19 décembre 2003, le Pérou retient son souffle alors que Cienciano est à un rien d'un exploit unique. Celui de faire tomber l'immense River Plate.

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Un voyage à travers la « Mayuscula America », comme l’a décrite Ernesto « Che » Guevarra, et vous comprendrez l’importance du football de l’autre côté de l’Atlantique. De Buenos Aires à Rio de Janeiro, de l’Altiplano à la côte pacifique du Chili, femmes et hommes, vieillards et gamins en culote courte, du cadre supérieur au paysan, le ballon rond est (presque ?) partout. Sujet de discussion privilégié, du café du coin aux plus grandes entreprises, il est une porte ouverte à la découverte d’une culture différente et ses petites histoires. Au Pérou, le rendez-vous avec une « légende vivante » n’est jamais très loin. Direction Cusco, ancienne capitale de l’empire inca, 3400 mètres d’altitude. Là, où le touriste, à peine les pieds posés sur l’Altiplano, doit lutter pour chaque bouffer d’air. Le stade de football, lui, est un lieu de rencontre prisé pour discuter avec les locaux. Où l’on rencontre les Cusqueños venus supporter leur Cienciano. Tout proche de la place Tupac Amaru se dresse le stade Inca Garcilaso de la Vega, joli clin d’œil de l’histoire au premier grand écrivain péruvien du début du XVIIe siècle et auteur d’une œuvre mémorable sur les Incas et la conquête espagnole.

« Upa, upapa, el Cienciano es el Papa »

Créé en 1901 par les étudiants du lycée des Sciences, le Cienciano a longtemps vécu dans l’ombre des grands clubs de la capitale, Lima. Sans doute jaloux, il a voulu rappeler aux locaux que Cusco était l’ancienne capitale du Pérou. Il faudra attendre plus de cent ans pour remettre la pendule à l’heure. En 2003, alors que le club de l’omnipotent et omniprésent président, Juvenal Silva, par ailleurs homme politique, entame sa campagne en Copa Sudamericana (équivalent de l’Europa League, ndlr), personne ne s’attend à ce que le Papá écrive un des plus beaux paragraphes du football péruvien. Composé à grand majorité de joueurs locaux, le Cienciano doit se défaire des plus grandes écuries venues de tout le continent. Les Argentins de Boca Juniors et de River Plate ou les Brésiliens de Sao Paulo pour ne citer qu’eux. Mais, le football aime les surprises et le Cienciano sera le tube de l’année 2003. « Upa, upapa, el Cienciano es el Papá » devient même l’air d’une chanson à la gloire des rouges et blancs.

« Si, se puede »

Après un premier tour disputé en mars et passé sans encombre, se défaisant des Péruviens de l’Alianza Lima puis des Chiliens de l’Universidad Católica, le Cienciano retrouve la compétition au mois d’octobre avec un quart de finale en vue face aux Brésiliens de Santos, emmenés par un jeune phénomène : Robinho. Au match aller, disputé au Brésil, Cusco ramène un excellent nul (1-1) avant de faire tomber Santos au match retour (2-1) et un doublé de Germán Carty, joueur essentiel du dispositif péruvien. Qualifié pour le dernier carré, les Cusqueños, nom donné aux habitants de Cusco, se mettent à rêver d’un formidable exploit. « Si se puede », « Oui, on peut », devient le slogan de toute une ville, et rapidement de tout un pays. Plus tard, la maxime sera utilisée en dehors du cadre du football et notamment par des étudiants lors des manifestations, en quête d’un avenir meilleur. En demi-finale, Cusco balaye avec une maturité incroyable une autre formation surprise, les Colombiens de l’Atlético Nacional.

Le Pérou retient son souffle

En finale, les hommes du président Juvenal Silva sont opposés aux Argentins de River Plate, grandissimes favoris. Et pour cause, l’entraîneur de l’époque n’est autre que Manuel Pelligrini, quand, sur le terrain, Lucho González, Marcelo Gallardo, Javier Mascherano, Marcelo Salas, Maxi López et Daniel Montenegro sont les fers de lance du système. Au match aller, disputé dans un stade Monumental en ébullition, River Plate mène logiquement à l’heure de jeu (2-1) avec un doublé de Maxi López. Quinze minutes plus tard, stupeur au tableau d’affichage : Cusco mène 3-2 avec des buts signés Carty et Portilla, avec un Julio Garcia, tout simplement monstrueux. À cinq minutes de la fin, le Chilien Marcelo Salas sauve les meubles en égalisant pour les Argentins. Peu importe pour le Cienciano, auteur d’un très bon résultat loin de ses bases. L’histoire est en marche.

Trois jours plus tard, le match retour de la grande finale est délocalisé à Arequipa, le stade de Cusco encore trop petit. 60 000 supporters en fusion s’amassent dans les travées, alors que l’on suit la rencontre par écran géant interposé un peu partout. Le Pérou retient son souffle. Le match est âpre et engagé, le Cienciano se retrouve à dix puis à neuf. Mais, entre les deux cartons rouges, le Paraguayen Carlos Lugo offre un titre inespéré d’un maître coup-franc en fin de rencontre. La liesse est totale. Le Cienciano devient la fierté du Pérou.

Résumé du match

Et maintenant ?

Depuis, le Cienciano a du mal à retrouver son rang, mais tient une place particulière dans les cœurs des Péruviens. La faute à l’omnipotent président Juvenal Silva qui tient le cœur d’une main de fer, mais dans l’œil du cyclone de la justice et autres pots de vin. Lors de la saison 2010, el Papá est au bord du gouffre, tout proche de disparaître de la première division soit une mort certaine pour le club. Celui-ci est au bord de la faillite, les joueurs ne sont plus payés. Mais les étudiants et les grands pontes du « Colegio de Ciencias » s’organisent en association pour sauver le Cienciano. Des collectes de fond sont organisées dans toute la ville et les habitants répondent présents. Pour le dernier match de la saison 2010, ça sent le souffre au stade Inca Garcilaso de la Vega avec un match « à la vie, à la mort » contre Alianza Atlético Sullana. Le vainqueur sauve sa peau. La tension est terrible, mais les Cusqueños sont venus en masse soutenir leur équipe. Le stade tremble… Sur le terrain, les partenaires de l’entraîneur-joueur Sergio « Checho » Ibarra prennent leur destin en main et s’imposent deux buts à un. Pour l’exercice 2011, Juvenal Silva a quitté les lieux pour le plus grand bonheur de tous les supporters du Cienciano. Une joie partagée par toute l’équipe… qui se retransmet sur le terrain. À tel point que le Cienciano, sous les ordres de Marcelo Trobbiani, est la belle surprise de la phase aller, deuxième à deux points de l’Alianza Lima. Mais l'embellie ne dure qu'un temps.

En 2015, le club de la ville impériale de Cusco ne peut éviter le pire et descend en deuxième division péruvienne. La faute à une crise économique et une nouvelle brouille entre dirigeants. Alors, pendant quatre longues saisons, Cienciano a joué dans l'antichambre du football péruvien. Troisième en 2016, sixième en 2017 puis troisième en 2018, Cienciano ne parvenait à retrouver sa place dans l'élite locale. Cette longue attente va prendre fin en novembre dernier, lorsque les Rouges écrasent Santos, de la ville de Nazca et valident ainsi leur ticket retour pour la Liga 1 péruvienne. Alors que Binacional écrit l'histoire en décrochant le titre de champion du Pérou, l'un des plus fiers joyaux du football péruvien peut donc enfin retrouver sa place.

Gaël Kuntur