Le légendaire gardien omanais vient d’annoncer sa retraite à trente-huit ans, après une carrière incroyable s’étalant sur plus de vingt ans. Lui, le géant souriant venu d’une région oubliée du football, qui a défié tous les pronostics pour se forger un nom dans le football européen et porter haut le drapeau du Sultanat. Un exploit pour celui qui était destiné à devenir pompier.

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Le Sultanat d’Oman jouit d’une histoire plurimillénaire, au carrefour des grandes puissances de l’Océan indien, brassant ces cultures perse, indienne, africaine, arabe et portugaise pour se forger une identité bien distincte, enviée et parfois même jalousée. C’est dans ce creuset multiethnique qu’Ali voit le jour en 1981, d’un père aux origines tanzaniennes et d’une mère arabe. Il avoue par après que les gènes paternelles ont contribué à en faire un beau bébé d’1m94, explosif et athlétique. Le jeune homme, qui débute à l’âge de dix-sept ans dans les cages d’Al-Mudhaibi SC, suit en parallèle une formation de pompier qui le fait parfois intervenir à l’aéroport international de Mascate. De cette expérience, il garde un souvenir enrichissant, louant le patriotisme et l’esprit d’équipe qui les poussaient à combattre le danger. Il avoue souvent que sans le football, il aurait probablement continué à garder d’autres temples inviolés du feu.

Après trois ans à Al-Mudhaibi, il signe pour Al-Nasr Salalah, l’un des poids lourds locaux, en même temps que les portes de l’équipe nationale s’ouvrent à lui. Belle coïncidence, dans le staff des Al-Ahmar opère un certain John Burridge, ancien portier déluré de Blackpool, Crystal Palace ou Sheffield United. Celui-ci prend Ali sous son aile et, subjugué par son potentiel, tente de l’envoyer en test à Manchester United et Manchester City. Sir Alex Ferguson aurait demandé à Burridge s’il était aussi fou que lui ne l’avait été. Dans un sourire, l’Anglais lui répondit qu’il l’était encore plus. Las, faute d’un permis de travail, le portier n’est pas autorisé à s’envoler pour l’Angleterre. Qu’à cela ne tienne, Burridge persévère, fait jouer ses contacts et lui décroche un essai au FK Lyn, pensionnaire de première division norvégienne. Pour Ali, le grand écart est abyssal : habitué à la chaleur et la moiteur de son Oman natal, le voici confronté à des hivers longs et rigoureux, la barrière de la langue, une culture différente et un football physique, aux antipodes des techniciens fluets sévissant dans le Golfe. Mais obstiné par sa soif de réussite, Ali va bosser encore et encore, enquillant les bonnes saisons avec le club d’Oslo de 2003 à 2005, étant même nommé Gardien de l’année en 2004. Il faut dire que le gaillard détonne. Athlétique et immense, il est doté de réflexes impressionnants, surtout pour sa taille, ce qui en fait un gardien spectaculaire et apprécié des supporters.

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Sa réputation franchit les frontières scandinaves et atteint les oreilles de Sam Allardyce, le boss des Bolton Wanderers, à l’époque où ceux-ci terrorisaient la Premier League. L’Omanais rejoint enfin la Perfide Albion et apprend, dans l’ombre du portier finlandais Jussi Jääskeläinen. Il a certes peu l’occasion de jouer, ne foulant les grasses prairies anglaises qu’à quatorze reprises en quatre ans mais parvient malgré tout à se mettre en évidence, surtout lors du parcours en Coupe UEFA 07/08, où ses multiples exploits permettent à Bolton d’arracher un 2-2 sur les terres du puissant Bayern Munich. Mais Ali a envie de jouer, ses dirigeants accèdent à la demande de prêt de Wigan pour la saison 2010/11. Le deal du siècle.

En trois saisons sous le maillot des Latics en première division, le portier omanais enquille cent-quatorze apparitions, étant même nommé meilleur joueur du club dès le premier acte, ce qui pousse les dirigeants à débourser quatre millions de pounds pour s’attacher définitivement ses services. S’il ne peut éviter la bascule vers l’antichambre de l’élite au terme de la saison 2012-2013, il permet surtout au club de se hisser en finale de la FA Cup et de l’emporter face au puissant Manchester City. Il continuera à jouer en Championship, sous le maillot de Wigan, de Brighton et de Reading où il recevra deux fois le prix de meilleur joueur du club lors de ses deux saisons passées chez les Royals. Son passage à Reading s’est tellement bien passé qu’il reçut même l’insigne honneur d’être capitaine contre Leeds en 2016, faisant de lui le premier joueur arabe à obtenir le capitanat en Angleterre. À trente-six ans, plus proche de la fin que du début, Ali s’offre un come-back dans le Golfe en signant chez le géant saoudien d’Al-Hilal, le temps de remporter le championnat et la Supercoupe du haut de ses neuf matchs. À croire que les pluies éternelles de l’Angleterre lui manquaient, il s’offre un dernier passage à West Bromwich Albion en tant que doublure avant de définitivement raccrocher les gants en août 2020.

Sous le maillot omanais, Ali excelle aussi. Dès 2004, il revêt la tunique nationale et participe à la bagatelle de cent-trente-cinq matchs ! Les trois Coupes d’Asie qu’il dispute (2004, 2007 et 2015) ne lui permettent pas de franchir les poules, mais il se révèle aux yeux du continent. Fin décembre 2018, il se blesse et, crève-cœur, ne peut participer à l’édition 2019 où Oman tombe les armes à la main contre l’Iran en huitièmes. En qualifs du Mondial 2014, il passe à un fifrelin de jouer les barrages intercontinentaux, alors qu’Oman avait éliminé l’Arabie saoudite et la Thaïlande au tour précédent. Mais c’est surtout en Coupe du Golfe qu’Al-Habsi est le maître incontesté : sur les six éditions auxquelles il a participé, il est nommé meilleur gardien à cinq reprises ! Seul le Qatari Qasem Burhan lui vole la vedette pour sa dernière participation en 2014. Il commence très fort avec Oman puisqu’il échoue deux fois de suite en 2004 (contre le Qatar aux tirs au but) et en 2007 (0-1 contre les Émirats), avant de parvenir à décrocher le Graal en 2009 sans concéder le moindre but ! La victoire finale contre l’Arabie saoudite mène Oman à sa toute première breloque dorée dans une compétition internationale (exploit répété en 2017) et propulse Ali al-Habsi au firmament.

À l’heure de refermer ce livre, Ali a gagné le respect de tous grâce à sa bonne humeur, son humilité, son talent et son travail acharné, lui le pompier d’un Sultanat isolé qui regardait les matchs de Premier League à la télé sans se douter qu’il en ferait partie quelques années plus tard. Inspirant des centaines de jeunes à Oman et dans le monde arabe, il a placé son pays sur la carte du monde, faisant pavaner son drapeau après la victoire en coupe avec Wigan. Ambassadeur d’un coin du monde hors des radars du football, il a prouvé avec son engagement que tout était possible. Le rideau se referme pour l’un des meilleurs gardiens arabes et asiatiques de l’Histoire.