Santos. Garrincha n’ayant pas le permis, c’est Gilmar qui conduit la Simca devant plus de 100 000 supporters, convoqués par João Saldanha dans les colonnes d’Última Hora le jour du match : « La seule perspective de voir un match de Pelé, un authentique festival d’art pur, suffit à remplir le Maracanã. Mais Garrincha est une autre attraction de la plus grande qualité, car rarement, et il serait plus juste de dire jamais, le diabolique Mané déçoit le supporter, dont le cœur se remplit de fierté quand il réalise que les deux “plus grands du monde” sont brésiliens. […] Au final, nous ne pensons pas exagérer, ni nous éloigner de notre habituelle objectivité, en disant aux lecteurs (avec nos excuses à nos amis sud-américains et européens) : Aujourd’hui, vous ne pouvez pas rater, au Maracanã, le plus grand spectacle de football du monde ». Botafogo s’impose 3-0 puis part en tournée au Chili, au Mexique et au Pérou, où le « Olé » né en 1958 après une humiliation de Garrincha sur le défenseur de River Plate, Vairo, s’est imposé dans tous les stades. Botafogo remporte notamment le tournoi pentagonal de Mexico, où Garrincha est qualifié de « magicien du dribble » par le journal Excelsior. Le Fogão rentre ensuite au Brésil et lors d’un match contre America dans le tournoi Rio – São Paulo, Garrincha abuse des dribbles sur le malheureux Ivan et est menacé d’expulsion par l’arbitre Amílcar Ferreira s’il continue de dribbler !

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Au cours du tournoi Rio – São Paulo, Garrincha profite des grèves à Rio et d’une pénurie de haricots pour se rendre chez Elza Soares et la remercier de son aide pour le concours « Ídolo dos ídolos » en lui apportant des haricots de Pau Grande. Garrincha est séduit par Elza Soares, mais l’intérêt n’est pas réciproque, la chanteuse étant déjà en couple. Elza Soares grandit dans une favela de Rio de Janeiro, affrontant la pauvreté et la faim. Lorsqu’elle a douze ans, un ami de la famille tente de la violer. Afin de conserver son honneur, le père d’Elza l’oblige à se marier avec son bourreau… À treize ans, Elza tombe enceinte. Quelques années plus tard, afin d’acheter de la nourriture et des médicaments pour ses enfants, elle se présente en cachette de sa famille à un concours de chant, ayant pour habit une robe de sa mère, bien trop grande pour elle. Le présentateur de l’émission, légèrement moqueur, lui demande de quelle planète elle vient. Elza Soares répond : « De la planète faim ». Elza remporte le concours, mais perd deux de ses enfants en bas âge, victimes de la malnutrition et de la tuberculose. À trente-et-un ans, Elza repousse les avances de Garrincha, qui ne se décourage pas et lui rend souvent visite.

Botafogo remporte le tournoi Rio – São Paulo en battant Palmeiras lors du match décisif au Maracanã. Garrincha zappe la fête du club au General Severiano pour se rendre dans le Minas Gerais, où un match de foot avec les amis de Pau Grande l’attend. En retard, Garrincha est accompagné d’un ami, qui conduit la Simca du concours du Jornal dos Sports. Dans le livre Garrincha, le premier de notre maison d’édition, le vice-président du club de Pau Grande, Paulo dos Santos Azevedo, se souvient : « Le mec ne voulait pas aller trop vite à cause des amendes. Garrincha a pris le volant, a accéléré et il y a eu un contrôle de police. La police a demandé de s’arrêter, le policier s’est approché et a dit : “Putain ! Garrincha !”. Garrincha a expliqué qu’il avait un match, le policier a appelé ses collègues, tout le monde est arrivé pour voir Garrincha en train de conduire. Les policiers se sont mis devant pour ouvrir la route à Garrincha, pour qu’il ait le temps d’arriver au match ». L’équipe de Garrincha remporte le match 5-1, Garrincha pêche ensuite puis boit avec ses amis, et rate le lendemain la convocation avec la Seleção pour la préparation à la Coupe du Monde ! Garrincha avance qu’il n’a pas le permis pour justifier son retard et c’est un dirigeant de Botafogo qui part à Pau Grande pour permettre à Mané de rejoindre le reste de la sélection brésilienne. Avant la Coupe du Monde, les joueurs brésiliens sont reçus au Palais de Guanabara par le gouverneur Carlos Lacerda. Au Palais, un oiseau mainate est capable de dire quelques mots, notamment « Vasco », de quoi rendre Garrincha hilare. Carlos Lacerda promet alors à Garrincha de lui offrir l’oiseau si le Brésil remporte la Coupe du Monde.

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Garrincha en tenue de Pelé

Le Brésil débute par une victoire sur le Mexique, mais Pelé se blesse lors du deuxième match, un 0-0 contre la Tchécoslovaquie. Le Roi est forfait pour le reste de la Coupe du Monde et tout le monde se met à douter, le Brésil devant battre la redoutable Espagne pour se qualifier pour les quarts de finale alors que Garrincha propose de faire intervenir une soigneuse de Pau Grande pour remettre Pelé sur pieds. Amarildo remplace parfaitement Pelé, marquant deux buts face à l’Espagne, mais c’est Garrincha qui prend réellement la place de Pelé. Pour la première fois de sa carrière professionnelle, Garrincha quitte son aile droite pour jouer au cœur du jeu, comme il a l’habitude de le faire avec son équipe de Pau Grande. « Pour être le roi, il n’a pas joué sur l’aile droite, à la Garrincha. Il a joué au milieu et au centre comme Pelé. Il devait occuper la place libre, il devait être Pelé. Pelé ne pouvait pas manquer, Garrincha a été en 1962 beaucoup plus Pelé que Garrincha », écrit Mário Filho dans O Negro no futebol brasileiro. La veille du match contre l’Espagne, Elza Soares se rend au Chili, où une « Coupe du Monde des artistes » est organisée, et est même nommée marraine de la Seleção. La présence d’Elza motive Garrincha selon son coéquipier Nilton Santos dans son livre Minha bola, minha vida : « Je pense personnellement que ce qui le motivait encore plus pour faire des bons matchs était la passion qu’il commençait à sentir pour la chanteuse Elza Soares. […] Au moment de la Coupe du Monde, elle était en tournée au Chili et il lui avait promis de gagner la Coupe du Monde pour elle ».

Garrincha joue encore sur l’aile droite face à l’Espagne avant d’occuper une position plus centrale lors du match contre l’Angleterre. Sandro Moreyra, journaliste et ami de Garrincha, à l’origine de nombreuses légendes autour du joueur, informe Garrincha que le défenseur Flowers a dit avant le match que Garrincha n’allait pas le dribbler. Selon Sandro Moreyra, comme Garrincha ne sait pas qui est Flowers, il décide de jouer au milieu de terrain et de dribbler toute l’équipe anglaise. En début de match, un chien fait son entrée, les joueurs tentent de l’attraper, sous le regard hilare de Garrincha. « Je me souviens que Garrincha a ri tout le reste du match », explique Bobby Moore. Dans le livre Deuses da Bola, João Carlos Assumpção et Eugenio Goussinsky écrivent : « Et c’est en souriant que Garrincha a été le leader du 3-1 qui a emmené l’équipe en demi-finale. Le crack a été ailier, milieu et avant-centre. Garrincha a joué pour lui-même et pour Pelé, deux âmes de génie en un seul joueur ». Garrincha marque deux buts face à l’Angleterre, un but de la tête, ce qu’il ne faisait jamais, puis une frappe en dehors de la surface. Le sélectionneur anglais Walter Winterbottom est obligé de s’incliner : « Si nous avions eu Garrincha, nous aurions certainement gagné 3-1. Avoir Garrincha est avoir tout pour gagner. Nous n’avons pas Garrincha et nous en payons le prix fort. Celui qui a Garrincha a le luxe de pouvoir battre n’importe qui ». Clin d’œil involontaire à Elza et sa première apparition médiatique, le journal chilien Mercúrio titre : « Garrincha, de quelle planète viens-tu ? ».

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La Coupe de Garrincha

En demi-finale, le Brésil affronte le pays hôte, le Chili. Une nouvelle fois, Garrincha brille, avec un but d’une frappe pied gauche en dehors de la surface puis un but de la tête. « Mané a mis des buts qu’il n’avait jamais mis dans sa vie. Il a marqué de la tête, du pied gauche, sur coup franc, en reprise de volée. Mané dribblait énormément, mais il ne marquait jamais des buts de cette façon », estime son coéquipier Coutinho dans le livre Coutinho, o gênio da área, écrit par Carlos Fernandes Schinner. Le Brésil bat le Chili 4-2 et file en finale, mais en fin de match, Garrincha subit une nouvelle faute d’Eladio Rojas, qui a passé tout le match à tenter de l’arrêter par des moyens licites et illicites. Agacé, Garrincha lui met un coup de pied au derrière, plus par malice que par agressivité, mais l’arbitre péruvien Arturo Yamasaki expulse la Joie du peuple. La suspension n’est pas automatique, une commission doit se réunir pour autoriser ou non Garrincha à jouer la finale. La suite appartient à la légende avec une intervention de l’arbitre brésilien João Etzel Filho, du président de la fédération pauliste João Mendonça Falcão ou du président brésilien de la FIFA, João Havelange. Trois « João » pour sauver Garrincha, lui qui, selon une autre légende de Sandro Moreyra, appelait tous ses adversaires « João » pour souligner le fait que les défenseurs n’avaient pas d’importance et pouvaient tous être dribblés. La légende parle également d’une intervention du Premier ministre brésilien Tancredo Neves et du président du Pérou Manuel Prado y Ugarteche, qu’importe, Garrincha est autorisé à jouer la finale.

Fiévreux lors de la finale face à la Tchécoslovaquie, Garrincha ne brille pas particulièrement, mais l’attention que les adversaires lui portent permet d’offrir des espaces à ses coéquipiers. Le Brésil s’impose 3-1 et conserve son titre. Garrincha est le meilleur joueur du tournoi et est même considéré, avec Diego Maradona en 1986, comme le seul joueur à avoir « remporté la Coupe du Monde à lui tout seul ». Elza Soares se rend dans le vestiaire brésilien pour féliciter Garrincha d’avoir accompli sa promesse, les deux s’embrassent et débutent une histoire d’amour qui va durer plus de seize ans. Le gouverneur de Rio de Janeiro, Carlos Lacerda, accompli lui aussi sa promesse en offrant à Garrincha l’oiseau mainá. Garrincha montre sa finesse d’esprit en disant : « C’est jusqu’ici le plus grand bicho que j’ai reçu », le « bicho » désignant un animal mais également les primes de match et de contrat, pas vraiment payées par Botafogo à la hauteur du talent de Garrincha. Mané refuse cependant l’emploi public offert par le gouvernement : « Pourquoi ? Pour prendre l’emploi de quelqu’un ? De toute façon, je n’irai même pas travailler », explique celui qui dormait au travail pendant sa jeunesse. Garrincha gagne un autre animal avec la Coupe du Monde, le journal O Cruzeiro rapatriant le chien aperçu lors du match contre l’Angleterre pour l’offrir à Garrincha. Le chien est appelé « Bi » en hommage à la deuxième Coupe du Monde remportée par la Seleção, et Mané l’apporte à Pau Grande, où il invite également son coéquipier Nilton Santos. « Quand on a été champions du monde, il m’a invité pour baptiser sa sixième fille, Mária Cecília. Je suis allé à Pau Grande et il s’est passé quelque chose de merveilleux. Il m’emmenait chez des amis à lui et disait : “C’est mon ami, c’est Nilton Santos, il est champion du monde”. C’était fou, j’étais quelqu’un, et lui il n’était rien, personne », se souvient Nilton Santos dans son livre Minha bola, minha vida.

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Une fin d’année compliquée

Paulo Amaral, ancien entraîneur de Botafogo et désormais à la tête de la Juventus, souhaite recruter Garrincha en Italie, mais le directeur de Botafogo, Paulo Azeredo, refuse : « Il n’y a pas d’argent qui achète le contrat de Garrincha, un joueur que je considère d’un niveau supérieur à celui de Pelé et qui n’est pas un patrimoine seulement du Botafogo, mais du football brésilien ». Pourtant, pendant que tous ses coéquipiers de Botafogo champions du monde prolongent leur contrat avec une augmentation à la clé, Garrincha ne voit aucune amélioration, les dirigeants du Botafogo faisant traîner l’affaire. Garrincha sèche des entraînements, préférant passer son temps avec Elza alors que son genou droit commence à être douloureux. Garrincha rate même le match d’ouverture du championnat carioca, avançant qu’il doit s’occuper de sa fille malade. Botafogo part pour une nouvelle tournée, en Colombie, où Garrincha est l’homme du match lors d’une victoire 6-5 contre Millonarios, dribblant à de multiples reprises Gambetta. Même lorsque les deux joueurs se trouvent en dehors des limites du terrain, l’arbitre laisse le jeu se poursuivre et l’art de Garrincha s’exprimer. À son retour, Mané emmène également Elza Soares à Pau Grande, qu’il présente comme une amie. Selon Ruy Castro, auteur du livre Estrela Solitária, um brasileiro chamado Garrincha, Elza Soares découvre une misère qu’elle a connue dans son enfance. La maison de Garrincha est jonchée de bières vides et d’objets, les filles de Garrincha sont mal habillées et en mauvaise santé, des billets devenus inutilisables avec le temps sont cachés sous un matelas, au milieu de chèques jamais encaissés. Elza est horrifiée, alors que Garrincha tente de la rassurer, lui-disant qu’il a essayé de ranger la maison avant son arrivée.

Poussé par Elza Soares, qui lui explique que la carrière d’un joueur est courte et que l’argent part rapidement, Garrincha demande une revalorisation salariale à la hauteur de son apport au Botafogo après avoir longtemps signé ses contrats en blanc. « Je ne suis pas en conflit avec le club et ceux qui me connaissent savent très bien que je suis incapable d’agir de cette façon pour obtenir une augmentation. Si je souhaite une revalorisation, c’est seulement pour penser au futur de mes sept filles. Ce que je veux, c’est pour elles. J’ai toujours été un joueur discipliné, qui n’a jamais rien exigé du club, et je le suis toujours. Je veux seulement profiter de cette opportunité que j’ai pour améliorer la vie de ma famille », explique à la presse Garrincha. De son côté, le club avance les absences répétées de Garrincha à l’entraînement, sans préciser qu’il est blessé au genou. Lorsque Mário Zagallo tente également de prolonger son contrat et pose ses exigences, le club lui dit qu’il ne peut pas avoir un salaire supérieur à celui de Garrincha. Le futur quadruple champion du monde répond : « Je ne suis pas responsable des mauvais contrats de Garrincha ».

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Garrincha alterne les absences et les grands matchs, marquant notamment un but en solo contre São Cristóvão, alors que des rumeurs d’une romance avec Elza Soares commencent à apparaître dans la presse. Un dirigeant de Botafogo propose de l’argent à Elza pour quitter Garrincha et le club n’offre toujours pas de prolongation de contrat à Garrincha. Les différentes rumeurs finissent par agacer les supporters et lors d’un match au Maracanã contre Madureira, pourtant remporté 5-1 par Botafogo avec un très bon match de Garrincha, la Joie du peuple est sifflée par ses propres supporters qui l’ont tant aimé. Garrincha consulte un banquier et songe à prendre sa retraite, mais doit se raviser, n’ayant pas les finances nécessaires. En même temps qu’il nie à la presse une liaison avec Elza Soares, Garrincha répète son envie d’être payé à sa valeur après de nombreuses offres européennes refusées par Botafogo : « J’ai dix années au club, dix ans dédiés au Botafogo. La récompense que je reçois aujourd’hui, financièrement, n’est pas celle que j’espérais. J’ai refusé de grandes offres et je sais que je suis un bon joueur, mais actuellement il y a d’autres joueurs qui sont bien mieux payés que moi. Je ne serais pas sincère si je disais que ça ne me touche pas ». Selon Carlos Ferreira Vilarinho, auteur du livre O futebol do Botafogo, 1961-1965, à la fin du match contre São Cristóvão, un supporter le conspue, lui disant qu’il ne vaut plus rien et que Botafogo devrait le vendre.

L’apothéose et la chute

Le 15 décembre 1962, Botafogo affronte Flamengo lors de la dernière journée du championnat carioca. Flamengo a besoin d’un match nul pour être sacré alors que Botafogo doit absolument l’emporter pour conserver son titre. Au Maracanã, 158 994 spectateurs sont présents, pour une recette de plus de vingt-deux millions de cruzeiros, alors un record du football carioca. Dès la dixième minute, Garrincha reçoit un ballon d’Amarildo sur le côté droit. Face à Jordan, son ami et celui que Garrincha considère lui-même comme le meilleur défenseur qu’il ait affronté, Garrincha feinte, dribble sur la droite, accélère, élimine Vanderlei et frappe en force. Botafogo ouvre le score, Garrincha célèbre son but en faisant des sauts à la manière du Roi Pelé, en souriant à la manière de la Joie du peuple. En fin de première mi-temps, Garrincha gagne un nouveau duel avec Jordan, élimine Gérson, sur la droite évidemment, et centre devant le but, forçant Vanderlei à marquer contre son camp. Dès le retour des vestiaires, Zagallo déborde sur la droite pour Quarentinha, qui tente une reprise acrobatique. Fernando ne peut que repousser, Garrincha suit et s’offre un doublé. Botafogo remporte le championnat carioca, Garrincha est au sommet de son art et est nommé une nouvelle fois meilleur joueur du tournoi avec cent-soixante-cinq votes sur cent-quatre-vingt-quinze possibles.

Garrincha est au sommet car il entame ensuite une longue et irrémédiable chute. L’Ange aux jambes arquées quitte rapidement le Maracanã et rentre à Pau Grande. Il zappe également la fête du club pour rejoindre Elza Soares, toujours amer envers ceux qui l’ont critiqué : « Beaucoup de ceux qui m’applaudissaient auparavant se sont mis à me maltraiter. Ils ont inventé des histoires sur moi, se sont mêlés de ma vie privée, ont fait souffrir ma famille. Aujourd’hui, ceux qui ne croyaient déjà plus en moi me mettent à nouveau sur un piédestal. J’ai mes titres et j’en suis très fier, mais j’ai appris une chose : être une idole est un piège ». Garrincha prolonge enfin son contrat au Botafogo, mais ses douleurs au genou ne lui permettent plus d’être performant. Garrincha est critiqué par le peuple qui l’a tant aimé, influencé par les dirigeants du Botafogo et l’avocat de son ex-femme, l’histoire d’amour avec Elza étant désormais officielle et ne passe pas dans un pays encore très catholique et raciste. En 1964, peu après le coup d’État militaire, la maison de Mané et Elza est envahie et l’oiseau mainá est tué. « Sûrement des botafoguenses ou des gens de Pau Grande », dira Garrincha, qui a perdu le soutien de ses supporters et de son village. Garrincha s’enfonce dans l’alcoolisme sans pouvoir s’en relever, perd définitivement Elza lorsqu’il devient violent et meurt à quarante-neuf ans seulement, le 20 janvier 1983. Trente-neuf ans plus tard, également un 20 janvier, Elza Soares, qui considérait Garrincha comme l’amour de sa vie, décède également.